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L'école des paysans

Les débuts de l'enseignement agricole en Pologne [2001]

22 Novembre 2016 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Enseignement agricole en Europe

La Pologne a disparu de la carte de l'Europe à la fin du XVIIIe siècle après les trois partages de son sol réalisés en 1772, 1792 et 1795, après lesquels la Prusse occupait 48% du territoire, la Russie, 42% et l'Autriche, 10%.1 Les territoires polonais se trouvaient dorénavant placés sous le règne de puissances différentes dont chacune avait ses propres conceptions de la politique agricole et de l'éducation, aussi l'enseignement agricole connut-il un développement différent dans chacune des régions occupées.

* La situation de l'agriculture dans chacune des zones occupées

1 Le Royaume du Congrès

Les Russes occupaient un vaste territoire qui prit le nom de Royaume du Congrès et qui devint, après l'insurrection de janvier 1863, territoire de la Vistule. La situation économique était variable selon les régions, au nord et à l'est dominaient les grandes et moyennes exploitations agricoles ; au sud, on trouvait des petites et micro-exploitations; dans les régions de Lodz, Varsovie et Lublin, existait une situation intermédiaire. La réforme agraire du 3 mars 1864 libéra les paysans du servage et conduisit au partage des domaines de la noblesse. Ceci permit la création de nouvelles exploitations, plus de 100000 en 50 ans, notamment des exploitations moyennes de 10 à 20 ha, mais une partie de la paysannerie resta sans terre (18% au début du XXe siècle)2. Un certain nombre de ruraux partit vers les centres industriels, notamment Lodz ou Varsovie.

Les changements ne concernèrent pas seulement les structures d'exploitation, mais également les conditions de production Les grands propriétaires terriens ne disposaient plus de main-d'œuvre à bas prix, et ils furent obligés de transformer leurs domaines en véritables exploitation en utilisant des journaliers. Il fallut également repenser les orientations et augmenter les niveaux de production des petites exploitations. Des périodiques comme Gazeta Swiateczna (]ournal de Fête), et Zorza (Aurore) contribuèrent à l'élévation de la culture agronomique.

Après l'insurrection de 1863, la Russie imposa un régime de terreur. La russification totale s'appliqua à l'École, à la commune et à la justice, la liberté d'association fut supprimée, l'église catholique fut persécutée, de nombreux prêtres déportés en Russie, les couvents fermés. Ces mesures obligèrent à la clandestinité toute forme d'organisation sociale. Ainsi naquirent, dans les années 1870, les Cercles d'instruction Populaire et l'Association de l'Instruction nationale qui, en 1900, rassemblaient 2 000 exploitants, notamment dans les régions de Lomza et de Siedlce.

Au début du siècle, sous l'égide de l'Association des agriculteurs et horticulteurs, furent créés les premiers cours agricoles, constituant des centres de formation de cadres pour le mouvement paysan.

La situation dans la zone d'occupation russe peut être résumée ainsi : le mouvement paysan a été freiné, l'instruction populaire fut souvent liée à la résistance patriotique, le rôle de l'Église fut très limité dans les campagnes.

2 La Galicie

Cette région, occupée par l'Autriche, se caractérisait par sa pauvreté : 80% des exploitations agricoles étaient petites ou très petites, l'industrie locale était inexistante, la surpopulation croissante poussait à l'émigration, principalement vers l'Amérique. Dans l'agriculture, les conditions techniques étaient mauvaises, les rendements, les plus bas de toute la Pologne. L'affranchissement se déroula durant les années 1848-1858 et accrut le morcellement existant des exploitations paysannes. L'enseignement, en principe obligatoire et gratuit, était confessionnel et l'analphabétisme régnait. En 1880, 77% de la population était analphabète et dans 2 400 communes il n'y avait pas d'école.3

En Galicie existait une forte opposition entre le peuple et la noblesse polonaise, ce qui conduisit à une nette politisation du mouvement paysan qui demeurait indifférent envers la question nationale polonaise. En 1848, le pouvoir autrichien décréta l'abolition du servage, mais la population agricole demeura misérable et les campagnes surpeuplées. A l'inverse des autres zones, il n'y eut pas de persécution nationale ou religieuse de la part de l'occupant, Après 1867, la Galicie bénéficia d'un statut d'autonomie, elle fut administrée par une Diète, avec un gouverneur polonais. Dans l'administration, la langue allemande fut remplacée par le polonais.

A la fin du XIXe siècle, un mouvement d'inspiration populiste se répandit dans les campagnes, avec l'organisation de cercles agricoles qui contribuèrent à l'aménagement de salles de lecture, l'organisation d'un enseignement élémentaire pour adultes, la diffusion de l'instruction agricole, des caisses mutuelles, inspirées du modèle allemand, pour combattre l'usure.

