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L'école des paysans

Jean-François CHOSSON 1928-2003

13 Janvier 2016 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Personnalités de l'enseignement agricole

Jean-François CHOSSON  1928-2003

Jean François Chosson a contribué à introduire dans l'enseignement agricole les valeurs associatives de l'éducation populaire. Il a participé, avec Paul Harvois, au développement de la formation des adultes et de l'éducation socioculturelle dans les établissements d'enseignement agricole publics.

À la fois professeur de l'enseignement supérieur agronomique et responsable national de Peuple et Culture, il a participé à la formation de plusieurs « générations rurales » pour reprendre le titre de l'ouvrage qu'il a publié à partir de sa thèse de doctorat.

Acteur de la rénovation de l'enseignement agricole à partir des années 1980, il a dans son dernier livre « La mémoire apaisée » retracé et analysé son parcours personnel et professionnel, concluant en une invitation aux lecteurs à poursuivre son action : « L'avenir est ouvert à toutes les femmes, tous les hommes qui sauront faire preuve d'imagination pour l'éducation du peuple, de tous les peuples pour humaniser la mondialisation. »

 

Jean-François Chosson en quelques dates

- 31 mai 1928 naissance à Clermont-Ferrand dans la cité Michelin de la Plaine. Son père est ouvrier aux usines Michelin, militant syndical et politique, sa mère a également été ouvrière et participe à la vie de la cité.

- 1934-1940 élève à l'école Michelin

- 1944-1948 élève au collège et au lycée de Clermont-Ferrand. Il milite au sein du mouvement des Auberges de jeunesse

- 1952 éducateur de l'éducation surveillée (ministère de la justice)

- 1952-1953 travaille au Centre d'études et de recherches de l'éducation surveillée de Vaucresson (Seine-et-Oise) où il rencontre des instructeurs de l'Institut national d'éducation populaire de Marly le roi et de l'association Peuple et culture

- 1953-1960 travaille au centre d'observation de Lyon

- 1960 chef de services au centre d'observation de Paris et instructeur au Centre d'études de Vaucresson. Devient membre du bureau national de Peuple et Culture.

- 1965 détaché au ministère de l'agriculture, participe aux activités du GREP (Groupe de recherche pour l'éducation et la promotion) et notamment à la formation des premiers animateurs socioculturels de l'enseignement agricole public.

- À partir de 1968 il contribue à la difficile « mise en route » de l'INPSA (institut national de promotion supérieure agricole) à Dijon, établissement chargé de la formation des personnels d'éducation socioculturelle de l'enseignement agricole et de la formation d'ingénieurs des techniques agricoles par la voie de la promotion sociale. Il met en place et dirige le département « Éducation permanente ».

- 1987, le 18 juin, obtention du doctorat d'État à l'Université de Toulouse le Mirail, sous la direction du Professeur Bernard Kayser. Sujet : « L'institutionnalisation de l'utopie, 1965 1985 ».

- 1989-1995 président de Peuple et Culture

- 1990-1993 directeur de l'INPSA

- 1993 recrutement comme professeur de l'enseignement supérieur agronomique à Dijon, spécialité « Études politiques »

- 1997 devient professeur émérite.

- 2003 décède le 5 janvier.

 

Les archives de Jean-François Chosson sont déposées aux Archives départementales du Val-de-Marne au Pôle de conservation des archives des associations de jeunesse et d'éducation populaire. Inventaire consultable en ligne : 

http://archives.valdemarne.fr/arkotheque/inventaires/ead_ir_consult.php?a=2&ref=FRAD094_000635&fam=7

[consulté le 13/01/2019]

La recension que j'ai faite de son ouvrage La mémoire apaisée. Au long des routes de l’éducation populaire et de l’enseignement agricole 1928-2001. m'a permis de mettre en valeur son parcours et son apport à l'enseignement agricole.

Notre collègue, en poste à l’INPSA dès son ouverture fin 1968, dernier directeur de ce même Institut, acteur des grandes heures du « complexe agronomique dijonnais » de 1968 à 1996, nous propose, selon ses propres termes, un « récit de vie » contribuant à travers l’histoire individuelle à la compréhension des évolutions sociales.

