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L'école des paysans

Notes pour le Groupe de travail « prospectives de l’enseignement agricole en 2010 » [1995]

4 Avril 2016 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #rapports et notes

I Note sur l'histoire de l'enseignement agricole

Les premières écoles d'agriculture, qu'il s’agissent des instituts agricoles ou des fermes-écoles, constituaient une forme originale apparue au sein de la société rurale pour assurer l'apprentissage des savoirs agronomiques dans leur diversité régionale.Ce sont, en effet, des exploitations agricoles qui sont chargées d'accueillir de jeunes adultes qui apprennent selon la méthode traditionnelle de l'observation et de la répétition, « voir et faire ».

Lorsqu'en 1848 l’État cherche à rationaliser cette formation pour des raisons économiques (moderniser l'agriculture selon un modèle capitaliste) et politiques (gagner l'appui des paysans), il organise un dispositif qui ne touchera pas la masse des paysans et ceux-ci se tourneront vers une autre forme, non scolaire, de diffusion des savoirs, les chaires départementales d'agriculture dont les professeurs assurent des conférences dans les villages, réalisent des essais techniques, diffusent semences et matériels et organisent des syndicats, coopératives et mutuelles.

Au début du 20e siècle d'autres formes apparaissent, cours saisonniers, écoles itinérantes, puis dans les années 30 les Maisons Familiales. Qu’elles soient publiques ou d'initiative privée, ces institutions ont en commun un lien étroit avec l'activité économique et sociale agricole, l'intervention d'enseignants dont la compétence première est technique et non pédagogique, l'utilisation de locaux dont l'enseignement n'est pas la vocation exclusive, une pédagogie reposant sur le voir et le faire.

Ces formes sont efficaces car elles ne sont pas coupées des rapports sociaux ruraux, elles n'isolent pas la personne qui apprend de la vie de la communauté.C'est par des actions diversifiées, cherchant à atteindre le plus grand nombre, y compris par le tract, l'affiche, puis la radio et le cinéma, que diffusent les innovations, que s'accumule un capital de savoirs et de compétences qui circule au sein des réseaux villageois qu'ont mis en évidence les ethnologues st sociologues ruraux, et qui fonctionnent encore aujourd'hui. Les agriculteurs qui utilisent ces institutions demeurent réticents face aux écoles d'agriculture dont l'enseignement leur parait plus éloigné des réalités et « théorique ». Nous y voyons l'explication majeure du faible développement de l'enseignement agricole en établissement.

La société rurale d'où avaient émergées ces institutions a disparu rapidement après la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'en quelques années, sans que l'enseignement agricole n'ait gagné en importance, des progrès sans précédent ont transformé les conditions et les résultats de l'activité agricole.

C'est avec la fin de « l'économie paysanne » que l'enseignement agricole se transforme et se développe rapidement après l'adoption de la loi du 2 août 1960 sur l'enseignement et la formation professionnelle agricoles. Les dirigeants de la Cinquième République veulent moderniser l'agriculture afin de lui permettre de contribuer activement au développement du pays ; afin d'y parvenir, outre un ensemble de dispositions économiques et sociales, il convient de favoriser la diffusion des connaissances scientifiques et techniques et d'améliorer les compétences des agriculteurs.

L'enseignement agricole doit atteindre un double objectif : préparer les futurs travailleurs des secteurs agricole et agro-industriels, mais également faciliter à tous les niveaux le passage vers le reste du secteur éducatif. Cela signifie assurer å la fois une formation générale et une formation professionnelle, et donc transformer profondément les programmes, ainsi que rendre les diplômes comparables à ceux de l’Éducation nationale.Cependant les responsables de l'enseignement agricole affirment hautement sa spécificité, marquée notamment par sa liaison avec l'agriculture. lls souhaitent également en faire un terrain d'innovations pédagogiques et éducatives

