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L'école des paysans

Analyser l'évolution de l'enseignement agricole en France. Approche méthodologique. 1993

22 Septembre 2016 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Méthodologie

I - Les constats

lorsqu'au début des années 70 je commence à travailler sur ce thème, je fais plusieurs constats

- L'enseignement agricole apparaît comme une anomalie dans le système éducatif français :

* il s'adresse à une catégorie particulière de la population, il est « agricole » ;

* il n'est pas sous la tutelle de l’Éducation nationale, mais sous celle de l'Agriculture ;

* il scolarise majoritairement les élèves dans des établissements privés (65,2% des effectifs en 1971-1972) à la différence du système éducatif (environ 20%)

* il a des liens importants avec les professionnels et contribue au développement rural.

- Les principaux ouvrages de synthèse sur l'histoire de l'éducation en France ne font que de rares allusions à l'enseignement agricole en reprenant parfois des informations erronées.

Ainsi Antoine Prost écrit-il1 : « L'agriculture proprement dite connait une évolution analogue à celle de l'industrie : l’État lance le mouvement » ; et de citer les « écoles nationales d'agriculture » [qui n'apparaissent qu'en 1872…] « réalisations modestes au départ, une loi de 1848 les réorganise et en élève le niveau ». Au total 14 lignes pour le XIXe siècle et 4 pour le XXe. « Certains secteurs se donnent un enseignement technique extérieur à l’Éducation nationale. Le ministère de l'Agriculture, par exemple, crée des collèges et des lycées agricoles(loi du 2 août 1960), sans même se soucier d'en recruter les élèves aux niveaux qui, pour le rete de l'enseignement, constituent les seuils normaux d'orientation. » [ce qui est faux]

Roger Gal écrit à la même époque2 : « quant à l'enseignement agricole qui devrait normalement faire partie de l'enseignement technique et professionnel, il fut à peu près inexistant jusqu'en 1879 où l'on fit figurer l'agriculture dans le programme des écoles primaires et dans les écoles normales, et où l'on tenta de créer des écoles pratiques d'agriculture et des fermes-écoles. Alors que le Danemark réussit une si belle œuvre dans ce domaine, cet enseignement végète en France. Cependant des écoles d'hiver et des écoles spéciales s'ouvrirent et les Écoles nationales d'agriculture, l'Institut agronomique installé pourtant en plein Paris, prospèrent. » Et il ne dit rien de la réforme de 1960.

Par contre, Antoine Léon traite de façon précise, bien que de façon succincte, de l'enseignement agricole dans son histoire de l’éducation technique,3 mais il s'était intéressé à ce secteur dans ses travaux sur la révolution française et l'éducation technique4.

Le seul ouvrage de référence est alors celui de René Chatelain, paru en 1953 …! L'agriculture française et la formation professionnelle5 reprend des éléments d'une thèse de doctorat de droit soutenue en 1949, au moment du centenaire de la loi sur l'enseignement agricole. Ce travail comprend une analyse des textes législatifs et réglementaires, des institutions et un bilan des effectifs scolarisés ; il comporte un ensemble de « solutions et perspectives d'avenir » constituant un véritable projet de réforme. Mais, quelle que soit sa valeur, l'ouvrage est dépassé.

Il faudra attendre 1991 pour avoir un autre ouvrage de synthèse.6

II – Comprendre cette réalité de l'enseignement agricole

1er temps

* Collecter des données statistiques : mais elles ne deviennent à peu près fiables qu'à partir de 1974, et exhaustives vers 1982-1983.

* Définir le champ d'étude : ce sont les institutions appelées « d'enseignement agricole », mais comment les repérer ? En outre, il y a d'autres formes de diffusion des techniques agricoles, ce qu'on appelle le « développement agricole » (anciennement « vulgarisation »). Il convient donc d'élargir le champ, mais jusqu'où ?

* Il y a danger à analyser l'enseignement de l'intérieur des structures, car il est difficile de comprendre pourquoi elles apparaissent et se transforment.

L'étude du système scolaire, l’École, pose d'emblée la question de la définition du rôle de celle-ci. Étudier l’École suppose, en effet, d'analyser sa mise en place, son organisation, ses fonctions, et tout ceci renvoie en permanence à la Société où est située l’École.

C'est ainsi que pour ce qui concerne la France, le système scolaire moderne s'est constitué au cours du XIXe siècle, à travers de multiples expériences, luttes, débats et textes législatifs. Il est donc indispensable de comprendre les enjeux des grandes tensions qui sont apparues à chaque étape de la mise en place de l’École que nous connaissons aujourd'hui.

- Pourquoi a-t-il fallu près de 100 ans pour que l'on passe des projets révolutionnaires pour l'éducation du peuple aux lois de la IIIe République sur l'école gratuite, laïque et obligatoire ?

