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L'école des paysans

Pourquoi une liaison formation-travail ? Pour aller où ? [1985]

30 Janvier 2018 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Approches théoriques

Pourquoi certains, de plus en plus nombreux, veulent-ils rapprocher la formation et la production, l'école et l'entreprise ? Ceci renvoie à une autre question : qu'apprend-on dans l'entreprise qu'on n'apprend pas à l'école ?

Je veux proposer rapidement quelques éléments de réponse, de façon un peu shématique, pour introduire la discussion dans les commissions.

1 . Dans toute société on transmet aux jeunes générations l'acquis technologique, le savoir social qui permet d'agir sur l'environnement. Par savoir social j'entends les connaissances théoriques et pratiques (techniques, comportements...) mais aussi les conditions techniques, sociales et culturelles de leur mise en œuvre. Pour résumer : un savoir utilisable en société.

2 . Comment transmettre ce savoir social ?

Des constats :

. un "tour de main" ne s'apprend pas en lisant un livre de recettes.

. le théorème de Pythagore ne devient un savoir utilisable (bâtiment, cadastre...) que si l'individu a assimilé la construction théorique et non s'il a "appris par cœur". Un peut faire le même constat pour la "règle de 3 " et son utilisation dans l'élaboration de rations alimentaires...

Tant que le savoir social à transmettre se concrétise essentiellement dans la maîtrise du corps et l'observation de l'environnement (cueillette, pêche, chasse), chaque adulte réalise en lui-même la synthèse des savoirs et en est en même temps le meilleur moyen de transmission. Par contre la situation change avec la constitution des connaissances en un système autonome et organisé, ayant sa logique de production (la recherche). La société a alors besoin de la scolarisation pour transmettre ces savoirs organisés. Pour apprendre l'écriture et les mathématique, il faut que des spécialistes se chargent de l'enseignement, en un lieu qui se spécialise, l'école, durant une période définie de la vie des individus, l'enfance.

Un a alors une organisation de la diffusion du savoir social qui se fait

- d'une part à l'école (ou l'Église) : savoirs conceptuels, morale, idéologie.

- d'autre part au sein de la famille, de la communauté villageoise ou de la corporation : savoirs professionnels et sociaux.

Peu à peu l'école va devoir transmettre une quantité croissante de savoirs.

Pourquoi?

Au 19e siècle, après la suppression des corporations et avec le développement de l'industrie, de plus en plus de jeunes se retrouvent "apprentis" dans les fabriques et les usines, mais sont en fait utilisés directement dans la production.

Deux problèmes surgissent alors :

- la formation des "apprentis" étant quasi inexistante, les entreprises ont du mal à disposer d'une main-d’œuvre qualifiée, de plus en plus nécessaire,

- et surtout, les enfants travaillent dans des conditions abominables, dès 5 ou 6 ans et durant plus de 12 heures par jour.

Bourgeois républicains et associations de travailleurs soucieux de libérer les enfants de cette exploitation, vont peu à peu s'orienter vers une conception de l'école séparée de l'entreprise.

Pour autant, une partie des travailleurs, influencés par Fourier, Proudhon ou Corbon, tout en combattant l'exploitation des enfants, partagent la position de Karl Marx qui insiste sur l'intérêt de combiner le travail productif avec l'éducation, dans les "écoles polytechniques". C'est la position adoptée par la première Internationale, et les dirigeants de la Commune tenteront de la mettre en pratique sous le nom d' "éducation intégrale".

Ces rappels succincts mettent en évidence que la question de la liaison entre école et travail est traversée par les conflits entre la classe ouvrière et le patronat, alors que le rôle de la famille dans l'apprentissage social et professionnel diminue. L'évolution des conditions de vie et de travail, résultat d'un transfert massif de la population vers les villes et l'industrie, transforme en effet l'organisation familiale.

La nature de la relation éducation-travail et les formes sociales qu'elle revêt sont marquées par la nature des rapports sociaux.