Dans la première partie, la description de sa vie d’enfant d’ouvrier de Michelin et de l’ambiance fraternelle des Auberges de Jeunesse permet au lecteur d’appréhender la richesse de la culture populaire et de comprendre pourquoi l’auteur ne s’est pas coupé de son milieu d’origine. Retraçant ses activités au sein de l’éducation surveillée, il rappelle que « si celle-ci doit beaucoup au scoutisme et au christianisme social, elle doit tout autant à ceux qui se réclament du Front populaire ».

La partie consacrée à l’association « Peuple et Culture » fournit de nombreuses informations et de passionnantes réflexions sur les « stratégies tournantes sur fronts mouvants » nécessaires au développement de l’éducation populaire après l’avènement du gaullisme et face aux profonds changements sociaux des quarante dernières années.

La troisième partie décrit « l’institutionnalisation de l’utopie » de l’éducation tout au long de la vie en milieu rural. C’est le moment où Jean-François Chosson, arrivé au ministère de l’Agriculture, participe à l’aventure du GREP, la « horde primitive » regroupée autour de Paul Harvois. C’est alors qu’il contribue à l’expérience des Universités agronomiques de printemps où se retrouvent les promotions sortantes des écoles de formations de formateurs du ministère de l’Agriculture. Il est parmi les fondateurs de l’INPSA, et nous rappelle les luttes et l’engagement des personnels pour en assurer le développement contre l’avis des technocrates et des « bien-pensants » parisiens et . . . dijonnais. L’auteur achève l’ouvrage par une passionnante mise en perspective de son parcours et de ses « mutations personnelles », ouvrant ainsi de nouvelles routes.

Sans reprendre tout ce qui fait l’intérêt de cet ouvrage, je m’attacherai à ce qui peut concerner plus spécialement les membres de l’ENESAD et les lecteurs de « Graines d’info ». Grâce aux informations souvent peu, voire pas, connues, aux mises en perspectives proposées, on saisit mieux ce que sont les racines de notre établissement et ce qui fait son originalité au sein de l’enseignement agronomique français. L’ENESAD est, en effet, l’héritier de quatre écoles et instituts créés dans la grande période de modernisation de l’agriculture impulsée par Edgard Pisani, à la rencontre des deux courants fondateurs de l’enseignement agricole moderne : l’éducation populaire et la formation professionnelle agricole.

Chosson, souligne que dès leur ouverture ces établissements ont été menacés de disparition et n’ont dû leur pérennité qu’à la volonté de l’ensemble des personnels. Cette mobilisation permanente de fonctionnaires pour défendre l’innovation est étonnante et contredit l’image complaisamment répandue d’une Fonction publique sclérosée. Il est bon de rappeler qu’à plusieurs reprises les collègues de l’INPSA ont continué à assurer leurs missions alors que le ministère refusait de nommer un directeur ! Il est certain que sans ces actions diversifiées nos établissements auraient disparu rapidement, ceci explique certainement ce qui a constitué la « culture d’entreprise » de l’ensemble dijonnais et la réputation d’indiscipline qui fut la sienne. Je me retrouve fort bien dans l’opinion de Jean-François, en l’élargissant à l’ensemble de l’ENESAD : « Toute réflexion faite, il apparaît que toute la vérité sur l’institution INPSA n’est pas de l’ordre de la science, mais un chemin toujours à réinventer en réponse aux défis de l’Histoire. »

On ressort de cet ouvrage, écrit au milieu d’un combat contre « une longue maladie », enrichi, non seulement des informations fournies, de la description d’acteurs et militants, mais aussi des perspectives offertes par ce marcheur infatigable de l’éducation populaire, cet homme à la culture ouverte, qui s’affirme « humaniste laïc » et nous offre avec générosité sa « mémoire apaisée ».

Michel BOULET  2002

paru dans Graine d'info, bulletin de l'ENESAD.

Bibliographie

Thèse : L'institutionnalisation de l'utopie : de l'éducation populaire à la mise en place d'un service public d'éducation permanente au ministère de l'agriculture. Dir. Bernard Kayser, Toulouse 2 Jean Jaurès, 1987, 3 vol, 936 p.

Ouvrages

* L'attitude non-directive et l'animation des groupes d'adultes. Paris, Peuple et Culture, 1967, 52 p.

* La collaboration de l'animateur et du sociologue dans une perspective de changement social. Paris, Peuple et Culture, 1970, 40 p.

* La formation dans l'entreprise. Paris, Peuple et Culture, 1971, 52 p.

* Indicateurs sociaux ou indicateurs culturels ? Dijon, INPSA, 1974.

