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L'école des paysans

Les précurseurs de l'enseignement agricole [2004]

31 Octobre 2018 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Histoire de l'école des paysans

Introduction

C’est au cours du XVIIIe siècle que vont apparaître les hommes et se développer les idées qui seront à l’origine de l’enseignement agricole.

La France est alors essentiellement rurale, avec, vers 1750, plus de 20 millions de ruraux pour 24,5 millions d’habitants. Autant dire que l’organisation de la vie rurale et les rapports sociaux existant dans ce milieu, marquent l’ensemble de la société, la France vit en « économie paysanne ».

Les paysans sont sous la tutelle des seigneurs, propriétaires de la terre qui perçoivent redevances et droits féodaux. Le paysan appartient à la communauté villageoise, d’origine très ancienne, et toujours vivace. C’est une communauté fondée à la fois sur l’organisation du travail et sur le voisinage :

« La vie agraire traditionnelle supposait un groupe social fortement constitué dès la conquête et l’organisation des terroirs, lié dès l’origine par la vaine pâture, l’assolement obligatoire, l’interdiction de clore. La communauté villageoise était donc, dès l’abord, et à reprendre l’expression de P. de Saint-Jacob, “communauté d’exploitants” : le groupe villageois se déterminait par l’espace qu’il exploitait suivant des règles bien établies qui s’imposaient à tous. Le village était avant tout une communauté de laboureurs aux horizons géographiques nettement délimités, le finage occupé de “temps immémorial”. Communauté de résidents aussi : village et finage sont, dans les textes, étroitement associés. La résidence soulignait l’appartenance à la communauté, les “habitant du lieu” s’opposant aux forains. Exploitation et habitat, finage et village constituaient les deux pôles de l’existence rurale, que soulignait l’éternel va-et-vient de la maison aux champs ».1 La communauté s’administrait elle-même, sous le contrôle de la seigneurie, son organe souverain étant l’assemblée de village, formée des chefs de famille, présidée par le seigneur ou son représentant.

Au long du XVIIIe siècle, la population s’est accrue, passant de 21,5 millions d’habitants en 1700 à 26 millions en 1790.2 La France est devenue ainsi l’un des pays les plus peuplés d’Europe.3 Les grandes famines se sont éloignées et les prix agricoles ont amorcé une hausse régulière, avec des points saisonniers importants, mais les difficultés de stockage et de transport, ainsi que la spéculation provoquent des « crises de subsistance ».

Parallèlement les agglomérations urbaines se développent et demandent plus de produits et de capitaux à l’agriculture ; l’artisanat et l’industrie connaissent un certain essor. Ces mouvements socioéconomiques vont contribuer à insérer progressivement l’agriculture dans une économie d’échange.

Le XVIIe siècle est également « le siècle des Lumières », c’est-à-dire le siècle d’une transformation majeure de la culture et de l’idéologie dominantes. Il voit se développer des idées nouvelles, telle celle de la perfectibilité indéfinie de l’homme grâce à la culture et à la science. Les bourgeois éclairés organisent des séances où des expériences scientifiques amusantes sont présentées. L’Encyclopédie, dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers est le symbole de ce mouvement des Lumières. De 1745 à 1765, 38 volumes in-folio, soit près de 40 000 pages, vont être publiés. Cet ouvrage monumental auquel ont collaboré près de deux milles personnes, pour la rédaction et l’impression, veut rassembler tout ce qui est important au XVIIIe siècle. C’est un livre qui exprime le désir de tirer des diverses sciences - de l'agronomie à l'électricité - un surplus de biens, un maximum de richesses.

Ce mouvement pour la vérité et la raison diffuse dans le pays à travers les Académies de province, les librairies, clubs et salons, où la lecture est collective.

L’agriculture et le mouvement des Agronomes

Malgré la place qu’elle occupe, l’agriculture n’est cependant pas au centre des préoccupations du roi et de ses ministres. Le commerce en plein développement et l’industrie qui s’étend, leur apparaissent plus importants. L’agriculture va revenir au premier plan avec les Physiocrates, en particulier après la publication en 1758 du Tableau économique de Quesnay. Celui-ci affirme : « la terre est l'unique source des richesses et c’est l’agriculture qui les multiplie » ; il convient donc de privilégier l’agriculture dans la vie du pays. Cette thèse, qui conforte la place des propriétaires fonciers, entraîne un intérêt nouveau pour les connaissances agronomiques.