L'interrogation sur ce qu'apporte cette relation en matière d'appropriation des savoirs n'émerge que difficilement.

Analyser les diverses formes d'alternance réalisées ou proposées, suppose donc de cerner la nature des relations sociales entre les différents partenaires de l'action éducative et de préciser leurs objectifs. Ceci conduit à poser les questions suivantes : "qui contrôle telle séquence du processus éducatif ? Pour quels objectifs ? "

Au début du siècle, l'école primaire est contrôlée par l'État et a pour objectif de faire acquérir les outils de base et les savoirs fondamentaux.

L'apprentissage professionnel se fait après la scolarité obligatoire, à l'extérieur de l'école. Le jeune arrive dans le secteur d'activité muni de connaissances élémentaires, mais l'organisation technique et sociale du travail est telle qu'il peut s'y intégrer sans trop de difficultés. La formation professionnelle "sur le tas" est possible pour la masse des travailleurs. C'est le cas de 90% des jeunes de 21 ans employès dans le commerce et l'industrie en France en 1906.

En raccourci, on peut dire qu'à l'alternative formulée au 19e siècle "atelier dans l'école" ou "école dans l'atelier", la réponse en France a été "école puis atelier". C'est le résultat de la volonté des républicains et d'une grande partie du mouvement ouvrier d'éviter que les enfants entrent dans la vie professionnelle sans une bonne formation générale et civique faisant d'eux des citoyens libres.

*

*    *

C'est dans les années 1970 que va rebondir le débat, et même la polémique, sur l'alternance école-entreprise. Et ceci surtout à propos des jeunes en situation d'échec scolaire, sortant des filières dites "techniques" sans qualification professionnelle, et se trouvant sans emploi. La liaison avec l'entreprise, le stage en entreprise, est alors présentée comme un moyen d'insertion du jeune, une préparation à la vie dans l'entreprise et non comme un temps de formation.

Aprés avoir plus ou moins acquis des connaissances à l'école (savoirs "théoriques"), il faut travailler dans l'entreprise, mettre en application ces savoirs et voir comment est organisé le travail dans l'entreprise.

Le patronat a un objectif d'intégration sociale, c'est-à-dire amener les jeunes à adhérer aux objectifs et à la logique de la rentabilité du capital.

C'est ainsi que les lois de juillet l971 tendent à transférer à l'entreprise la formation professionnelle, l'école étant cantonnée à la formation dite "générale", souvent confondue avec la "formation théorique".

Ce qui est à noter, c'est que ces approches considèrent que l'école est "dépassée" et ne peut préparer à la vie professionnelle, mais que les arguments font essentiellement référence à l'insertion dans l'entreprise, c'est à dire constituent une approche qui accentue la coupure école-entreprise.

On arrive à la fin des années 70 à un discours gouvernemental et patronal qui insiste sur le fait que seule l'entreprise peut régler le problème de la formation professionnelle et de l'emploi des jeunes. Et le CNPF présente même en 1978 un projet d'organisation de la formation professionnelle sous la responsabilité des entreprises.

En résumé, le débat sur l'alternance école-entreprise ne visait plus à la recherche d'un principe éducatif, mais à un transfert de la responsabilité de la formation des jeunes au profit des entreprises (Cf. B. Schwartz, Rapport sur l'insertion sociale et professionnelle des jeunes).

Il est important de rappeler ces faits, car cela explique la nature des difficultés de relation entre école et entreprise en France, depuis fort longtemps.

Nous arrivons à l'autre aspect du problème : quel est l'intérêt de la mise en œuvre d'une formation à l'école et dans l'entreprise ? Quels savoirs sont acquis dans l'un des lieux et pas dans l'autre ?

L'école transmet des savoirs organisés, selon la logique de la production des savoirs (recherche), c'est à dire par discipline et avec une progression particulière. S'appuyant sur l'acquisition de concepts. L'objectif est de fournir des savoirs pour comprendre le monde matériel et social et pouvoir agir sur lui.