*L'entrainement mental. Paris, Éditions du Seuil, 1975, 190 p. plusieurs rééditions jusqu'en 1983.

* En collaboration avec JACOBI, Daniel et LAFORGE, Jean. La formation des adultes en milieu rural. Toulouse, Cépaduès éd., 1978, 110 p.

* Pratiques de l'entrainement mental. Paris, A. Colin, 1991, 112 p. ; nouvelle édition, Paris, L'Harmattan, 2003, 114 p.

* Les générations du développement rural (1945-1990). Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, (Décentralisation et développement local), 1990

* Requiem pour une institution. Institut national de Promotion sociale agricole. 1968-1993. Dijon, INPSA, 32 p.

* Peuple et culture 1945-1995 : 50 ans d'innovations au service de l'éducation populaire. Paris, Peuple et Culture, 1995, 104 p. ouvrage dir. par Jean-François Chosson.

* Les générations rurales 1945-2002. Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 2003, 247 p.

* La mémoire apaisée. Au long des routes de l'éducation populaire et de l'enseignement agricole. 1928-2001. Paris, L’Harmattan / Peuple et culture, 2002, 190 p. coll. « Histoire de vie et formation ».


Articles et chapitres d'ouvrages

* « La formation des animateurs »Pour n° spécial ''Pour une politique de la jeunesse'', 1967.

* « Le Prince, le fonctionnaire et l'animateur culturel » Cahiers de l'animation, n° 3, 1973, p. 65-76.

* « A propos de la formation des animateurs : qui est le coupable ? De l'éducation populaire à l'animation socioculturelle » Cahiers de l'animation, n° 11, 1976, p. 9-65.

* « Une histoire au sein de l'Histoire : la formation continue des agriculteurs. » Introduction aux journées d'études ''Formation continue, animation culturelle'' 8 et 9 décembre 1977. Dijon, INPSA, [1977], 129 p. ; p. 4-7.

* En collaboration avec LAFORGE, Jean et LOUPIAS, Paul. « L'animation de l'espace rural. Pour un renouvellement des hypothèses pour la recherche et pour l'action ». Cahiers de l'animation, n° 30, 1980, p. 47-56.

* « L'évolution des modèles de formation dans la fonction publique française. » Communication aux journées d'études Franco-Espagnoles sur la formation dans la Fonction Publique (26-30 novembre 1980). Dijon, INPSA, 1980, 20 p.

* En collaboration avec LOUPIAS, Paul. « Perspectives pour la formation des salariés agricoles ». Économie rurale. N°142, 1981. p. 24.

* En collaboration avec JACOBI, Daniel. « Développement des zones rurales marginalisées et formation des agriculteurs ». Économie rurale, n°143, 1981. pp. 53-56.

* « Des orphelins de la JAC aux enfants perdus des parcours individuels ». Économie rurale, n°177, 1987. n° spécial ''Quel avenir pour les services aux agriculteurs ?'' p. 49-52.

* « La naissance clandestine des centres de formation professionnelle et de promotion agricoles (CFPPA) 1966-1970. Annales d'Histoire des Enseignements agricoles, n° 3, 1989, p. 23-31.

* « L'Institut national de Promotion supérieure agricole : une histoire au sein de l'Histoire du milieu rural. In : INPAS. 20 ans, 1969-1989. L'expérience de l'innovation. Dijon, INPSA, [1989], 82 p.; p. 8-28.

* « Le savant et le militant : sciences sociales et associations rurales. » Économie rurale, n°198, 1990. p. 45.

« Le secteur associatif, un nouveau lieu de débat ? » In : COULOMB, Pierre ; DELORME, Hélène ; HERVIEU, Bertrand ; JOLLIVET, Marcel et LACOMBE, Philippe, dir. Les agriculteurs et la politique. Paris, Presses de la FNSP, 1990, 600 p. ; p. 392-401

* « La Fédération nationale des foyers ruraux. Stratégies tournantes sur fronts mouvants ». Économie rurale, n°202-203, 1991. n° spécial ''Quel avenir pour l'agriculture et le monde rural ?'' sous la direction de Isabel BOUSSARD et Bernard WOLFER. p. 114-118.

* « La création du corps d'animateurs au ministère de l'Agriculture ou Les éminentes vertus de l'alliance du croisé et du jacobin ». XXXe anniversaire du corps d'animateurs culturels du ministère de l'agriculture. ENGREF 6-7 avril 1995. 6 p. Repris dans L'enseignement agricole, revue du SNETAP-FSU, supplément au n° 258, février 2003, ''L éducation socio-culturelle'', p. II-IV.

