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L'école des paysans

Milieu Rural [1983]

29 Décembre 2017 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Agriculture et milieu rural

Il peut paraître curieux de consacrer un dossier au milieu rural que chacun a le sentiment de connaître. Qu'est-ce que ce milieu, en effet, sinon un ensemble de villages et d'espaces voués à deux missions : nourrir les Français des villes et leur permettre de se détendre dans la nature ? Autrement dit: agriculture et tourisme.

Et pourtant... Si les statistiques de 1975 nous indiquent que 18% des Français vivent dans les “campagnes profondes” et que les communes rurales occupent 90 % du territoire national, elles nous donnent également une image trop peu connue de la société française. Ainsi peut-on constater que la population active des communes rurales est constituée de nombreuses catégories, tels les employés, plus de 500 000, ou les artisans et petits commerçants, près de 450 000. Mais ce qui mérite encore plus d'attention c'est que les ouvriers sont plus nombreux (35 %) que les agriculteurs (26 %).

Peut-on dire pour autant que la réalité sociale est de plus en plus comparable dans les villes et les petits villages ?

Suffit-il de dire “ouvriers” pour avoir compris la nature des comportements ? Il apparaît pourtant fort probable que la classe ouvrière travaillant dans des entreprises implantées en milieu rural et vivant dans des communes où les activités agricoles ou liées à l'agriculture rythment leur vie quotidienne, a des comportements différents de la classe ouvrière des grands centres urbains. De nombreuses recherches ont insisté sur l'influence des conditions de travail dans les grandes entreprises sur l'évolution des consciences ouvrières. De même a-t-on souligné l'importance des relations entre situation de travail et vie quotidienne en zone urbaine1. Rien d'étonnant donc à ce que la vie en milieu rural modifie les comportements mais de quelle manière ? Des questions comparables peuvent être posées pour les employés ou les commercants. Comment comprendre le fait que de nombreux travailleurs cherchent à trouver un emploi hors des grands centres ? La volonté de « vivre et travailler au pays » n'est-elle pas aussi revendication de vivre mieux, de quitter ces villes où les relations personnelles sont inexistantes, où l'on étouffe ?

Le milieu rural a, bien sûr, été l'objet de nombreux travaux de recherche, qu'il n'est pas question de recenser et présenter ici. Cependant, si nous regardons ce qui a pu marquer ces vingt dernières années, il apparaît certains axes privilégiés. De toutes les activités rurales, c'est l'agriculture qui a été étudiée prioritairement, notamment par les économistes. Ceux-ci ont voulu comprendre le fonctionnement et la nature de l'exploitation agricole, et l'évolution des conditions de production. D'autres travaux ont porté sur les organisations sociales du milieu rural, villes et villages, familles, mouvement syndical et associatif, etc. à l'initiative souvent de sociologues, géographes et historiens2. Enfin, des recherches liées à l'élaboration de plans de développement ont mis l'accent sur les problèmes d'aménagement rural, conflits et contradictions, utilisation de l'espace et répartition des activités sur le territoire3.

Parmi les recherches sur l`agriculture, un bon nombre ont été plus ou moins influencées par le marxisme. C'est le cas en particulier de celles ayant pour objet d'expliquer les caractères spécifiques de l'évolution des structures de production agricole dans le mode de production capitaliste en France. L'agriculture étant encore actuellement une activité assurée par des exploitations familiales, il est apparu nécessaire de comprendre pourquoi le schéma avancé par Marx de développement du capitalisme agraire ne s'est pas vérifié en France, contrairement à ce qui s'est passé dans d'autres pays. Le débat a été animé en particulier parmi les économistes de l'INRA4. Pour les uns le capitalisme agraire se développe, quoique plus lentement qu'on ne pourrait le penser5, ce qui explique le maintien de l'exploitation familiale, mais celle-ci est condamnée si les agriculteurs ne combattent pas le capitalisme6. Certains chercheurs ont tenté de montrer que les agriculteurs n'étaient plus, en fait, que des ouvriers à domicile, exploités par le capital7. A 1'inverse, a été avancée la thèse d'un « mode de production petit marchand », propre à l'agriculture et se maintenant encore actuellement8. D'autres auteurs estiment que si le travail paysan est soumis au capital, il n'y a pas pour autant prolétarisation9. Il faut également noter des analyses plus globales de la sphère de production alimentaire10, d'autres travaux sur les couches sociales constituant la paysannerie11, ainsi que l'utilisation du concept de “décomposition de la paysannerie” repris à Lénine12.

Cet ensemble foisonnant, sur lequel nous reviendrons ultérieurement, se caractérise donc par la centration sur l'agriculture. Parmi les publications des économistes et sociologues ruraux, d'autres ont cherché à appréhender le milieu rural dans sa globalité, par exemple en étudiant des expériences de développement régional, avec une approche pluridisciplinaire13. Mais, pour l'essentiel, il nous semble que la majorité des travaux a admis implicitement que seule l'agriculture demandait une approche spécifique, les autres activités pouvant s'analyser à partir des études faites en zone urbaine. Ce qui peut aussi se traduire dans l'affirmation que les agriculteurs étant de moins en moins nombreux, le milieu rural se définit avant tout comme le “non-urbain".