Le recrutement des personnels a lieu essentiellement entre 1965 et 1975. Dans les établissements publics, le personnel enseignant comprend des détachés de l’Éducation nationale assurant les enseignements généraux, et des enseignants formés par le ministère de l'Agriculture intervenant dans les domaines scientifiques et techniques propres à l'enseignement agricole. ll est à noter que nombre de professeurs de sciences biologiques feront acte de candidature pour exercer dans un enseignement où le prestige de leur discipline est nettement supérieur à ce qu'il est dans le reste du système éducatif. Des ingénieurs participent également, et c'est une des originalité de l'enseignement agricole, à l'enseignement de la zootechnie, de la phytotechnie, de l'économie et de la sociologie rurales. Ces ingénieurs appartiennent le plus souvent à des corps de fonctionnaires : ingénieurs des travaux agricoles et ingénieurs d'agronomie. Leurs missions sont diverses et, outre l'enseignement et la formation des adultes, ils contribuent à la diffusion des sciences et des techniques dans le secteur agricole, dans le cadre du « développement agricole », ils assurent des actions de recherche, d'étude et d'expérimentation. lls ont donc un rôle très important dans la réalisation de relations entre l'établissement et son milieu, et l'articulation entre enseignement et activité professionnelle.

L'enseignement agricole a joué également un rôle de précurseur en créant en 1966 un corps d'enseignants chargés de l'éducation socioculturelle : celle-cl a pour vocation de « permettre d'introduire dans la formation des élèves des matières visant moins à l'acquisition de connaissances qu'à l'épanouissement de l’être ». L'apprentissage de la démocratie et de la responsabilité est favorisé par la participation à la vie de l'Association sportive et culturelle de l'établissement et aux travaux des différents conseils. L'ouverture à des réalités sociales et culturelles diverses est réalisée lors d'études du milieu naturel et humain et à l'occasion des visites et stages prévus dans les cycles de formation. En 1962, Edgard Pisani, Ministre de l'Agriculture précise, en effet, que cet enseignement doit participer au « désenclavement » du monde agricole. Il constate à ce propos que « l'agriculture et le monde paysan n'ont pas reçu, dans l'édifice scolaire et universitaire français, la place qui leur revenait. ll insiste sur les objectifs de ces formations : permettre à l'enfant de paysan d'atteindre le plus haut niveau de formation agricole et agronomique, permettre au jeune qui le souhaite de passer de l'enseignement agricole à l'enseignement de l’Éducation nationale grâce à des équivalences de niveaux et de diplômes.

A la veille de la réforme, l'enseignement agricole comprend de nombreux centres, publics et privés, dépendant de l'Agriculture ou de l’Éducation nationale, assurant des formations post-scolaires à temps partiel, de niveau primaire. Pour le second degré, la scolarisation a lieu dans les cours complémentaires agricoles ou à « orientation agricole » de l’Éducation nationale et dans les établissements agricoles spécialisés, publics et privés. Il est difficile d'appréhender l'importance des effectifs car les statistiques, d'origines diverses, rarement homogènes, voire leur absence pour certaines périodes, obligent à la plus grande prudence. En 1957-58, l'enseignement agricole scolarise environ 166 000 élèves, dont 83% dans le primaire et 1% dans le supérieur ; la majorité des élèves, 56%,est scolarisée dans les établissements publics.

Les premières années, ce sont les effectifs présents dans les cycles secondaires qui connaissent la croissance la plus importante, tandis que le niveau primaire disparaît.

De 1960-61 à 1970-71 la croissance est très rapide, dans l'enseignement public les effectifs d'élèves sont multipliés par 4, passant de 9 570 à 38 825.

En une dizaine d'années, l'enseignement agricole a donc réussi à :

* absorber une très forte croissance des effectifs en formation initiale (multipliés par près de 11 ),

* faire disparaître des formations « professionnelles » de bas niveaux (cours post-scolaires,enseignement saisonnier,...)

* assurer l'accueil et la formation de nombreux enseignants, le recrutement des personnels ayant lieu essentiellement entre 1965 et 1975 (dans le secteur public, les effectifs budgétaires sont multipliés par 2,5 en 5 ans, entre 1965 et 1970) ; sur la même période à l’Éducation nationale ces effectifs le sont par 1,8 « seulement ».

Afin de mener à bien ces transformations le ministère de l'Agriculture va créer un dispositif original d'appui, comprenant des centres de formation des enseignants (Dijon et Toulouse), et un institut (INRAP à Dijon) chargé d'assurer trois missions étroitement articulées : recherche pédagogique finalisée, formation continue des personnels, production de ressources éducatives, au bénéfice de l'enseignement technique agricole.