* « Le militant et le manager : vers une nouvelle culture associative ». In: Économie rurale. n°238, 1997. n° spécial ''Représentation politique et sociologique du monde agricole et rural français. 2e partie''. p. 3-5.

* « Du néant à l'être. L'action des centres de formation professionnelle et de promotion agricole, 1966-1996. » Formation Emploi, n° 57, 1997, p. 45-52.

* «  Le deuxième âge du gaullisme et les associations rurales. La fédération nationale des foyers ruraux et le mouvement rural de la jeunesse chrétienne », In : Poujol, Geneviève, dir. Éducation populaire : le tournant des années 70. Paris, L'harmattan, 2000, 248 p. ; p. 101-110.

*  La décennie fondatrice, 1935-1945 ». In : BOULET, Michel (dir.) Les enjeux de la formation des acteurs de l'agriculture, 1760-1945. Actes du colloque ENESAD, 19-21 janvier 1999, Dijon, Educagri éditions, 2000, 526 p. ; p. 189-197.

* « L'éducation populaire. 100 ans de politiques publiques et perspectives ». Communication aux ''Rencontres tarnaises pour l'éducation populaire''. 27 novembre 1999, Castres, 11 p.

* « Associations d'éducation populaire et territoires ruraux : mémoires plurielles et créations collectives ». In : SYLVESTRE, Jean-Pierre [dir.], Agriculteurs, ruraux et citadins. Les mutations des campagnes françaises, Dijon, CRDP de Bourgogne/ Éducagri éditions, 2002, pp. 329-340.

* « L'éducation socioculturelle. Territoires ruraux et imaginaire créateur », dans BOULET, Michel [dir.], La formation des acteurs de l'agriculture. Continuités et ruptures, 1945-1985. Actes du colloque ENESAD, 27-29 novembre 2001, Dijon, Educagri éditions, 2003, 224 p. ; p. 97-101.

* « La formation des adultes. Du mouvement social aux formations qualifiantes, 1945-1985 », dans BOULET, Michel [dir.], La formation des acteurs de l'agriculture… op.cité ; p. 121-124.

Article de Jean-François Chosson  (1995)

« La création du corps d'animateurs au ministère de l'Agriculture ou Les éminentes vertus de l'alliance du croisé et du jacobin ». XXXe anniversaire du corps d'animateurs culturels du ministère de l'Agriculture. ENGREF 6-7 avril 1995

 

La naissance de l'animation socio-culturelle au ministère de l'Agriculture est le fruit d'un couple pervers des années 60 : la synergie provisoire, mais féconde entre le mouvement social d'éducation populaire, création des Jacobins et le gaullisme modernisateur de la Ve République, porteur de la volonté des croisés de l'indépendance nationale. Mais, fort heureusement, la psychanalyse nous a appris que les couples pervers sont les couples les plus riches, et, ce XXXe anniversaire le prouve, ont les enfants les plus vigoureux Expliquons-nous :

Le mouvement social d”éducation populaire puise ses racines dans « l'histoire longue » chère à Braudel. Les laïcs référent à Condorcet et son combat pour que « la raison devienne populaire », les chrétiens à l'Encyclique Rerum Novarum de Jean XIII -189l- et à la création de l`Association Catholique de la Jeunesse Française. Mais « ceux qui croyaient au ciel » et plus exactement, à la réconciliation de l’Église avec les valeurs de la République, et « ceux qui n'y croyaient pas » accueillent avec enthousiasme l'élection du Front Populaire. Dans le gouvernement dirigé par Léon Blum, homme de culture et héritier du socialisme humaniste de Jaurès, il est créé un sous-secrétariat d'Etat aux loisirs confié à Léo Lagrange, animateur avec Malraux et Kayser des Comités de vigilance des Intellectuels Antifascistes. Le nouveau ministre, imaginatif et actif, est un spécialiste de Défense nationale, partisan des thèses du Général de Gaulle sur la nécessité d'une armée blindée dirigée par des professionnels, il combat les « pacifistes bêlants » et sera, en septembre 1936 face à la menace allemande, l'un des promoteurs du plan de réarmement de 14 milliards sur quatre ans.

