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L'école des paysans

Le Savoir vert : les enjeux

27 Mai 2015 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Rénovation

« Les politiques d'éducation et de formation ne commencent à porter des fruits qu'au bout d'une ou deux décennies et elles influencent ensuite les trajectoires économiques et sociales pour près d'un demi-siècle »

J. LESOURNE

L’Enseignement agricole a pris pour image le savoir vert, formule simple fondée sur un jeu de mots, renforcée par le fait que la mode est au vert dans la société française.

C'est en réalité plus que cela, et je veux expliquer ce que ces mots recouvrent, c’est-à-dire les acquis de la rénovation de l’enseignement technique agricole engagée depuis une dizaine d’années. Pour cela, j’ai tente de prendre un certain recul en m'appuyant sur des travaux de spécialistes, sur les commentaires d’experts étrangers et sur la compréhension que j’ai développée en observant les systèmes de formation agricoles d’autres pays européens.

Afin de ne pas dépasser les limites qui me sont imposées, je ne présenterai que les points essentiels de mon argumentation.

1 - Il est essentiel de comprendre que la rénovation, la transformation de notre enseignement technique agricole est issue d’un mouvement complexe s‘appuyant sur des innovations locales, des expérimentations pédagogiques et techniques pilotées par les instituts, des orientations définies par les politiques, de la prise en compte des demandes des acteurs et des partenaires (professionnels, élèves, parents, élus locaux...).

Autrement dit, il n'y a pas un inventeur du savoir vert, un chercheur de génie ou un décideur inspiré. Et ce n'est pas non plus un nouveau coup de peinture verte sur un enseignement ancien.

2 - Le savoir vert, en résumé, c'est :

passer d’une démarche pédagogique découpée par les disciplines et par une répartition des séquences de formation entre théorie/applications/pratique avec une évaluation du type : savoir ou nc pas savoir reproduire l'enseignement « reçu », à une démarche synthétique, complexe qui renvoie au concept de « savoir professionnel » : approche systémique, biologique, qui donne du sens aux savoirs, permet au jeune de construire sa formation. C'est aussi concevoir de nouveaux outils, de nouvelles ressources éducatives (EIAO : enseignement intelligemment assisté par ordinateur). L'évaluation est du type « étre capable de mobiliser des connaissances diverses ».

élargir le champ de compétences, de l'acte technique à l'approche globale d'une situation complexe, évolution issue dans l'enseignement technique agricole de l’étude du milieu, puis de l’AGEA (approche globale de l’exploitation agricole).

associer des compétences différentes : enseignants, formateurs, praticiens, dans des liens, école-entreprise, école-société, constituant ainsi une compétence collective et proposant des voies différentes de formation dans les établissements publics locaux.

développer le sens de la responsabilité, de la capacité à travailler en équipe en améliorant le fonctionnement des établissements, en y approfondissant la vie démocratique de la collectivité.

insérer plus clairement l'établissement dans le développement local, économique et culturel.

Au total, cet enseignement, en offrant des formations à de nouveaux métiers, s’appuie sur les possibilités offertes par:

. le travail sur du vivant complexe (mise en oeuvre de l'interdisciplinaire, perception de l'aléatoire),

. le travail sur des comportements humains, sociaux,

. le travail sur la gestion et l'anticipation.

3 - Face à une société en mouvement, traversée par des tensions et des changements complexes, il est encore plus qu’avant impossible de définir les orientations de la politique de formation à partir d’une lecture univoque des besoins de l'économie.

Les travaux des experts, prenant en compte les changements dans le contenu des activités et dans l’organisation des entreprises, permettent de repérer les nouvelles compétences nécessaires.

Les connaissances sont plus approfondies, plus systématiques et plus formalisées ; les connaissances techniques doivent souvent prendre un caractère interdisciplinaire.

De plus, la nécessité de comprendre un environnement beaucoup plus ouvert : celui de l'entreprise ou de l'organisation, de ses clients, fournisseurs, usagers, correspondants dans un univers spatial plus vaste et temporel plus étendu, tout cela suppose un registre d'information beaucoup plus large.

Il convient enfin de développer les aptitudes personnelles et sociales, ce que les anglo-saxons appellent « key qualifications », la capacité à apprendre, à s'investir dans le travail, à s’exprimer oralement et par écrit, à analyser et à résoudre un problème, à faire preuve d’adaptabilité, d'initiative et de créativité.