Dans l'entreprise, la logique est différente : il s'agit de produire donc de mettre en œuvre des savoirs efficaces dans une organisation sociale particulière et face à des aléas (le marché, ou le climat en agriculture,...). Il ne s'agit plus de faire appel à des disciplines (maths, chimie, économie,...) mais de trouver la solution à des problèmes concrets en puisant dans l'ensemble des savoirs, c'est à dire en réalisant une synthèse concrète des savoirs. En outre, le travail s'effectue dans un ensemble où chacun est responsable par rapport à un collectif plus ou moins important. A l'école, l'élève est trop souvent en situation de concurrence (individualisme).

Ainsi, dans l'enseignement agricole on acquière des connaissances zootechniques (élevage, alimentation, conduite du troupeau), des connaissances phytotechniques (sol, fourrage...) et des connaissances économiques et de gestion. Mais lorsque l'agriculteur agit, il ne découpe pas la réalité selon des disciplines, il décide en faisant la synthèse de nombreux savoirs. Il y a une logique d'utilisation des savoirs dans l'activité professionnelle.

Cette dissociation des deux logiques, production et utilisation des savoirs, a acquis une ampleur particulière en raison de l'évolution des sciences et des techniques. Aujourd'hui, la situation peut se résumer ainsi :

. l'école, coupée du travail et de la vie sociale, propose des savoirs théoriques, découpés, sans histoire, "naturalisés". Cette école est hors des circuits reliant recherche et production, elle est en retard sur les exigences de la production.

. mais contradictoirement, l'intégration croissante de savoirs dans les moyens de production, ce que Leroi-Gourhan appelle "l'extériorisation du cerveau", suppose un haut niveau de connaissances théoriques, difficile à acquérir "sur le tas".

Il ya aujourd'hui une contradiction aigüe entre l'école et sa logique de production mise en termes et d'acquisition des savoirs, d'une part, et l'entreprise et sa logique de production et d'utilisation des savoirs, d'action, d'autre part. Il y a crise.

Il faut donc élaborer une nouvelle forme de diffusion du savoir social permettant d'acquérir les savoirs de l'école et les savoirs de l'entreprise, de la société.

Ces deux catégories de savoirs sont utiles. Les analyses du travail ont montré qu'on apprend un métier non seulement à travers des connaissances techniques et scientifiques, mais aussi par l'acquisition de capacités d'adaptation au milieu de travail, au milieu socio-économique.

Il convient donc de trouver une unité entre les deux pôles de diffusion des savoirs et non pas de réaliser un passage de l'un à l'autre, l'alternance. Le stage dans le milieu social ou l'entreprise accentue la coupure, les jeunes survalorisant la pratique (avec l'appui du tuteur ou maître de stage). C'est alors la "supériorité"du "faire" sur l' "apprendre".

Il s'agit de bâtir une autre école, une autre "forme sociale de diffusion des savoirs", s'appuyant sur l'établissement scolaire et l'entreprise. Celle-ci étant considérée comme un lieu de formation et non comme un simple lieu d'application.

Ainsi, l'établissement scolaire permettra l'acquisition de connaissances fondamentales en anticipant (rôle de la recherche) sur les évolutions technologiques et les procédures de travail, l'entreprise sera le lieu d'acquisitions de savoirs concrets insérés dans des rapports sociaux spécifiques (division du travail, hiérarchie, rapports avec les "consommateurs",...)

L'École sera l'établissement scolaire et l'entreprise , l'individu en formation parcourant des situations éducatives diversifiées. Il n'y a plus alternance, mais synthèse à un niveau supérieur.

Michel Boulet,

maître-assistant

École nationale des Sciences agronomiques appliquées, ENSSAA

Introduction à la journée d'étude « L'alternance formation-travail », organisée par le Centre coopératif de recherche action de Bourgogne, CCRADB, et les Centres d'entrainement aux méthodes d'éducation active, CEMEA. Dijon, ENSSAA, 19 avril 1985.

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