Mais dès juin 36, il bouscule les administrations et prône une politique hardie d'éducation populaire afin que « le besoin de culture devienne une force identique à celle de la faim », (A.Artaud). Désormais l’État-Nation se doit d'avoir une politique culturelle aux directions clairement affirmées, démocratique dans sa mise en œuvre. Pourquoi ? Depuis trois ans Hitler est au pouvoir en Allemagne, son ministre de l'Instruction du Peuple et de la Propagande, Goebbels, organise des cérémonies messianiques basées sur le culte « du sol et du sang », l'exaltation romantique de la race supérieure. Le 10 mai 1933, c'est l'holocauste des livres. En Italie les hordes fascistes proclament leur volonté d'expansion sur le modèle des légions romaines. Face à cette puissance déferlante des idéologies les démocrates français peuvent-ils en rester au « soutien des Beaux-Arts » de la IIIe République, aux comices agricoles et aux bals du 14 juillet ? Léo Lagrange s'appuie résolument sur le mouvement associatif pour créer les conditions du rassemblement populaire autour des symboles qui constituent la singularité française, porteuse de valeurs universelles des Droits de l'Homme, contre la barbarie des esthétiques fascistes. La durée limitée du gouvernement de Front Populaire et les orages de la guerre d'Espagne ont lourdement hypothéquer les ambitions de ces nouvelles frontières, mais l'élan vital de la politique culturelle a cristallisé les énergies et les passions de la génération qui, en 1936, « allait au devant de la vie ». Ces femmes et ces hommes ont choisi le combat qui orientera définitivement leur existence : la lutte obstinée contre les inégalités culturelles, par la voie associative, sous l'impulsion et avec l'appui d'un État-Nation garant de la continuité et de la cohérence de la démarche d'ensemble.

En 1940 l'un des mortifères premiers actes du gouvernement Pétain est d'interdire aux juifs et aux Francs-Maçons le droit de s'associer et, en même temps, il créé des écoles de cadres qui deviendront au fil des mois des foyers de résistance. La plus importante est celle d'Uriage placée sous l'autorité d'un officier de tradition résolument anti-nazi, Dunoyer de Segonzac, de Pierre-Ollier de Marichard ancien du cabinet de Léo Lagrange et d'Hubert Beuve-Mery, directeur des études. Cette école reçoit les futurs hauts fonctionnaires, mais aussi les dirigeants des Maisons des jeunes, des Auberges de la Jeunesse. A partir de fin l942 elle constitue l'ossature des « équipes volantes » qui portent leur message de liberté et d'espoir dans les maquis du Vercors. En 1945, l'espérance est grande, l'écrivain des années 36, Jean Guéhenno est nommé à la direction de l’Éducation Populaire, et des inspecteurs issus de la résistance, dont Paul Harvois sont chargés de créer les infrastructures qui, permettent de reconstituer par l'action culturelle, l'unité de la Nation au service de la modernisation. Mais dés 1947, la guerre froide étend sa chape de plomb et créer un clivage durable au sein du mouvement social. Le haut Commissariat aux Sports et à l’Éducation Populaire limite ses ambitions au proconsulat médiocre de Gaston Roux et la Ligue de l'Enseignement, hégémonique dans le camp laïc, se replie sur son pré-carré pour entreprendre des combats épisodiques contre les subventions aux écoles privées, désormais seul point de rencontre entre socialistes et communistes.

En 1958, le gaullisme modernisateur arrive au pouvoir imposé par les foules d'Alger et les militaires aux parlementaires de la IVe République. Les responsables des mouvements d’Éducation Populaire sont résolument opposés aux nouveaux maîtres et en mai 58 ils défilent de la Bastille à la Nation sur le thème « le fascisme ne passera pas ». Fait significatif : le nouveau secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports, Herzog, est surnommé Baldur (Von Schirach ministre d'Hitler pour l'éducation artistique des masses). Dès le début de 1959 la Ligue de l'Enseignement et le Comité National d`Action Laïque se mobilisent contre la préparation de la loi Debré de contractualisation de l'Enseignement libre... et il n'en faut pas plus pour que les militants les plus ardents assimilent De Gaulle à Pétain et Malraux à Goebbels. Mais, fait capital le traité de Rome, signé en 1957, a scellé l'alliance européenne, et le général De Gaulle souhaite persévérer dans cette voie à condition que la France ait une position prééminente sur le plan économique et, par voie de conséquence, diplomatique. Il proclame comme en 1945, « l'ardente obligation du Plan » sous l'autorité de l’État, appuyé par les sept ministres-techniciens, acquis aux idées keynésiennes, « Ruse de l'Histoire » selon Hegel : la génération entrée dans la vie en 1936 qui portée par l'enthousiasme populaire, adhère avec ardeur à la politique enthousiaste et généreuse du gouvernement Léon Blum se trouve à l’âge mûr, en dialogue direct avec des grands commis ouverts et compétents, sous l'autorité d`un homme qui finit par imposer sa volonté aux colonels factieux et à l'Histoire au nom « d'une certaine idée de la France ». Dès septembre 1958, il affirme « la Nation française refleurira ou périra suivant que l’État aura ou n'aura pas assez de force, de constance, de prestige pour la conduire là où elle doit aller... ».