Les paysans galiciens attachaient une grande importance à l'instruction et à la culture polonaise diverses initiatives permirent d'augmenter le nombre d'écoles et de créer un réseau de bibliothèques. Le clergé rural joua un rôle important dans ce mouvement, mais celui-ci en se renforçant, se radicalisa et chercha son autonomie. Une idéologie paysanne se constitua et en 1895, se créa le premier parti politique paysan sur les terres polonaises, le Parti Paysan (SL). Se heurtant à la hiérarchie conservatrice de l'Église le mouvement paysan devint anticlérical, sous la conduite de son grand leader W'itos.

La Galicie apportait donc dans les mouvements paysans, une action politique paysanne indépendante, reposant sur la conscience des conflits de classes, allant parfois jusqu'aux grèves paysannes. Elle apportait également un parti paysan autonome particulièrement puissant.

3 Les territoires sous occupation de la Prusse

Dans cette zone, et notamment dans la région de Poznan l'agriculture se modernisa plus rapidement. Dès 1811, les paysans furent affranchis du servage et de la corvée, ils accédèrent à la propriété de la terre, ce qui se traduisit par l'apparition d'un fort groupe d'exploitations relativement grandes et d'un groupe important de petites exploitations, réduisant nettement le poids des exploitations de taille moyenne. Dans les années 1850, le niveau de développement économique favorisa l'introduction de progrès techniques et économiques, les excédents de main-d'œuvre agricole étant absorbés en Allemagne.

Mais la zone subit une politique de germanisation forcée : la langue polonaise fut interdite dans l'administration et les écoles ; de nombreux prêtres furent arrêtés ; les terres polonaises furent rachetées par la Commission de Colonisation afin d'installer, sur de grandes exploitations, des agriculteurs venus de Prusse. Cette politique suscita l'opposition de l'ensemble de la population polonaise.

A partir de la fin des années 1850, les paysans s'organisèrent, au niveau des villages, dans des Cercles agricoles pour acquérir du matériel. Des caisses d'épargne et de crédit s'implantèrent, on créa des sociétés de commerce et des Sociétés de partage des terres pour racheter de grands domaines et favoriser l'installation de leurs membres, afin de contrer l'arrivée de colons prussiens. Ces diverses actions engagées de façon autonome, par village, se structurèrent progressivement en un mouvement de coopération vivace, prenant appui sur les paroisses. Les prêtres, en butte à l'hostilité de l'État prussien protestant, en devinrent les leaders naturels4.

Face à un État prussien particulièrement dur dans sa politique de germanisation, les différentes catégories sociales adoptèrent une position commune, effaçant provisoirement les conflits sociaux et les divergences politiques et idéologiques. Ceci eut pour conséquence que, dans cette zone il n'y eut pas de structuration d'un mouvement paysan autonome.

Les trois anciennes zone d'occupation « entrèrent » donc, en 1918, dans la Pologne indépendante avec des structures agraires, des mécanismes de fonctionnement des exploitations, des principes juridiques différents5. La partie sous domination prussienne, dans l'Ouest et le Nord, avait une structure agraire bien polarisée, tandis que la partie sous domination autrichienne, dans le Sud-Est, était très morcelée ; les régions sous domination russe, au Centre et à l'Est, comprenaient un pourcentage important d'exploitations moyennes et grandes. Dans chacune de ces régions le niveau de développement agricole était différent, les exploitations de la partie prussienne ayant le niveau le plus élevé.

* L'enseignement agricole dans chacune des zones occupées

1 Le Royaume du Congrès

C'est sur ce territoire qu'en 1816 fut créée la première école supérieure agricole polonaise : l'Institut agronomique de Marymont, près de Varsovie. L'Institut était ainsi la quatrième école supérieure fondée en Europe, après Kesztheley en Hongrie en 1797, l'Institut agricole de Fellenberg en Suisse en 1804 et l'Institut agronomique de Möglin en Allemagne en 1806.

Pour y entrer, les candidats devaient avoir le diplôme des collèges ; le nombre des places était limité à 150, l'internat était obligatoire. La formation, de haut niveau, durait trois ans et correspondait à celle des autres grands établissements européens. La réputation de l'Institut se répandit en Pologne comme à l'étranger. Mais, au sein de l'Institut se constitua un centre révolutionnaire contre l'envahisseur russe. Cela conduisit à la fermeture de l'Institut en 1861, puis à son déplacement dans une zone sous contrôle direct de l'Empire russe. En 1818 furent créés l'École Spéciale Forestière au sein de l'Université de Varsovie, et le Département d'agriculture de l'Université de Vilnius. Après l'insurrection de janvier 1863, le gouvernement russe ferma toutes les écoles supérieures et confisqua leurs biens, en 1867, ce fut le tour de toutes les écoles agricoles de base.

Cependant, l'enseignement agricole demeurait le meilleur moyen de vulgariser les sciences agricoles dans cette période difficile. Aussi, dès que la répression politique eut diminué, des écoles agricoles furent à nouveau créées, notamment à l'initiative de propriétaires fonciers.