Ce mouvement, issu de la théorie économique, rencontre un autre mouvement, celui des « Agronomes »4 où l’on retrouve l’esprit des auteurs de l’Encyclopédie. Les Agronomes vont propager une idée nouvelle, « révolutionnaire » : les sciences sont utiles à l’agriculture, des techniques nouvelles peuvent et doivent transformer l’agriculture, les systèmes de production.5 L’influence des expériences de l'agriculture anglaise est incontestable dans ce mouvement. Ces idées nouvelles conduisent à prôner la suppression des jachères et l’abolition des servitudes collectives, c’est l’orientation vers « l’individualisme agraire ».6 Les innovations sont issues le plus souvent d’expérimentations réalisées par de grands propriétaires éclairés qui cherchent à promouvoir l’agriculture nouvelle par l’intermédiaire de sociétés d’agriculture, de journaux agricoles, de concours divers.

Ce courant d’idées va prendre une dimension certaine en cette seconde moitié du XVIIIe siècle, sans qu’il faille cependant l’exagérer. « Il y a eu, certes, une révolution agronomique à partir de 1750 ; mais on est forcé de constater que les recommandations, parfois utopiques, des agronomes ont été suivies avec un très grand retard et, jusqu'à la fin du siècle, par une infime minorité d'agriculteurs ».7 Ce qui nous intéresse, c’est l’importance accordée à la réflexion, à l'analyse et à la recherche, « influence du livre sur la pratique, effort pour fonder en raison le progrès technique […]. Les transformations agricoles des âges précédents n’avaient jamais en pareille couleur intellectuelle » souligne Marc Bloch.8

Cependant, pour entrer en pratique de façon généralisée, les thèses des agronomes se heurtent à diverses difficultés. Les habitudes anciennes, voire des croyances, sont des freins sérieux, de même que les techniques insuffisamment maîtrisées. Les problèmes d’ordre économique sont souvent liés à ce qui est l’obstacle principal, le système juridique. Mais, il convient de moduler l’importance de ces difficultés selon les divers groupes sociaux paysans, ainsi que selon les régions.

Pour Marc Bloch, les transformations affectent « d’une façon partout fort diverse, les différentes classes qui, directement ou non, vivaient du sol ». Mais, ajoute-t-il, « la révolution agricole eut pour effet de fortifier en elles et de clarifier le sentiment des antagonismes nécessaires et, par suite, la conscience de leur propre existence […] ».9

Les manouvriers, et les petits laboureurs, sans terre ou avec un petit lopin, travaillent selon les techniques traditionnelles, et n’ayant pas de capitaux pour tenter quelques améliorations, n’ont aucun intérêt à ces réformes. Au contraire, ils leur sont hostiles, car la disparition des communaux et droits d’usage collectif, les conduirait à la famine, ou à dépendre des paysans riches. « Unanimes dans leur résistance, ils formaient partout les troupes de choc des partis ruraux opposés, soit aux perfectionnements essayés par des propriétaires isolés, soit aux édits des clos eux-mêmes ».10 Mais dans certaines régions, telle la Lorraine, ils se battent, par contre, pour le partage des communaux entre les paysans sans terre.

Les laboureurs, bien qu’ayant des situations très différentes, s’opposent au partage des communaux par ménages, d’autant que les journaliers devenant ainsi propriétaires, la main-d’œuvre risque d’être déficitaire sur leurs exploitations.

Les laboureurs les plus riches, souvent fermiers, se retrouvent avec les grands propriétaires pour obtenir un partage des communaux proportionnel à la fortune foncière ou aux impositions. Ces deux catégories d’agriculteurs ayant des champs assez vastes et des moyens financiers suffisants, sont plus aisément gagnées à la suppression des jachères, et aux cultures fourragères. Ils sont favorables à la clôture, d’autant que cela ne les prive pas du droit de vaine pâture sur le territoire resté ouvert.