Malraux, chantre lyrique de « la culture affrontement avec le destin », crée le ministère des Affaires Culturelles avec Moinot et Holleaux qui d'emblée manifestent leur volonté de renouer avec les espérances du Front Populaire. Au secrétariat d'Etat à la Jeunesse et aux Sports Maurice Herzog, appuyé par Olivier Philipp, fils d'André, créateur des Maisons des Jeunes, et Robert Brichet préparent la loi-programme d'équipement socio-éducatif en associant le Haut Comité à la Jeunesse et à l`Éducation Populaire dont Pierre Mauroy est l'un des porte-paroles écoutés... et ce dernier, revenant sur ses premières préventions reconnaît dans le ministre « un vrai démocrate ». Dés la fin 1959 la loi-programme de promotion sociale est votée sans opposition. Elle impose un comité inter-ministériel, et un volet consacré au financement de la promotion collective pour la formation économique des dirigeants des syndicats. Au ministère de la Justice, l'ancien déporté Michelet, disciple de Pèguy, entreprend une réforme du système pénitentiaire et du code pénal avec l'appui d`Hervé Bourges de « Témoignage Chrétien » et de Joseph Rovan, vice-président de « Peuple et Culture ». Au Commissariat au Plan le polytechnicien Massé confie la responsabilité de la commission de l’Équipement Culturel à Jacques Delors, dirigeant de « Vie Nouvelle », et le sociologue, président de « Peuple et Culture » Joffre Dumazedíer en est le principal animateur. Au ministère de l'Agriculture la loi d'orientation de 1960 est issue du dialogue direct entre le grand commis Dupont-Fauville, directeur du cabinet de Debré, et Michel Debatisse, ex-président de la JAC devenu en 1956, président du CNJA, qui, lui, appartient à la génération d'après guerre, et pour lequel le Front Populaire ne représente rien, sinon l'anticléricalisme viscéral de la SFI0 de la région de Thiers pour laquelle les jeunes paysans chrétiens ne sont qu'un rassemblement de papistes.

Deux ans, plus tard Edgard Pisani, est nommé ministre de l'Agriculture et fait voter la loi complémentaire d'orientation comportant une relance de l'enseignement technique agricole, par un plan de 14 ans prévoyant un lycée agricole et trois collèges par département avec un centre de formation professionnelle annexé. Pour mettre en œuvre ce programme ambitieux il appelle auprès de lui Jean-Michel Soupault ex-gouverneur de la France d'Outre Mer et Paul Harvois, militant de la Ligue en milieu rural dans les années 36, nommé inspecteur de l'éducation populaire par Jean Guéhenno en 1945. Ce trio place l'action culturelle au cœur de la dynamique de son action, en accordant une place privilégiée à la création. Chaque établissement comportera un centre socio-culturel animé par un personnel spécifique et un centre de perfectionnement et de promotion sociale pour adultes. Mais, il ne saurait être question d'attendre que tous les textes soient votés et les établissements sortis de terre pour recruter le dit personnel. La culture est une catégorie qui guide et oriente l'action. Pour cela une association est créée en 1965, le Groupe de Recherche pour l’Éducation et la Promotion (GREP) dont le président, Gilbert Martin, professionnel unanimement respecté a déjà à son actif le centre de formation des conseillers agricoles à Trie Chateau,... et les trois premières promotions sont recrutées hors de tout statut légal et protecteur pour une aventure s'apparentant plutôt à la conquête de l'Ouest qu'à une carrière administrative dûment balisée. Dans le même temps, le GREP prend en charge les premières formations d'ingénieurs aux méthodes de formation d'adulte et la politique de promotion sociale du ministère de l'Agriculture. Dans le cadre de la promotion collective, les associations culturelles sont agréées au même titre que les syndicats et organisations agricoles. Chaque année, les promotions sortantes des étudiants de l'enseignement agronomique sont réunies pendant deux semaines pour effectuer une réflexion exaltante sur le développement culturel de l'espace rural. Entre temps, l'idéal d'éducation populaire des années 36 porté par le mouvement social est devenu une politique publique de développement culturel grâce aux vertus conjointes de la planification et des sciences sociales appliquées. Au ministère de l'Agriculture, par delà les options économiques et les aléas politiciens, la création du corps d'animateurs dans un ministère technique est significative de cette volonté des pouvoirs publics de constituer la culture en catégorie autonome. La Sainte-Alliance entre la génération de militants d'éducation populaire des années 36 et des grands commis porteurs de la politique volontariste de la « Nation française qui refleurira ou périra suivant que l'Etat aura ou n'aura pas assez de force, de constance, de prestige, pour la conduire là ou elle doit aller. » (De Gaulle 4 septembre l958)