L'expression la plus achevée de cette conception est certainement celle d'un haut fonctionnaire, J. Jung, affirmant que 1'espace rural est le « substitut irrigué, vivifié par 1'armature urbaine »14. Cette approche est également celle de la SEGESA définissant l'espace rural comme « l'espace restant », c'est-à-dire « l'espace non-bâti et les premiers niveaux urbains encadrant les zones d'habitat diffus ... »15.

Ces débats, ces désaccords, ces interrogations, allant jusqu'à se demander si le milieu rural existe encore, attirent notre attention. En 1845, Marx et Engels analysant l'évolution des sociétés européennes écrivent « La plus grande division du travail matériel et intellectuel est la séparation de la ville et de la campagne »16 et dans le Manifeste du Parti communiste, ils énoncent parmi les mesures révolutionnaires indispensables, la suppression graduelle de la distinction entre la ville et la campagne. Qu'en est-il aujourd'hui ? Cette distinction a-t-elle disparu non par la révolution mais la fin des campagnes ?

Comprendre l'évolution du milieu rural, saisir la place et le rôle de la paysannerie est un thème essentiel des débats entre marxistes depuis un siècle dans le monde entier. Cherchant à comprendre l'évolution de la société française, il est donc naturel que nous nous attachions à l'étude de ce secteur à partir d'approches multiples.

De nombreux modèles théoriques ont été proposés pour interpréter la réalité rurale, par exemple à partir de l'étude des « communautés villageoises » de l'Ancien régime17. Mais, avant de les examiner, il nous paraît nécessaire d'observer les ruraux et de répondre à une première question : existe-t-il aujourd'hui, en France, une spécificité du milieu rural ? Faut-il considérer qu'i1 existe des “sociétés rurales”18, des “sociétés paysannes”19 ou une “économie paysanne”20 ? La société rurale se maintient-elle inchangée pour l'essentiel depuis deux siècles sous le capitalisme, comme, en d'autres lieux, sous le socialisme21 ? S'agit-il d'un véritable mode de production ou d'une société marquée historiquement par une “forme de production” paysanne fondée sur l'autosubsitance22 ? Que signifie la multiplication des ouvrages historiques ou d'actualité sur les ruraux ?.

Autant de questions auxquelles nous voulons tenter de répondre, ainsi qu'à beaucoup d'autres qui surgiront à l'occasion des travaux de l'I.R.M. Il faut d'ailleurs noter qu'avant même ce dossier, Société française a, par divers articles, abordé certains aspects du milieu rural. Ce fut le cas des approches globales, locales et régionales23 ; des analyses sur l'élaboration des institutions24 et des catégories sociales25. Ce fut aussi notre souci, dès notre premier numéro, de rendre compte des recherches en économie et sociologie rurales26.

Le dossier “Milieu rural” affirme notre volonté d'aller plus loin dans l'étude des réalités concrètes. Mais son contenu est aussi le reflet du développement encore faible de nos travaux proprement “ruraux” et de l'avance prise par les recherches sur le secteur agricole. Après un article visant à cerner les transformations du milieu rural, nous publions en effet des études qui sont consacrées à divers aspects de 1'évolution des rapports sociaux et politiques dans le secteur agricole. Nous espérons ainsi participer au débat scientifique dont l'enjeu est la compréhension des modalités de développement du mode de production capitaliste dans des zones territoriales et des secteurs économiques particuliers qui constituent le milieu rural.

* Michel Boulet Introduction au dossier sur le milieu rural

Société Française n° 6, février-avril 1983, p. 2-3

1 Voir par exemple la note de Pierre Tripier: « Modes de vie : nouveaux quotidiens ouvriers ». Société Française, n° 2.

2 Cf . les publications des ruralistes, notamment dans la revue Etudes rurales.

3 ARVAN, P., BOULET, M. et CHAUVET, C. « Aménagement rural : la politique du pouvoir ». Economie et Politique, série ''Notes et études'', janvier 1976 ; et les ouvrages de 1'équipe de sociologie rurale du CNRS (Marcel Jollivet, Henri Mendras,...).

4 Pour des analyses de ces travaux, voir LACOMBE, Philippe. « Quelques tendances de l'Economie rurale contemporaine ». Colloque de Clermont- Ferrand, 1976 ; CAVAILHÉS, Jean. Les réponses des marxistes à la question agraire. INRA, Dijon, 1979 ; BERGMANN, D.R. « Les recherches en économie rurale à l'INRA. Essai de bilan et perspectives ». Economie Rurale, n° 96, 1973.