La grande masse des laboureurs est inquiète face à la remise en cause des usages anciens. Les terres sont découpées en petites parcelles, imbriquées entre elles, qui doivent être cultivée de la même façon, inaccessible à cette majorité d’agriculteurs. « Comment s’étonner que l’ensemble des laboureurs, capables sans doute de se déprendre peu à peu des anciens usages, mais à condition qu’on leur rendit l’évolution aisée, se soient trouvés à peu près partout d’accord avec les manouvriers qui demandaient purement et simplement le maintien de l’état de choses traditionnel, pour protester contre la politique agraire de la monarchie ».11

Enfin, les seigneurs cherchent, avant tout, à conserver leurs privilèges, et n’acceptent de réformes que dans la mesure où elles améliorent leur situation. Ceci entraîne des comportements variés selon les régions, allant, comme en Lorraine, jusqu’à l’alliance avec les manouvriers pour le partage des communaux dont le tiers leur revient.

Les propositions de transformation de l’agriculture, avancées par les Agronomes, font ainsi apparaître des clivages à l’intérieur de la paysannerie, clivages qui s’accentueront au cours du XIXe siècle. Ce courant d’idée marque, dans le secteur agricole, la montée du capitalisme qui bouleverse et « rationalise » les activités productrices dans tous les domaines. Un mouvement d’achat des terres a lieu, en une période où les placements dans l’industrie sont encore fort aléatoires. Par ailleurs, un certain nombre de propriétaires tendent à revenir à la campagne. Mais « malgré un réveil incontestable et des efforts multipliés, l’extension en tache d’huile du nouveau système agraire et des nouvelles méthodes culturales n’avait pas eu lieu » 12 au moment de la Révolution.

Il est possible pourtant de noter une évolution dans la production agricole au cours du XVIIIe siècle. Celui-ci ouvre l’ère des innovations agricoles dont la généralisation et l’accélération autour de 1750 introduisent une rupture par rapport aux siècles précédents.13 Si nous situons ainsi les débuts des transformations de l’agriculture française, nous ne voulons pas pour autant nous engager dans « l’interminable débat qui agite depuis fort longtemps la communauté des historiens » 14 pour décider du moment à partir duquel l’agriculture a amorcé une authentique croissance et quel rôle est dévolu à la petite et la grande exploitation dans cet essor. Ce qui est essentiel pour notre objet est de considérer que durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, des changements s’engagent que certains n’hésitent pas à présenter comme une véritable « révolution agricole » Mais, en réalité, la diffusion des changements sera lente et il faudra un bon siècle pour aboutir à une transformation générale des méthodes de culture et de la productivité, ce qui conduit à parler plutôt de transition agricole.15

Ce qu’on appelle l’« agriculture nouvelle » se définit par la suppression de la jachère, l’instauration d’assolements plus intensifs utilisant les prairies artificielles, la multiplication du bétail, le perfectionnement de l’outillage. Progressivement sont mis au point des systèmes complexes de culture et d’élevage, très productifs, afin de nourrir plus d’hommes que ceux qui travaillent la terre. Cette révolution repose sur l’utilisation de techniques nouvelles, ainsi que d'acquis de la science, notamment en matière de sélections végétales et animales. Ces changements entraînent, bien entendu, des transformations dans l’organisation économique et sociale de l’agriculture, transformations qui s’étendent au long du XIXe siècle.

2 - L’éducation et les Encyclopédistes

Le mouvement des « Lumières » se reflète aussi à travers les institutions scolaires que nous présenterons rapidement.

Au niveau supérieur, la création d’Universités se poursuit, avec celles de Dijon et Nancy, ainsi que des Académies, celle de Chirurgie en 1731, celle de Médecine en 1779. De nombreuses institutions apparaissent pour diffuser les résultats des recherches. Ainsi, à Dijon l’Académie des Sciences et Belles-Lettres organise des cours de botanique, de chimie et de médecine. Se développent également les écoles militaires spécialisées, telle l’École du Génie de Mézières (1748) ou l’École Militaire de Paris (1751). Enfin, des écoles professionnelles sont fondées durant cette période : Ponts et Chaussées (1747), Mines (1783), écoles vétérinaires de Lyon (1761), puis d'Alfort (1766).