Ce dispositif a fait la preuve de son efficacité à partir de 1968-69, en préparant les enseignants au travail interdisciplinaire, base de l'approche globale des situations (l'étude de milieu) dont la maîtrise par les élèves est fondamentale. Les sessions de formation continue contribueront également à la diffusion des innovations apparaissant dans les établissements. L'lNRAP a su, à la fois, recueillir et exploiter certaines idées, les formaliser, en émettre de nouvelles, être un lieu où des enseignants pouvaient échanger leurs expériences, participer aux expérimentations pédagogiques, s'approprier les acquis de la recherche.Ces actions ont été conduites en relation avec les centres de formation d'enseignants et de cadres, les établissements de Dijon formant les ingénieurs d'agronomie et les professeurs certifiés et d'éducation socioculturelle, celui de Toulouse, les enseignants de l'enseignement court.

Une nouvelle période de transformations profondes s'engage en 1982, lorsque le Ministre annonce « une réforme de l'enseignement agricole par les principaux intéressés, ceci en conformité avec notre projet politique de décentralisation et de plus grande participation des citoyens à la gestion des affaires les concernant ». Les principes affirmés sont « cohérence à l'égard de l'ensemble de la politique d'éducation du Gouvernement d'une part, cohérence avec la politique agricole d'autre part ».

La réforme se concrétise par le vote, sans aucune opposition au Parlement, de deux lois dont l'une porte rénovation de l'enseignement agricole public (9 juillet 1984) et l'autre réforme les relations entre l’État et les établissements agricoles privés (31 décembre 1984). Parallèlement une vaste consultation des personnels, des élèves, des parents, des organisations professionnelles, est lancée dans les établissements, les régions et au niveau national. Les analyses et propositions ainsi élaborées seront à la base de la rénovation.

Ce double processus est unique dans l'histoire de l'enseignement en France, c'est incontestablement la raison du fort consensus qui a permis de changer l'enseignement agricole dans toutes ses dimensions, d'assurer un développement sans précédent de ses effectifs, une amélioration du taux de réussite de ses élèves et une insertion professionnelle satisfaisante malgré la crise. Durant cette période, également, le dispositif d'appui à l'enseignement technique organisé à partir de Dijon fera la preuve de son efficacité en aidant à la mise en œuvre de pratiques pédagogiques novatrices, de programmes rénovés et de méthodes d'évaluation nouvelles (contrôle en cours de formation).

Dijon le 8 septembre 1995.

II Propositions pour une 5 e configuration

Il s'agit de la « revitalisation » de l'enseignement agricole tel qu'il a été rénové à partir de 1985. Les points forts, les atouts de cet enseignement revitalisé peuvent être résumés ainsi :

- un enseignement ayant des liens réguliers avec les exploitations agricoles, les entreprises de la filière agro-alimentaire et des activités rurales. L'héritier d'un enseignement fondé sur des entreprises formatrices, les fermes-écoles, qui a développé une articulation originale entre formation en établissement et formation à l'extérieur (stages, études de milieu,...). Depuis 1985, les Conseils d”administration comprennent des représentants professionnels et des élus ce qui favorise l'ouverture sur le milieu et l'adaptation des programmes aux réalités régionales ; les professionnels sont également associés à l'évaluation des formations. L'évolution des activités économique du monde rural, doit conduire à élargir le champ des métiers représentés dans les C.A. ;

- les liens multiples ainsi tissés entre l'établissement et son environnement social et professionnel favorisent les formations ancrées dans les pratiques sociales à travers les démarches de projet scolaire et professionnel, individuel et collectif. Ceci donne du sens à l'acquisition des savoirs et permet une réflexion sur les valeurs. Enfin, l'articulation des formations avec les lieux de travail facilite l'aide à l'insertion dans le monde du travail et la Société ;

- un enseignement s'appuyant sur le vivant et sur l'espace (territoire, champs, réseaux d'échanges, . . .) Il permet aux élèves d'apprendre à analyser le complexe, de saisir les notions d'aléatoire, de durée, l'inscription des phénomènes dans un espace dont l'importance peut varier. Ces possibilités sont renforcées par la présence d'ingénieurs qui ont des activités ne se limitant pas à l'enseignement, mais se référant aux trois autres missions définies par les lois de 1984. Celles-ci sont intégrés dans les projets d'établissement, ce qui favorise une réelle articulation entre ces missions et leur développement ;