La mise en ballottage du général De Gaulle en décembre 1965, causée en partie par les défections de l'électorat paysan, provoque un premier tournant du régime. Puis l'ouragan de mai 68 provoque « la grande peur des bien-pensants », et, par delà, l'arrivée à l'Assemblée nationale d'une majorité d'ordre moral bien décidée à en découdre avec toute forme de contestations réelle ou imaginaire : Comiti, à la Jeunesse et aux Sports entame un long combat contre les Maisons des Jeunes. Jean Foyer au ministère de la Justice revient systématiquement sur les réformes de Michelet. Fort heureusement, Malraux reste Malraux pour proclamer le caractère inaliénable et sacré de la liberté de la Culture, et, par delà, sauver les Maisons de la Culture d'un pogrom intellectuel. Au ministère de l'Agriculture, toutes les conditions étaient réunies pour que les quatre promotions, considérées comme nécessaires, après la grande vague libertaire de ce mois de mai porteur d'illusions lyriques et de vraies transformations, soient les dernières. Trois éléments ont permis de passer le cap qui s'annonçait difficilement surmontable :

- Tout d'abord une fraction résolue du pouvoir central a du résister aux assauts de l'ordre moral. Après un épisode Robert Boulin, c'est Jacques Duhamel qui arrive au ministère de l'Agriculture. Centriste par vocation et négociateur par tempérament, c'est un homme de culture. Il est accompagné par Jacques Rigaud également passionné par la création dans toutes ses expressions... et ils n`accordent pas la moindre attention aux puissances vengeresses. Ils trouvent un appui ferme et sans défaillance auprès d'administrateurs qui, avec prudence et fermeté, maintiennent le cap hormis quelques concessions sémantiques dans des circulaires lénifiantes. Contrairement à quelques stéréotypes en vogue dans les cénacles parisiens des Sciences Sociales, l'Appareil Idéologique d’État (AIE) dispose rarement d'une doctrine homogène et d'agents zélés pour la répandre, mais il s'agit d'un centre de décision contradictoire où les zones d'incertitude peuvent se révéler autant d'espaces ouverts àl initiative.

- Par ailleurs, l'attitude responsable de la plus grande partie du corps d'animateurs qui avait su s'intégrer aux équipes d'établissements et faire œuvre positive, en particulier les syndicats des personnels ont su résister aux tentations millénaristes des bouleversements fondamentaux, ces fleurs de mai qui n'en finissaient pas de vouloir s'épanouir au coeur de l'hiver... Mais, aussi aux tendances mortiféres des théoriciens s'obstinant à vouloir prouver qu`il n`y avait pas d'autre voie que la subversion on le conformisme obligé. « La liberté c'est la nécessité comprise » avait dit Marx en son temps... Il est vrai que les syndicats ont été puissamment aidés par le fait que Harvois avait réussi à faire passer un statut tout à fait exceptionnel, permettant un recrutement diversifié et de larges possibilités de promotion. De ce fait le ministère de l'Agriculture était la seule administration offrant un statut de titulaire aux animateurs. Consulté, le ministère de la Jeunesse et des Sports avait émis de sérieuses réserves mais le ministère des Armées, par la voix du général Gambiez avait vigoureusement soutenu le projet. Etait-il possible de céder aux demandes pressantes de ceux qui voulaient supprimer ce corps alors que toutes les étapes statutaires avaient été franchies y compris aux Finances...