Il s’agit là d’une rupture profonde avec la société féodale où l’éducation est avant tout humaniste, cherchant à développer en chaque individu une culture s'appuyant sur les valeurs sociales dominantes. Avec le développement du capitalisme surgit une école nouvelle où l’on peut apprendre théoriquement et pratiquement un métier, répondant ainsi aux nécessités de l’économie. Nous retrouvons là aussi la mise en œuvre d’une idée importante de l’Encyclopédie : « Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de pousser loin la pratique sans la spéculation, et réciproquement de bien posséder la spéculation sans la pratique ».

Dans l’enseignement moyen, Antoine Léon recense à la veille de la Révolution, 562 collèges avec 73 000 élèves, dont 178 appartiennent aux congrégations et 384 dépendent des facultés des arts ou sont gérés par des particuliers.16 Enfin, l’enseignement primaire est assuré par les « petites écoles » de paroisse, contrôlées par l’Église et implantées dans tout le pays. Mais le nombre de communes pourvues d’une école, ou du moins d’un maître, est très variable. Selon les données recueillies entre 1710 et 1789, la moitié des 38 diocèses ou départements « enquêtés » ont un taux d’implantation scolaire inférieur à 50%. A côté de déserts scolaires, on trouve des régions où les écoles sont bien présentes.17

Les résultats de cet enseignement sont difficiles à appréhender. Un critère, utilisé en premier par le recteur Maggiolo à la fin du XIXe siècle dans une enquête, est de comptabiliser la proportion de signatures dans les actes de mariages. Ce chiffre passe de 20 % en 1685 à 35 % à la fin du XVIIIe siècle, dont 20 % pour les femmes et 50 % pour les hommes. Ces chiffres varient, bien sûr, avec les catégories sociales, ainsi 63 % des bourgeois sont lettrés au début du siècle. La variation est également grande selon les régions : ce sont les régions où le réseau scolaire est le plus dense - Champagne, Bourgogne, Normandie, Ile-de-France - qui voient plus de la moitié de leurs jeunes mariés, et parfois 80 % d’entre eux, savoir signer leur acte de mariage. Par contre, les campagnes de l’Ouest, du Centre, du Bassin Aquitain et de la Provence sont quasiment analphabètes (moins de 1 époux sur 5, moins de 1 épouse sur 10, peuvent signer). L’indicateur d’alphabétisation retenu paraît d’un usage délicat, d’autant qu’à cette époque l’enseignement élémentaire dissocie l’apprentissage de la lecture de celui de l’écriture, mais les travaux de Furet et Ozouf 18 ont montré la validité de l’indicateur « signature de mariage ».

L’écrit circule à travers les nombreuses brochures et livres que les colporteurs amènent dans les villages et qui sont lus à la veillée par celui qui en est capable. Mais la culture est essentiellement diffusée, pour les paysans, par le groupe familial et la communauté villageoise, à travers les comportements et les valeurs morales collectives. La petite école, là où elle existe, a surtout un rôle de diffusion de la morale chrétienne et des valeurs sociales dominantes. En ville, l’alphabétisation est plus importante, et mieux partagée entre les diverses catégories sociales, notamment bourgeois, commerçants et artisans.

En ces années 1780, l’institution scolaire « moderne » se met en place par le sommet. Les plans d’éducation se multiplient, rédigés aussi bien par des aristocrates que par des bourgeois. S’adressant à un pays où l’agriculture est l’activité dominante, ils font une place importante à la question de l’éducation des paysans. Ils annoncent les premières expériences d’enseignement agricole.

3 - L’enseignement agricole et les grands propriétaires terriens

Pendant des siècles, les agriculteurs ont appris à travailler la terre en imitant les anciens et en se soumettant à la Nature. Maximes et proverbes transmis oralement, repris dans les Almanachs, constituaient le fonds de connaissances des paysans, complété par des recettes et des tours de main familiaux. L’agriculture évoluait peu, et la force physique des hommes, femmes et enfants, ainsi que la longueur de la journée de travail, étaient déterminants pour contrebalancer les difficultés naturelles.