- un enseignement qui assure en priorité la formation de professionnels pour des entreprises à responsabilité individuelle, implantées en milieu rural : agriculture, artisanat, PME-PMI, des secteurs de la production, de la transformation et des services, en un mot, les unités économiques qui constitue le maillage des sociétés rurales. Pour un certain nombre de ces professionnels, l'entrée dans le monde du travail s'effectue sous forme d'une installation (transmission d'un patrimoine ce qui demande des formations d'accompagnement ;

- un enseignement assuré dans moins de 900 établissements de petite taille (287 élèves en moyenne dans les établissement publics, 205 pour le CNEAP, 113 pour l'UNREP et 98 pour l'UNMFREO). Cette taille favorise la participation de chacun à la vie de la communauté scolaire, donnant une dimension éducative aux activités quotidiennes ;

- un enseignement disposant d'un ensemble de centres répartis sur tout le territoire, favorise l'adaptation aux diversités régionales et répond aux attentes de publics désireux de trouver un lieu de formation proche de leur entreprise et/ ou de leur résidence;

- un enseignement assuré dans des EPL où sont proposées diverses voies de formation, formation initiale, apprentissage, formation d'adultes, permettant des parcours de formation adaptés aux différents publics. Les EPL assurent également la diffusion des savoirs dans le milieu grâce aux actions de développement et constituent des centres de ressources pour un enseignement ouvert et à distance. Les établissements sont organisés en réseaux combinant l'inscription dans un territoire et l'insertion dans des spécialités professionnelles (branche). Ces dispositifs diversifiés permettent de préparer et d'accompagner la transition, de plus en plus longue, de la formation à l'emploi, puis d'assurer les adaptations et/ ou les reconversions indispensables au long de la vie professionnelle. La prise en compte de la dimension du développement personnel et de l'éducation socioculturelle inscrit cet enseignement dans la logique de l'éducation permanente, de l'éducation tout au long de la vie.

- un enseignement qui voit depuis plusieurs armées ses effectifs augmenter (+ 21,6% depuis 1985-86), c'est dire que la demande sociale de formation à son égard est plus dynamique et positive que celle existant vis à vis de l'enseignement technique et professionnel de l'E.N. Cet enseignement bénéficie de la « culture de formation » des agriculteurs, culture qui imprègne une partie plus large de la population rurale. Cette situation permet de s'engager plus aisément dans le processus de « revitalisation ». Il convient pour en assurer la maîtrise de créer un dispositif d'animation et de pilotage, favorisant la circulation de l'information sur les innovations pédagogiques et les pratiques de formation, gérant un observatoire des formations et de l'emploi et une cellule de prospective. Ce dispositif est en relation permanente avec les centres de formation initiale et continue des personnels et des cadres de l'Enseignement VERT.

- un enseignement qui continue d'approfondir son expérience de pilotage par le national (Administration et Conseil national de l'Enseignement agricole), par les schémas régionaux et par les projet d'établissement ;

- un enseignement ouvert sur l'international par de nombreux réseaux, géographiques et thématiques. Ce qui favorise l'éducation au développement (coopération avec les pays du Sud) et la prise en compte de la construction de l'Union européenne, ainsi que l'appui aux sociétés en transition de l'Est ; c'est un atout pour l'éducation interculturelle ;

- un enseignement qui depuis 1984 bénéficie d'un consensus fort entre les différents acteurs institutionnels et partenaires, consensus qui est maintenu grâce à une grande attention à l'application équilibrée des textes législatifs et réglementaires et à une affectations des structures pédagogiques et des moyens dans la transparence.

L'orientation de ces derniers années qui favorise les formations à rythme approprié du privé est la cause qui pourrait faire basculer 1'équilibre actuel et rompre le consensus. Dans ce cas les décisions politiques freineraient voire bloqueraient, la mise en œuvre de cette configuration.

Dijon, le 22 septembre 1995

Les travaux du groupe ont été publiés dans

Groupe de travail « prospectives de l’enseignement agricole en 2010. Quel enseignement agricole en 2010 ? Une réflexion prospective pour le système d’enseignement et de formation professionnelle agricoles Paris : Éditions du GREP, 1997, 89 p. + annexes

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