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L'école des paysans

L'exploitation agricole : un atout pour un enseignement professionnel moderne. 1992

2 Avril 2016 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Rénovation

Nos sociétés d'Europe de l'ouest connaissent de nombreux débats à propos de l'école, de la formation professionnelle et de l'emploi. Confrontés à une longue et profonde crise économique et sociale, nos pays cherchent à combattre le chômage et à rendre leurs économies compétitives et, pour y parvenir, ils donnent une importance majeure, certains diront exagérée, à la formation comme facteur de résolution de ces problèmes.

Le monde rural, dans la Communauté européenne comme dans nombre de pays industrialisés, se trouve en mutation profonde1. Au cours des trente dernières années, des « tendances lourdes » se sont dégagées : forte diversification économique avec l'émergence de nouvelles activités ; restructuration profonde du secteur agricole dont l'importance diminue fortement, tant en termes d'emplois qu'en termes de contribution au produit régional. Ces mouvements transforment la réalité sociale et modifient l'équilibre entre les différentes fonctions du milieu rural : fonctions de production agricole, de loisir, résidentielle et environnementale2.

Dans notre secteur d'enseignement, nous devons donc prendre en compte simultanément les transformations du monde rural, celles des technologies et développer un enseignement technique et professionnel moderne contribuant au développement des hommes et de l'économie.

M'appuyant sur l'expérience de l'enseignement agricole français, je dégagerai quelques orientations qui peuvent permettre de relever les défis que j'ai résumés et je m'attacherai à expliquer les raisons qui font de l'exploitation agricole un outil performant pour l'enseignement.

Afin d'améliorer la formation des futurs agriculteurs, nous avons conduit diverses expérimentations pédagogiques s'appuyant d'une part sur les recherches concernant le fonctionnement de l'exploitation agricole, d'autre part sur les études portant sur les qualifications en agriculture.

Le fonctionnement de l'exploitation agricole.

Définir ce qu'est une exploitation agricole est moins facile qu'il ne le semble. En 1960, Georges SEVERAC, alors Chef de travaux à l’Institut national agronomique de Paris, dans une analyse fine de la notion d'exploitation agricole, s'appuyant sur des exemples pris dans le monde entier, insistait sur le fait qu'il est « difficile de donner une définition rigoureuse des caractères spécifiques communs à toutes les exploitations agricoles »3. ll schématisait ces caractères par l'importance des facteurs de production naturels et donc la superficie ; par le fait que les processus de production font intervenir des êtres vivants et que les produits obtenus sont des substances organiques destinées à l'alimentation directe ou indirecte de l'homme ; enfin, par la petite taille des groupes humains vivant sur une exploitation.

Le droit français n'a jamais su présenter une définition claire de l'exploitation agricole, et la mise en place de la Communauté européenne n'a pas contribué à le faire malgré les efforts de rationalisation déployés4. Le Parlement français, adoptant en 1988 une loi relative à l'adaptation de l'exploitation agricole à son environnement économique et social, s'est limité à définir les activités agricoles comme toutes celles « correspondant à la maîtrise et à l’exploitation d'un cycle biologique de caractère végétal ou animal et constituant une ou plusieurs étapes nécessaires au déroulement de ce cycle ainsi que les activités exercées par un exploitant agricole qui sont dans le prolongement de l'acte de production ou qui ont pour support l'exploitation »5.

Aujourd'hui, la définition de l'exploitation agricole comme celle du métier d'agriculteur sont objets de débat, conséquence des mutations que ce milieu connait. Les organisations professionnelles agricoles françaises s'interrogent sur les « nouvelles fonctions de l'agriculture » c'est-à-dire autres que la production agricole6. Elles vont ainsi dans le sens indiqué par la Commission des Communautés européennes qui, soucieuse de maintenir un nombre suffisant d'agriculteurs, précise que cette orientation « implique que l'on reconnaisse que l'agriculteur remplit, ou du moins pourrait et devrait remplir, simultanément deux fonctions principales : une activité de production et, en même temps, une activité de protection de l'environnement et de développement rural »7.

Dans la suite de cette communication, je me référerai donc à la notion d'exploitation agricole dans son acception la plus large : de l'exploitation de l'agriculteur individuel qui produit des matières premières pour l'industrie chimique, le moléculteur, à l'exploitation rurale, support d'une « agriculture de services » (transformation et commercialisation des produits, tourisme à la ferme, services liés aux loisirs en milieu rural)8.

Afin de comprendre le fonctionnement de l'exploitation agricole, les recherches conduites depuis le début des années 70 ont utilisé la démarche systémique, prenant en compte le « couple » exploitation-famille et appréhendant les liens de l'exploitation avec son environnement.