Peu à peu pourtant, des hommes possédant des connaissances scientifiques et soucieux d'améliorer la mise en valeur des terres vont s'attacher au développement des connaissances utiles à l'agriculture et à leur diffusion. C'est ainsi que Bernard Palissy, en 1553, publie ses Essais sur la manière de devenir riche par l’agriculture. Olivier de Serres édite, en 1600, son célèbre ouvrage Théâtre d'agriculture et mesnage des champs qui va servir de guide durant plus d'un siècle. Bien sûr, il n'est pas alors question de formation professionnelle pour les producteurs agricoles.

Le premier à formuler un projet d'enseignement de l'agriculture est peut-être Odinet Godrand, président du Parlement de Dijon, qui, en 1581, léguant ses biens pour la fondation d'un collège par les jésuites, écrivait dans son testament : « Je veux et ordonne qu'au dit collège [ il ] y aura un régent bien salarié selon sa suffisance, qui enseignera à écrire belle lettre française et celle qu'on appelle italique et outre l'arithmétique en français et les théoriques et pratiques d’icelle et en outre cela, chaque semaine, et ég. petites fêtes non solennelles fera une lecture française de l'agriculture, interprétant les auteurs qui en ont écrit en la langue française ou qui y sont traduits ».19 Odinet Godrand spécifiait que tous les professeurs devaient être des jésuites, sauf celui d’arithmétique et celui d’agriculture. Le collège fut construit, mais les jésuites voulurent mettre la charge de ces professeurs au compte de la ville de Dijon. Puis, ils obtinrent un arrêt du Parlement qui, en raison de la difficulté à trouver ces maîtres, autorisait à remplacer ces enseignements par des cours de philosophie et des arts.

Au XVIIIe siècle, avec le mouvement des Agronomes et celui des Physiocrates, la situation change. Il s’agit de faire adopter le modèle agricole mis en œuvre en Angleterre et les « pionniers » s’organisent en cercles d’études et d’essais où s’échangent les expériences. En février 1757, à Rennes, est fondée une « Société d’Agriculture, du Commerce et des Arts de Bretagne ». La Société d’agriculture de la généralité de Paris, fondée en 1761, demande « des professeurs éclairés pour débrouiller le chaos dans lequel vivait le monde agricole. Elle [charge] plusieurs de ses membres de grouper les agriculteurs sur certains points du territoire et d’y prêcher la bonne parole ! ».20

Les Agronomes souhaitent la création d’écoles d’agriculture, et invitent les curés à devenir des « instituteurs » agricoles, en utilisant même un carré de leur jardin pour y faire quelques expériences.

La bourgeoisie, qui lutte pour le pouvoir, défend les idées de progrès. Elle souhaite détruire tous les privilèges, y compris celui de l’instruction, en permettant à chacun d’étudier. Mais, en même temps, une inquiétude plus ou moins avouée se répand : en instruisant le peuple des campagnes et des villes, la bourgeoisie ne devra-t-elle pas partager le pouvoir avec lui ? Cette contradiction face à l’éducation se manifeste dans les écrits de philosophes du XVIIIe siècle. C’est ce qu’a montré Georges Snyders en étudiant des œuvres de Voltaire et Diderot sur ce sujet 21 :

La Chalotais s’inquiète du désir des paysans d’envoyer leurs enfants à l’école, car pour ceux-ci, « leurs mauvaises études ne leur ont appris qu’à dédaigner la profession de leurs pères ». Et La Chalotais avance un argument que nous verrons souvent utilisé par ceux qui masquent leur crainte de l’éducation du peuple sous de pseudo arguments techniques et économiques : « Il n’y a pas assez de laboureurs dans un pays où il y a des terres en friche ». Voltaire félicite La Chalotais, « Je vous remercie de proscrire l’étude chez les laboureurs. Moi qui cultive la terre, je vous présente requête pour avoir des manœuvres et non des clercs tonsurés ».

Voltaire, pourtant, critique l’ordre social existant, « on a quelque peine à voir ceux qui labourent dans la disette, ceux qui ne produisent rien dans le luxe […], le droit du plus fort faisant la loi ». Il s’indigne de voir le peuple maintenu dans l’ignorance et les superstitions, « Non Monsieur, tout n’est point perdu quand on met le peuple en état de s’apercevoir qu’il a un esprit. Tout est perdu, au contraire, quand on le traite comme une troupe de taureaux, car tôt ou tard ils vous frappent de leurs cornes ».22 Et sur ses terres, Voltaire fait installer des écoles pour les enfants de paysans.