- Pourquoi l’École s'est-elle constituée à partir des niveaux supérieurs ?

- Pourquoi l’État a-t-il en 1848 pris en charge la formation professionnelle du secteur agricole et pas l'enseignement technique industriel qui n'apparait qu'en 1880 ?

Bien d'autres questions peuvent être soulevées, mais toutes montrent à l'évidence qu'on ne peut saisir la réalité de l'Ecole en restant à l'intérieur de celle-ci.

2e temps

Analyser à partir du concept de formation sociale, c'est-à-dire comprendre à la fois le mouvement de transformation de l'agriculture et le processus de constitution du système éducatif. Comment articuler les deux ensembles ?

Après divers détours et impasses,…, je suis arrivé à utiliser un concept éclairant, celui de savoir et de la production-diffusion du savoir.

Le savoir peut être

- technique

- culturel, artistique,

- social, éthique,

- scientifique, …

Il est contemporain ou ancien (patrimoine).

Il est produit

- dans l'activité sociale pratique, l' « action »,

- dans l'activité spécialisée qui a pour objet de comprendre la réalité, la « recherche ».

Aucun savoir n'existe abstraitement, il est toujours lié à une action, une pratique, donc à une signification social, à un sens personnel.

Dans toute société on transmet aux nouvelles générations l'acquis de l'expérience, le savoir social qui permet de s'intégrer à la société, d'agir, de produire, ….

Par savoir social j'entends les connaissances théoriques et pratiques, mais aussi les conditions techniques, sociales et culturelles de leur mise en œuvre. En résumé : un savoir utilisable en société.

Exemple : conduire une voiture suppose d'avoir des connaissances techniques (théoriques et pratiques), un savoir faire et … de respecter le code de la route (usage social de la voiture).

Deux questions se posent alors :

- comment transmettre le savoir social ?

- qui maitrise la diffusion du savoir ?

Le concept de savoir conduit donc à examiner

* les conditions de production et d'utilisation du savoir donc à s'intéresser à l'agriculture et la société rurale (la « société paysanne » de François Braudel), à leurs institutions et rapports sociaux ;

* les conditions de transmission du savoir donc à la mise en place de l’École.

J'ai effectué l'étude de l'évolution de l'enseignement agricole à partir des textes officiels, de l'analyse des débats politiques et idéologiques, de la mise en place des institutions de formation agricole, de leurs transformations et de leurs résultats quantitatifs (il existe peu de monographies), en référence à l'évolution de l'agriculture et à celle de l’École.

Mes productions :

- la création de l'enseignement professionnel agricole en France, 1981,

- l'étude d'un acteur déterminant, le professeur départemental d'agriculture qui montre le rôle de l’État par rapport à la « modernisation » de l'agriculture. C'est l’État qui impulse la création des organisations professionnelles agricoles, alors que le discours dominant valorise le rôle de l'initiative privée dans la création du syndicalisme agricole.1982

- le texte d'un film « L'utopie de l'enseignement agricole », réalisé par Michel Duvigneau,1985,

- une forme originale, les colonies agricoles pénitentiaires,1987,

- L'histoire des relations entre l’État et les milieux professionnels agricoles avec comme lieu d'articulation l'établissement d'enseignement, 1993, INRP.

Ces travaux vérifient l'hypothèse centrale de ma recherche :

A chaque époque les formes institutionnelles de diffusion des savoirs en agriculture sont la résultante de la politique éducative nationale, et par là des rapports entre l’État et les instances sociales intervenant dans le champ de l'éducation (famille, Église, …), et de la politique agricole, et par là des rapports entre l’État et les organisations professionnelles agricoles. Mais c'est la politique agricole qui est déterminante en dernière instance.

1 PROST, Antoine. L'enseignement en France. 1800-1967. Paris, A. Colin, 1968, coll. ''U'', 524 p. : voir p. 305 et 469.

2 GAL, Roger. Histoire de l'éducation. Paris, PUF, 1966, coll. ''Que sais-je ?'', 136 p. (6e édition mise à jour) ; p. 114.

3 LEON, Antoine. Histoire de l'éducation technique. Paris, PUF, 1968 (1ère édition 1961), coll. ''Que sais-je ?'', 128 p.

4 LEON, Antoine. La Révolution française et l'éducation technique. Paris, Société des Études Robespierristes, 1968, 314 p. (Bibliothèque d'Histoire révolutionnaire, 3e série, n° 8).

5 CHATELAIN, René. L'agriculture française et la formation professionnelle. Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1953, 491 p.

6 BOULET, Michel et MABIT, René. De l'enseignement agricole au savoir vert. Paris, L'Harmattan, 1991, 172 p.

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