- Mais troisième élément fondamental : la politique culturelle de l'espace rural, amorcée par quelques esprits innovateurs dans les années 60 prend son essor et s'amplifie. Au ministère, la direction de l'Aménagement encourage le financement de Foyers Ruraux par les Directions de l'Agriculture, la politique de rénovation rurale des années 70 et à partir de 72 les Plans d'Aménagement Ruraux ont un volet culturel, par delà les finalités économiques. La DATAR lance ses contrats de pays basés sur l'identité culturelle des régions naturelles et la commission de l'espace rural du VIIe Plan met l'accent sur les fonctions patrimoniales et culturels de l'espace rural désormais devenu un enjeu de société ! ... L'enseignement technique agricole public, par son implantation et son rayonnement, n'a-t-il pas un rôle fondamental à jouer dans cet ensemble ? Les éléments les plus dynamiques de la DGER ont compris l'importance de l`enjeu et considèrent par delà quelques vaguelettes mineures, qu`il convient désormais de ne plus limiter les ambitions aux pierres de bornage des établissements mais contribuer à la mise en place d”une politique publique de l'espace rural en correspondance avec les nouveaux défis. De fait, la nouvelle corporation d`animateurs sera certes majoritairement affectée dans les lycées mais éclatera dans les structures diversifiées : associations, parcs naturels, centres pour adultes, offices d'aménagement, chefs d`établissement... et certains d'entre eux accéderont aux postes les plus élevés de l'administration centrale. Les ferments anarchisants des années post 68 devenant ainsi les spécialistes écoutés de l'ingénierie culturelle à l`époque managériale n'était-ce pas là l'indice le plus sûr de l'honorabilité basée sur une expertise reconnue ?...

A priori qu'y-a-t-il de commun entre cette foule joyeuse et disparate qui, sous le gouvernement de Front Populaire en 1937, se pressait au pavillon des Provinces françaises pour inaugurer le Centre Rural et cette manifestation pour le XXXe anniversaire de l'Animation Culturelle au ministère de l'Agriculture, rassemblant des enseignants ?

Pourtant, si les méthodes et les contenus ont évolué la finalité demeure intangible : le combat pour une politique publique de la culture lutte contre les inégalités culturelles. Certes le droit à la différence peut et doit s'exprimer. Chaque groupe social a ses codes, ses langages, ses manifestations collectives. Mais la culture n'est pas seulement synonyme de volonté identitaire. Elle est aussi un arrachement, un imaginaire créateur, une confrontation à des modèles inaliénables qui transcendent le quotidien et nous permettent de combattre les préjugés, les routines, les fanatismes. Il revient à Georges Monnet, ministre de l'Agriculture en 1936, puis à Tanguy Prigent en 1945 d'avoir conçu une politique spécifique pour le monde rural, en conciliant tradition et volonté de promouvoir la création vivante. L'espérance de 36 et 45 s'est institutionnalisée entre 60-65 par la conjonction féconde entre la génération militante du Front Populaire et la génération des grands commis porteurs de la volonté d'indépendance nationale par la puissance de l'économie et le rayonnement de la culture. Certes il eut été plus conforme à la logique marxiste de l'histoire que cette institutionnalisation de la voix des prophètes soit le fait d'un gouvernement de gauche mais « l'oiseau de Minerve ne s'envole qu'au crépuscule » HEGEL. C'est seulement aujourd'hui que l'historien s'aperçoit que les grandes périodes de notre histoire culturelle sont celles de l'alliance au sein de la nation de la mystique des croisés et des soldats de l'an II qui se sont répandus en Europe au nom de l'Egalité, des mousquetaires aristocrates et des révoltés de la Commune, des officiers de tradition et du « peuple de la nuit » de la résistance. A l'heure où l'Europe se construit dans les contradictions et où les régions tendent à devenir des baronnies cette réflexion sur l'unité de la Nation à partir de principes universels se révèle féconde pour la génération qui entre dans la vie.

J. F. CHOSSON

Professeur d'études politiques ENESAD

Bureau National de Peuple et Culture

Jean-François Chosson « L'éducation populaire. 100 ans de politiques publiques et perspectives ». Communication aux ''Rencontres tarnaises pour l'éducation populaire''. 27 novembre 1999, Castres, 11 p.

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