Durant les années 80, dans l'enseignement agricole est progressivement expérimentée, en particulier dans la conduite des stages des élèves, une démarche dite « d'Approche globale de l'exploitation agricole », l'A.G.E.A.

L'A.G.E.A. a pour objectif la compréhension du fonctionnement de l'exploitation agricole, c'est-à-dire l'étude d'un complexe de décisions et d'actions qui sont le fait de personnes - individus ou groupes - agissant dans un environnement en vue de satisfaire les finalités fixées à cette exploitation. Cette étude débouche sur la formulation d'un diagnostic du fonctionnement de l'exploitation agricole9.

L'A.G.E.A. permet de dépasser les seules approches sectorielles ou monodisciplinaires ; de formuler des diagnostics ; de proposer des évolutions tenant compte de la cohérence du système. C'est une démarche compréhensive, par opposition à une démarche normative.

Cette approche est fondée sur deux principes-clés :

- l'exploitation agricole est un tout c'est-à-dire qu'elle n'est pas la simple juxtaposition de productions. mais doit être vue comme un « système », fait d’équilibres complexes, jeu de multiples interactions, organisé en fonction de choix stratégiques faits par l'agriculteur et sa famille.

- « l'agriculteur a des raisons de faire ce qu'il fait », c'est-à-dire qu'il choisit un système d'activités (ou de productions) en fonction d'un ensemble de finalités et en fonction de la situation dans laquelle il se trouve : ses atouts et ses contraintes, qu'ils soient internes ou externes (environnement de l'exploitation).

La démarche d'A.G.E.A., utilisée lors de stages effectués sur des exploitations très diverses, permet à la personne en formation de découvrir la richesse de la réalité, la complexité des interactions au sein de l'exploitation (liens entre des systèmes biologiques et une organisation sociale, liens entre un fonctionnement et des résultats) et l'impossibilité de simplifier cette réalité au-delà d'une certaine limite.

Il est ainsi possible d'apprendre à analyser des situations complexes, à utiliser l'interdisciplinarité, à élaborer des solutions ne se limitant pas à l'application rapide de « recettes » simplistes.

Les qualifications en agriculture.

Conduites dans une relation étroite entre chercheurs et professionnels agricoles, les travaux menés au long des années 80 ont mis en évidence les composantes de la qualification de l'agriculteur français travaillant dans une exploitation de type familial.

La qualification a été définie comme « l’ensemble des connaissances théoriques et pratiques et des capacités qui procurent l'aptitude à faire face aux modifications successives, et le plus souvent, imprévisibles, qui interviennent au cours d'une vie dans les exigences professionnelles ».

La qualification de l'agriculteur résulte de la combinaison de cinq composantes10 :

- la dimension culturelle s'inscrit dans la dominante de relations au vivant et à l'environnement et repose sur l'aptitude à identifier la nature des mutations qui marquent le monde, à en comprendre les origines et les évolutions, à en anticiper les effets à son niveau de décision et de responsabilité.

- l'agriculteur est un entrepreneur, il établit l'équilibre le plus pertinent entre les moyens dont il dispose (physiques, matériels, financiers, temps), les objectifs qu'il s'est fixés et les actes professionnels à réaliser pour les atteindre (gestion de son corps, de bâtiments, cheptels et surface, gestion des ressources financières, gestion de l'emploi du temps). Pour y parvenir, il prend en compte le système de production qu'il s'est choisi, des activités complémentaires (accueil à la ferme, ...) qui peuvent être envisagées, et des opportunités liées à l'évolution technique, économique et social. L'agriculteur doit donc maîtriser à la fois un système et des techniques et savoir-faire. La capacité à raisonner une décision à court terme ou à long terme suppose que cet entrepreneur soit en mesure de faire la synthèse des apports de spécialistes. donc de dialoguer avec eux.

- Sa compétence de généraliste valorise ses compétences spécialisées évolutives. La nécessité d'adapter la production à la satisfaction d'un débouché identifié conduit à considérer que l'orientation d'un système de production, tant dans la nature des spéculations entreprises que dans la façon de les conduire, devra être périodiquement révisée.

L'exploitant est d'abord un gestionnaire entrepreneur mais il doit être capable d'assimiler, jusqu'à leur mise en oeuvre, les techniques spécifiques à la conduite d'ateliers divers : il est temporairement spécialisé et en permanence adaptable à d'autres spécialisations. Son aptitude à faire appel à la compétence de techniciens spécialisés, est alors essentielle, ainsi que sa capacité à se remettre en question dans une perspective de formation permanente.