5 C'était la thèse que défendaient en 1965 Gervais et Servolin, qui ont évolué ensuite. Cf. GERVAIS, Michel, SERVOLIN, Claude et WEIL,Jean. Une France sans paysans. Paris, Le Seuil, 1965, 128 p.

6 PERCEVAL, Louis. Avec les paysans pour une agriculture non capitaliste. Paris, Editions Sociales, 1969, 246 p.

7 EVRARD, Philippe, HASSAN, Daniel et VIAU, Claude. Petite agriculture et capitalisme. Paris, INRA, 1976, 70 p. ; repris dans Cahiers d'économie politique, 1977, 4, p. 13-34.

8 SERVOLIN, Claude. Aspects économiques de l'absorption de l'agriculture dans le monde de production capitaliste. Paris, INRA, 1970, Repris dans TAVERNIER, Yves, GERVAIS, Michel et SERVOLIN, Claude, ed. L'univers politique des paysans. Paris, A. Colin, 1972, 664 p. ; p. 41-77.

9 MOLLARD, Amédée. Paysans exploités. Essai sur la question paysanne. Grenoble, PUG, 1977, 244 p. ; FAURE, Claude. Agriculture et capitalisme. Paris, Ed. Anthropos, 1978, 250 p.

10 LEBOSSÉ, Jean-Claude et OUISSE, Michel. La transformation de la sphère de production alimentaire consécutive au processus de développement du capitalisme français. Thèse Sciences économiques, Université de Nantes, 1972, 616 p.

11 BLANC, Michel. Les paysanneries françaises. Delarge, 1977, 199 p. ; PERCEVAL, Louis. Avec les paysans …, ouvrage cité.

12 CAVAILHÉS, Jean. Les réponses des marxistes …, ouvrage cité.

13 HOUÉE, Paul. « Développement micro-régional: un premier bilan ». Espace 90, n° 39, 1974 ; OGER, Yves. « Vulgariser ou développer ? » Economie et Humanisme, n° 188, 1969 ; JARGOT, Paul. « Le Grésivaudan, expérience démocratique de développement ». Education permanente, n° 16, 1972.

14 JUNG, Jacques. L'aménagement de l'espace rural, une illusion économique. Paris, Calmann-Lévy, 1971, 407 p.

15 Société d'études géographiques, économiques et sociologiques appliquées (SEGESA). L 'espace rural français, definition et évolution à long terme. Sept. 1968.

16MARX, Karl et ENGELS, Friedrich. L'idéologie allemande. Paris, Editions sociales, 1971, 157 p.

17 PARAIN, Charles. « Contribution à une problématique de la communauté villageoise dans le domaine européen ». in Outils, ethnies et développement historique. Paris, Editions Sociales, 1979. 502 p. ; p. 425-459 p.

18 JOLLIVET, Marcel, « Sociétés rurales et capitalisme : principes et éléments d'une théorie des Sociétés rurales » in JOLLIVET, Marcel,dir. Les collectivités rurales françaises Il. Sociétés paysannes ou lutte de classes au village. Paris, Armand Colin, 1974, 266 p.

19 MENDRAS, Henri. Sociétés paysannes, éléments pour une théorie de la paysannerie. Paris, A. Colin, coll. « U »,1976, 236 p.

20 TEPICHT, Jerzy. Marxisme et agriculture : le paysan polonais. Paris, A. Colin, 1973. Coll. « U prisme ». Voir le premier chapitre : « La nature de l'économie paysanne ». L'auteur veut réaliser une “assimilation critique” de l'apport des néo-populistes russes.

21 Voir par exemple : « Communautés rurales, capitalisme, socialisme ». Recherches internationales, n° 90, 1977.

22 BOIS, Guy. « Sur la notion d'économie paysanne : réponse à Henri Mendras ». Revue française de sociologie. Oct.-déc., 1979, XX-4, p. 759-760.

23 Société française, n° 4, dossier “Régions” et n° 5 dossier “Collectivités locales".

24 REY, Chantal et ESMIOL, Roger. « La politique des réformes administratives dans les années 70 ». Société française, n° 1, novembre 1981, p. 38-43 ; « Les enjeux de la décentralisation » Société française n° 5, novembre – janvier 1983, p. 32-37.

25 Société française, n° 2, février-avril 1982. Dossier “Classe ouvrière", notamment l'article de Patrick Pelataz « La classe ouvrière et le fordisme », p. 11-17.

26 ALPHANDÉRY, Pierre ; BITOUN, Pierre ; DUPONT, Yves et ROGER. « Politique agricole et rationalité économique ». Société française, n° 1, présentation d'une recherche INRA en cours, p. 57-60 ; des comptes rendus de travaux sur les agriculteurs chrétiens (S.F., n° 1, p. 56-57), les horaires en agriculture (S.F. N° 1, p ; 61-62), les ouvriers agricoles (S.F. N°2, p. 52-53), les problèmes fonciers en agriculture (S.F. N°4, août-octobre 1982, p. 61-63).

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