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L'école des paysans

Enseignement agricole et réussite scolaire.

29 Mars 2016 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Rénovation

Il convient de dire tout d'abord mon accord avec l'ensemble du rapport introductif. J'y retrouve mes préoccupations, en particulier sur l'importance de la formation des formateurs, et plus largement des personnels, et notamment sur la nécessité de les amener à appréhender les différentes dimensions de la réussite et de l'échec dans le système de formation.

L'enseignement agricole rassemble 123 O00 élèves dans le second degré, notamment des enfants d'agriculteurs (43 %) et d'ouvriers et contremaîtres (20 %). Nous avons pu mettre en évidence1 qu'un jeune sur deux sort de cet enseignement sans diplôme, la moitié de ces non-diplômés ne terminant pas le cycle de formation.

Même si les informations disponibles demeurent largement insuffisantes pour saisir le devenir de ces jeunes, il est certain que la majorité n'entreprend pas de nouvelles études. De nombreux anciens élèves de l'enseignement agricole entrent dans la vie professionnelle sans posséder les savoirs leur permettant de maîtriser leur métier. Ainsi, près de la moitié des jeunes s'installant sur une exploitation agricole n'a pas le niveau définissant la capacité professionnelle agricole, c'est-à-dire le BEP agricole2.

Cette situation m'est apparue insupportable, et j'ai donc proposer diverses mesures pour bâtir l'enseignement agricole de la réussite pour tous. Or, les divers partenaires ne perçoivent pas tous cette situation comme négative, ce qui renvoie bien à la question de la définition de la réussite.

L'attitude vis-à-vis de l'école, la demande que les familles lui adresse est variable. Ainsi, nous savons que les enfants d'agriculteurs bien qu'ayant une scolarité meilleure que la moyenne s'orientent majoritairement vers l'enseignement technique court3, voire l'apprentissage complété par une formation d'adultes.

Le comportement des familles agricoles vis-à-vis de l'école mérite donc analyse. Il apparaît que l'école est acceptée pour assurer la formation générale de base, mais qu'ensuite la voie privilégiée de transmission des savoirs utiles à l'activité professionnelle est extra-scolaire (ce qui est probablement le cas dans d'autres secteurs).

Ce phénomène se complique du fait que l'enseignement privé est plus souvent choisi par les agriculteurs, qui paraissent le considérer plus proche de leur milieu, de leurs valeurs que l'enseignement public. L'enseignement privé agricole ne jouerait pas le rôle de « recours » en cas de difficultés dont on a pu parler dans d'autres secteurs.

Des travaux sur les attitudes des familles, sur leurs « stratégies » de scolarisation semblent indispensables.

L’enseignement agricole, contrairement à l'image que beaucoup peuvent en avoir, est demeuré, en grande partie, coupé du milieu professionnel et social. Comme l'ensemble du système éducatif, il connaît une véritable crise, crise de l'école en tant que forme sociale de diffusion du savoir, aujourd'hui bloquée et inadaptée à la société française en mouvement.

Il convient de poser la question de la relation formation-production, sur laquelle études et recherches ont été réalisées, mais qui demande des travaux de plus grande ampleur, pour lesquels l'enseignement agricole offre un terrain privilégié.

Cette relation formation-production peut être abordée de façon originale grâce à la souplesse d'adaptation des formations dans le cadre du projet d'établissement prévu par la loi portant rénovation de l'enseignement agricole public et devant être élaboré avec les différents acteurs et partenaires de la formation. Des perspectives sont également ouvertes avec la mise en place de programmes par modules dans le cas du Brevet de technicien agricole.

Cette organisation de la transmission des savoirs incite à conduire des recherches sur l'histoire des techniques, la constitution des disciplines scolaires, la nature des savoirs professionnels. Des travaux solides existent dans ces domaines, des recherches continuent.

Un colloque tenu en début 1985 sur « les enseignements agricoles et la formation des ruraux » a permis de faire le point et d'inciter à l'engagement ou à la poursuite de recherches dans de nombreux domaines4.

Pour ce qui concerne le thème de notre commission, il est possible de citer :

  • l'analyse de la réussite des élèves selon le sexe ;

  • l'attitude, les pratiques, les conceptions de divers formateurs (ingénieurs d'agronomie, professeurs d'éducation socio-culturelle, personnels d'éducation et de surveillance,...), ainsi que des élèves et parents, notamment à travers l'analyse de la formation en stage, à travers la relation triangulaire stagiaire - maître de stage - enseignants ;

  • le fonctionnement de l'établissement dans son milieu, où il doit assurer les missions de formation initiale, formation continue, développement agricole, animation rurale. L'établissement ne doit plus être considéré comme une « boîte noire », il convient d'en comprendre l'organisation, l'aménagement, les relations qui s'y établissent. Une attention particulière est portée à la place et au rôle des élèves, la qualité de leur insertion et de leurs motivations apparaissant comme déterminantes pour leur réussite ; ces travaux se réalisent avec la participation d'enseignants, selon des démarches de recherche-action ;

  • l'impact des nouvelles technologies, notamment l'informatique :

* d'une part dans l'enseignement comme moyen d'apprentissage (lutte contre l'échec scolaire), ce qui pose le problème de la formation des enseignants (évolution de la profession),

* d'autre part dans le milieu agricole et rural, comme outil de gestion, mais aussi d'échanges, impulsant des transformations culturelles et sociales.

D'autres thèmes pourraient encore être cités, mais j'arrêterai là cette énumération.

Nos travaux antérieurs et actuels, comme les axes des recherches à entreprendre, recoupent largement ceux qui concernent les autres secteurs du système éducatif français, même si notre domaine apparaît original. C'est pourquoi il me paraît important de favoriser les échanges et collaborations multiformes à propos des recherches sur les enseignements agricoles et la formation des ruraux. Nos établissements d'enseignement supérieur, nos centres de formation de formateurs, l'INRAP doivent conforter et développer ces diverses relations, mais cela dépend aussi de votre accueil, à vous collègues de l’Éducation Nationale. Si j'en juge par notre participation à ce colloque, je ne peux qu'être optimiste pour l'avenir.

Michel BOULET - ENSSAA

Intervention aux Rencontres « Éducation, formation et Société. Recherches pour demain » organisées par le ministère de l’Éducation nationale. Paris, 23-24 septembre 1985. Commission.n° 3 - « Comment améliorer, en qualité et en quantité, le taux de réussite dans le système éducatif ? »

Notes

1 BOULET, Michel. Bâtir l'enseignement agricole de la réussite des jeunes et du développement rural. Rapport de mission au Ministre de l'Agriculture, février 1983. Dijon, INRAP, 1983. 57 p + annexes.

2 La capacité professionnelle agricole permet de prétendre à un certain nombre d'aides de l’État au moment de l'installation.

3 OEUVRARD, Françoise et RONDEAU, Marie-Claude. « Déroulement de la scolarité des enfants d'agriculteurs ». Revue Française de Pédagogie n° 73, oct. Déc. 1985, p. 7-14.

4 Ministère de l'Agriculture. Enseignements agricoles et formation des ruraux. Actes du colloque, 23-24 et 25 janvier 1985. Paris, Agri Nathan International, 1985, 383 p. Certaines communications sont publiées dans diverses revues spécialisées, Revue Française de Pédagogie (n° 73), POUR (n° 98), Éducation Permanente (n° 77), Actes de la Recherche en Sciences Sociales (n° 57-58), Formation-Emploi (n° 12), Annales d'histoire des enseignements agricoles (n° l), INRAP (n° 62).

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