- La qualification professionnelle de l'exploitant agricole conserve une dimension de savoir-faire pratique, celui-ci connaissant des évolutions, voire des mutations. L'apprentissage technique, en formation initiale doit donc comprendre à la fois un apprentissage gestuel et une sensibilisation aux changements des savoir-faire techniques sous l'influence des nouvelles technologies. La formation continue et l'utilisation des compétences de techniciens spécialisés aideront l'agriculteur déjà installé.

- La qualification professionnelle de l'exploitant inclut une dimension collective. Pour de multiples raisons, l'exploitant optimisera son système de production en faisant appel à des formes d'organisation collective qui n'enlèveront rien à sa responsabilité d'entrepreneur mais dont l'effet essentiel sera de partager les risques et de diminuer les coûts.

Cette nécessaire dimension collective dans l'approche de l'exploitant, élargit sa compétence de généraliste, qui comporte aussi l'aptitude à gérer les relations avec les systèmes environnants et les interactions entre ces systèmes, et à intervenir dans leur fonctionnement.

Un enseignement technique et professionnel moderne.

L'enseignement agricole doit contribuer à l'acquisition de la qualification professionnelle d'agriculteur, c'est-à-dire assurer la formation d'individus aptes à maîtriser le fonctionnement d'un système complexe, l'exploitation agricole, dans la diversité de ses types et de son insertion locale, un ensemble fait d'équilibres précaires et évolutifs.

Pour cela, l'enseignement agricole français fait appel à une pédagogie associant formation en établissements et stages dans des exploitations. Rénové profondément à partir de 1985, cet enseignement fait une place importante à la compréhension du fonctionnement de l'exploitation agricole dans les filières conduisant aux métiers d'agriculteur et de techniciens spécialisés dans le secteur de la production.

L'acquisition par l'élève de la démarche s'effectue grâce à un module alternant des séquences de formation : cours en salles, travaux dirigés, trois visites d'exploitation. Le module, dont la durée varie selon le niveau de la formation, est enrichi par des enseignements disciplinaires et des activités pluridisciplinaires. L'élève est ainsi apte à utiliser cette démarche lors des stages qu'iI effectue dans une même exploitation durant 8 à 10 semaines.

Cette formation est prise en compte pour l'attribution du diplôme à travers la réalisation d'un rapport écrit qui est évalué selon une grille précise, et la soutenance orale de ce rapport. Des agriculteurs et/ou des techniciens, sont présents dans les jurys et contribuent à une meilleure prise en compte des réalités et des exigences professionnelles dans la formation.

Afin de maîtriser cette démarche pédagogique, les enseignants suivent un stage d'une durée minimum de 4 jours qui se déroule sur une exploitation agricole. De manière à réaliser une véritable approche pluridisciplinaire, le groupe, de 15 à 20 personnes, comprend obligatoirement des stagiaires d'origine disciplinaires diverses.

Des perspectives nouvelles s'ouvrent avec la mise au point par une équipe de l'l.N.R.A.P. de logiciels d'enseignement permettant de réaliser des simulations de culture, de fonctionnement d'ateliers de production11. Ces logiciels vont transformer l'apprentissage du raisonnement grâce à la simulation que l'on peut qualifier « d'imagination assistée par ordinateur »12. La démarche intellectuelle mise en œuvre

n'est plus celle de la logique formelle, mais celle des essais et erreurs, du « bricolage » mental, de la pensée complexe. Est-il possible de penser à de nouveaux développements avec la réalisation d'un logiciel simulant le fonctionnement de l'exploitation entière - Utopie ?

Soucieux d'assurer la formation de professionnels de l'agriculture aptes à exercer leur métier dans un milieu qui connaît de profondes mutations technologiques, économiques et sociales, l'enseignement agricole peut donc s'appuyer sur l'exploitation agricole. Toutes les possibilités pédagogiques ne sont certainement pas encore explorées, d'autant que nombre d'enseignants ne maîtrisent pas actuellement cette démarche d'approche globale.

Mais notre réflexion peut s'étendre à d'autres domaines.

Les experts des problèmes de formation13 estiment, qu'en cette fin de siècle, les entreprises, quelque soit leur secteur, ont besoin « d'individus ayant une double caractéristique : des comportements se traduisant par l'acceptation de responsabilité, par la capacité de travail en groupe, par l'autonomie et par l'adaptabilité ; des savoirs et des savoir-faire permettant d'être de véritables professionnels ». Les responsables doivent apprendre à « gérer I'incertitude, à être à l'écoute de l'environnement, à définir clairement leurs stratégies » c'est-à-dire que les compétences demandées dans divers secteurs ressemblent aux compétences qu'il est possible d'acquérir en utilisant l'exploitation agricole comme lieu de formation articulé avec l'établissement d'enseignement.