Une société « Towarzystwo Pszczelniczo - Ogrodnicze » décida, elle aussi, de créer des écoles agricoles. A partir de 1891, elle organisa des stages de dix jours pour les jeunes de la campagne. Elle fonda l'École agricole de Pszczelin, en 1900, école qui fournit le modèle de l'école agricole populaire selon lequel furent organisés d'autres établissements, grâce aux aides financières et à l'engagement des membres de la société.

Il convient de souligner qu'il n'y avait aucune école secondaire agricole.

2 La Galicie

Les conditions de développement de l'enseignement agricole y furent beaucoup plus faciles. Dans cette partie de la Pologne, contrairement au Royaume du Congrès, existaient des écoles publiques agricoles en langue polonaise. L'autonomie et le caractère agricole de la Galicie favorisa, à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, l'organisation de tous les niveaux de formation. Les écoles agricoles de

base furent fondées très souvent par des personnes privées, dans le cadre d'actions de mécénat. Elles avaient pour but d'élever le niveau des ménages de petits exploitants.

L'Institut agronomique de Cracovie fut fondé en 1848 par le comte Adam Potocky. On trouvait également quelques chaires d'agriculture et de sylviculture dans des Universités.

3 Les territoires sous occupation de la Prusse.

Comme dans le Royaume du Congrès, l'enseignement agricole y connut des conditions difficiles.En raison de la politique de germanisation il était, en effet impossible de fonder des écoles agricoles polonaises autonomes. Les Polonais qui voulaient garder leurs exploitations agricoles, étaient conscients que cela n'était possible qu'avec l'augmentation de la production et il souhaitaient donc, développer l'enseignement de l'agriculture. Mais, toutes les tentatives de création de centres de formation échouèrent. L'enseignement se réalisa donc sous forme extra-scolaire : organisation d'expositions et d'excursions agricoles, lecture de périodiques professionnels, visites collectives d'exploitations, formation ménagère des jeunes filles dans des familles.

A partir de 1890 le gouvernement de Prusse commença à créer des écoles d'hiver pour aider les agriculteurs allemands à concurrencer les agriculteurs polonais. Ces écoles étaient accessibles à la plupart des jeunes. Les avantages de ce type d'établissement étaient évidents : ils pouvaient être ouverts sans grands frais, ils n'avaient pas besoin de leur propre exploitation, n'avaient pas d'internat, les élèves n'y venaient que quelques heures par semaine durant l'hiver.

 

Durant cette période où la Pologne était dépecée et occupée, plusieurs établissements d'enseignement agricole furent, malgré tout, créés : l'Institut Agricole et Forestier de Marymont, près de Varsovie ; l'Institut Technologique, Agricole et Forestier devenu ensuite l'Institut Agricole et Forestier, de Pulawy ; l'École agricole de Dublany près de Lwow ; l'École agricole de Zabikowo ; le Département d'Agriculture de l'Université jagellonienne, à Cracovie ; et, enfin, le Département d'Agriculture de la Société d'enseignement scientifique de Varsovie, qui devint l'École Supérieure d'Agriculture. Compte tenu des conditions difficiles, dans lesquelles furent créés ces établissements les efforts de la société polonaise pour les fonder et les faire fonctionner sont incontestablement exceptionnels.

A côté des écoles d'agriculture s'était créée une forme originale de diffusion des connaissances agricoles, le conseil agricole.6 Inspirée par le mouvement de l'agronomie sociale, né au Danemark au milieu du XIXe siècle, cette institution se développa sous des formes diverses, selon les traditions locales et la situation politique du secteur concerné. Le premier conseiller agricole de Pologne paraît avoir été un conférencier qui, durant l'année 1883, assura environ cent conférences populaires à la demande de l'Association Paysanne du secteur prussien.7 Au début du XXe siècle, le conseil agricole professionnel s'implanta à grande échelle. C'est l'institution des Cercles Agricoles qui, pour une longue période, foumit un support organisationnel et social au travail de conseil.

Michel Boulet

Document de travail. ENESAD, mai 2001.

 

1 DABROWSKI, Przemislaw. « Cadres régionaux de l'agriculture polonaise ». Études rurales, n°25-26, janvier-juin 1967- pp. 5-40 ; p.17.

2 CYWINSKI, Bohdan. Expériences des mouvements paysans en Pologne. Paris, EHESS-Centre de Sociologie rurale, 1985, 145 p., multigraphié ; p. 25.

3 Idem, p. 21.

4 MAUREL, Marie-Claude. Les paysans contre l'État. Le rapport de forces polonais. Paris, Éditions l'Harmattan, 1988, 240 p., coll. « Alternatives rurales » ; p. 138.

5 HALAMSKA, Maria. « La structure agraire en Pologne au XXe siècle, continuité ou changement ? » Économie Rurale, n°187, septembre-octobre 1988, p. 33-43.

6 Peut-être faudrait-il parler de « vulgarisation agricole » ?

7 Ministry of Agriculture and Food Economy - Center of extension service and education in agriculture. Agricultural Extension Service Centers in Poland. The guide-book '92. Poznan, CDEROP, 1992, 116 p. ; p.5.

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