4 - En ce qui concerne le système de formation lui-même, trois faits porteurs d'avenir ont été repérés :

• la tendance à la multiplication et la flexibilisation des temps d'éducation et de formation se traduira par une généralisation des formes d’éducation en alternance et d’éducation permanente, la disparition de la coupure entre formation initiale et formation des adultes.

• l‘explosion des lieux d'éducation (école, entreprise, association, loisirs,...), favorisée par les nouvelles technologies de l‘information et de la communication (éducation à distance), va conduire a une réorganisation des lieux « traditionnels », l‘école devenant centre de ressources.

• le renforcement des liens entre l'établissement et son environnement entraînera le développement de synergies entre développement local et éducation, le partenariat entre l'établissement, les collectivités locales et les entreprises constituant un catalyseur des créativités locales.

5 - Les mots-clés de la formation pour les années 1990 en Europe sont, selon les spécialistes, autonomie, flexibilité, innovation, créativité, technologies, environnement, compétences, équilibre, responsabilité, partenariats, réseaux. Ils doivent être au cœur de nos réflexions et de nos débats.

6 - Les enjeux pour l’enseignement technique agricole (et le supérieur).

Être capable de fonctionner comme un organisme vivant, système complexe en liaison permanente avec son milieu, installé comme acteur sur un territoire :

· son organisation doit donc reposer sur la responsabilité, l'autonomie, la créativité de ceux qui y travaillent, avec une importance primordiale du niveau établissement où les échanges avec le milieu sont permanents et même constitutifs, l’insertion de l'établissement dans des réseaux permettant l'élargissement de l'offre des formations,

- la construction de compétences nouvelles est également nécessaire pour ceux qui agissent dans cet enseignement : formation des personnels en liaison avec les praticiens et les chercheurs,

- la définition d'objectifs clairs à atteindre, élaborés localement, régionalement et nationalement (schéma prévisionnel national), et dont l’atteinte est évaluée régulièrement et de façon transparente.

Le niveau central, national, assure la régulation de l’ensemble, ce qui suppose d’améliorer la circulation de l’information entre le centre, les régions et les établissements, et d’accroître sa qualité et sa pertinence.

L’Enseignement agricole, fonctionnant selon ces principes, sera en mesure de jouer un rôle mieux adapté aux besoins des individus et de la société. Organisme vivant, il entame une nouvelle phase de son développement, mais ce projet ambitieux ne deviendra réalité que par l’engagement de tous les acteurs.

Michel Boulet

Références bibliographiques

ANDRIEU, Jean, 1992. « L'espace éducatif européen. Rapport au nom du Conseil Économique et Social », Journal Officiel, Avis et rapports du CES, n° 14, 14 août 1992.

BERTRAND, Olivier, 1992. « L‘évolution des qualifications professionnelles » Futuribles n° 168, septembre 1992, p. 3-24.

BOULET, Michel et MABIT, René, 1991. De l'enseignement agricole au savoir vert. Paris, L’Harmattan, 172 p.

Conseil Régional de Poitou-Charentes – UNESCO, 1992. Éducation, Formation et Emploi. Actes du Colloque européen, Poitiers,15·20 avril 1991. Poitiers, 240 p.

Haut Comité Éducation-Économie, 1988. D'autres lieux, d'autres cultures : des clés pour l’éducation de demain. Paris, HCEE, 303 p.

GUTSATZ, Michel, 1992. « Les enjeux de la formation et de l'emploi pour l'an 2000 », Savoir, n° 4 (1), janvier·mars 1992, p. 44-56.

HATON, Marie-Christine, 1992 « L‘ordinateur pédagogue», La Recherche, n° 246, septembre 1992, p. 1014-1022.

KAYSER, Bernard, 1992. « L'avenir des espaces ruraux. Choix de société et volonté politique ». Futuribles, n° 167, juillet-août 1992, p. 3-27.

LESOURNE, Jacques, 1992. « Futuribles européens », Futuribles , n° 161, janvier 1992, p. 3-16.

MABIT, René, 1992. Éducation et formation dans l'Europe de 2010. Commissariat Général au Plan, avril 1992, 16 p.

RAISKY, Claude, 1992. Le problème du sens des savoirs professionnels agricoles, préalable à une didactique. Symposium du REF, Université de Sherbrooke (Québec), octobre 1992. Document de travail, 23 p.

Secrétariat d’État au Plan, 1991. Éduquer pour demain. Acteurs et partenaires. Paris, La Découverte - La Documentation française, 362 p.

 

Communication aux premières Journées du savoir vert, 29 septembre–2 octobre 1992. Carcans-Maubuisson, Gironde.

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