L'enseignement agricole français, depuis dix ans, s'est engagé dans la rénovation de ses formations et dans l'élargissement de ses domaines d'intervention, en abordant ainsi l'étape du « savoir vert »14. Mais cette transformation d'importance ne s'éloigne pas de l'agriculture car elle repose sans aucun doute sur la valorisation de son expérience en matière de formation professionnelle des agriculteurs, sur son ancrage renforcé dans le milieu rural.

Cet enseignement en offrant des formations à de nouveaux métiers s’appuie sur les possibilités offertes par :

* le travail sur du vivant complexe (l'interdisciplinaire, l'aléatoire),

* le travail sur des comportements humains, sociaux,

* le travail sur la gestion et l'anticipation.

Sans aucun doute, grâce aux démarches pédagogiques utilisant la réalité technique, économique et sociale complexe que concrétise l'exploitation agricole, l'enseignement agricole est à même de contribuer à la qualification professionnelle et au développement personnel de producteurs et de citoyens pour un monde rural en mutation. Est-il absurde de penser que ces acquis de l'enseignement agricole peuvent être transférables dans d'autres secteurs de formation ?

Notes

1 Commission des Communautés Européennes. L'avenir du monde rural. Supplément 4/88 au bulletin des C.E. - Luxembourg, Office des publications officielles des C.E., 1988, 71p.

2 « Agriculture, ruralité, société ». POUR n° 130-131, septembre 1991.

3 SEVERAC, Georges. « L'exploitation agricole » In : CAPELLE, Jean et CHOUARD, Pierre. L’Encyclopédie Française, Tome XIII. Industrie, Agriculture. Paris, Société Nouvelle de l'Encyclopédie Française, , 1962, p. 451-484.

4 RAMBAUD, Placide. « La Communauté européenne et la fin de l'exception agricole ». Revue française de sociologie, XXII, 1991, p. 157-177.

5 Loi n° 88.1202 du 30 Décembre 1988 relative à l'adaptation de l'exploitation agricole à son environnement économique et social. Journal officiel de la République française, 31 décembre 1988.

6 Assemblée Permanente des Chambres d'Agriculture. « Les nouvelles fonctions de l'agriculture. » Chambres d'Agriculture , n° 793, octobre 1991.

7 Commission des Communautés européennes. Évolution et avenir de la politique agricole commune. Communication au Conseil. 1er février 1991.

8 LEBLANC, Michel. « Moléculture et paysannerie » ; MULLER, Pierre. « Campagnes de I'an 2000 : une agriculture de services » POUR n° 130-131, septembre 1991, p. 139-145 et p. 101-104.

9 BONNEVIALE, Jean-Régis ; JUSSIAU, Roland et MARSHALL, Eric. Approche globale de l’Exploitation agricole – Dijon, I.N.R.A.P., 1989, 329 p.

10 MEAILLE, Michel. « Les besoins de qualification en agriculture ». Documents l.N.R.A.P., n° 80, 1989, p. 33-37.

11 PAQUELIN, D. ; CHAULET, G. ; GHORZI, F. et AZAN, D. Des nitrates en trop. Logiciel. Dijon, INRAP, 1990.

PAQUELIN, D. ; LONCLE, J.C. ; GHORZI, F. ; GIBAUD, O. et AZAN, D. Blé 2000. Simulation d'une culture de blé. Logiciel. Dijon, INRAP, 1991.

LONCLE, J.C. Conception d'un outil pédagogique informatique pour l'apprentissage au raisonnement d'itinéraires du blé d'hiver. Dijon, INRAP, 1991, 60 p. + annexes.

CLOUCHOUX, J. Le didacticiel blé 2000 est-il adapté a son public ? Mémoire de DESS de psychologie. Université de Bourgogne - UFR de Sciences Humaines. Dijon, 1991, 60 p.

12 LEVY, Pierre. Les technologies de l’intelligence. L'avenir de la pensée à l'ère informatique. Paris, Éditions La Découverte, 1990, 235 p.

13 LESOURNE, J. Éducation et société. Les défis de I'an 2000. Paris, Éditions La Découverte - Le Monde de l’Éducation, 1988. 358 p.

14 BOULET, Michel et MABIT, René. De l'enseignement agricole au savoir vert. Paris. Éditions l'Harmattan, 1991, 172 p.

Michel Boulet, directeur de l'INRAP.

Communication au colloque international organisé par le Comité italien d'Europea. « Un projet communautaire pour l'enseignement agricole ». 23 janvier 1992. Locorotondo (Bari), Italie.

Cette communication doit beaucoup aux remarques et suggestions de Brigitte MANGEOL, Jean-Claude LONCLE et Eric MARSHALL

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