Diderot, pour sa part, défend l’idée de l’éducation des enfants d’agriculteurs, avec fermeté. « La noblesse dit que cela rend le paysan chicaneur et possessif. Les lettrés disent que cela est cause que tout cultivateur un peu à son aise, au lieu de laisser à son fils la charrue, veut en faire un savant, un théologien ou, tout au moins, un maître d’école. Je ne m’arrête pas beaucoup au grief de la noblesse ; peut-être se réduit-il à dire qu’un paysan qui sait lire et écrire est plus malaisé à opprimer qu’un autre. Quant au second grief, c’est au législateur à faire en sorte que la profession soit assez tranquille et estimée pour ne pas être abandonnée… ».23 Mais, Diderot s’inquiète, lui aussi, de voir l’éducation bouleverser les structures sociales. Il critique « l'ambition des parents jaloux de tirer leurs enfants de la condition subalterne qu’ils exercent ».24

Ces quelques citations nous montrent qu’en cette période, les idées de progrès et de justice sont de plus en plus fortes, mais qu’elles contiennent des contradictions évidentes. Rien d’étonnant à cela, puisque c’est, dans les domaines politiques, juridiques, culturels, techniques, scientifiques, sociaux, une nouvelle société qui émerge peu à peu, avec bien des difficultés, de la vieille société féodale en crise.

Les premières réalisations en matière d’enseignement agricole sont dues à l’initiative de sociétés d'agriculture ou de nobles, grands propriétaires terriens.25

La Société d’Agriculture de Limoges créé une école en 1760, mais le débat sur l'intérêt de la formation des agriculteurs n'est pas clôt pour autant. En 1764, les membres du bureau de Brive de la Société traitent de la question : « Est-il avantageux ou nuisible que les paysans sachent lire, écrire et chiffrer ? Il y eut partage de sentiments parmi les Messieurs du bureau : les uns soutinrent que savoir lire, écrire et chiffrer, bien loin d'être un obstacle aux progrès de l'agriculture, devait au contraire y contribuer. Ils représentèrent qu'une chose, bonne en elle-même, ne doit pas être détruite parce que quelques particuliers en abusent. Ils ajoutèrent, pour appui de leurs sentiments, que, s'il y a des paysans, qui sachant lire, écrire et chiffrer, gâtent leurs propres affaires et quelques fois celles de leurs voisins, il y en a un plus grand nombre encore qui ne sachant ni lire, ni écrire, ni chiffrer, les font très mal.

Les autres, et ce fut le plus grand nombre, en convenant qu'il n'en vaudrait absolument que mieux pour l'agriculture que chaque paysan sût lire, écrire et chiffrer, observèrent très judicieusement, que, dans l'état où sont les choses, presque tous ceux qui sont dans ce cas, sont autant de sujets perdus pour l'agriculture, en devenant recors, sergens, huissiers, gardes des fermes, ou enfin des maîtres d'école dans leurs villages, où, en formant des élèves qui leur ressemblent, ils ne font que perpétuer la fainéantise et l'ignorance [sic] ».26

Un agronome François Thomas Moreau de la Rochette, fonde en 1763 une école d'arboriculture sur les vastes pépinières de son domaine près de Melun. Il y accueille des enfants trouvés, 25 au début, pour en faire des jardiniers. Le 9 février 1767, le Conseil d'État transforme l'établissement en école publique pour 50 enfants qui doivent demeurer jusqu'à 25 ans. Moreau est nommé par le Roi Inspecteur général des pépinières qui doivent être créées dans plusieurs régions sur le modèle de la Rochette. L'École est fermée en 1769, l'abbé Terray la rétablit en 1770, elle est supprimée en 1780 par Necker sous prétexte d'économie. En 13 ans d'existence, cet établissement, unique en France, a formé 400 jeunes et a produit un million d'arbres, dont plus de cent mille arbres fruitiers distribués gratuitement.

En 1771, le Secrétaire d'État à l'agriculture, le comte Henri Léonard Bertin, favorise l'installation près de Compiègne d'un « séminaire de laboureurs », sur le domaine d'Annel prêté par Panellier. L'établissement dirigé par Sarcey de Sutières, membre de la Société d'agriculture de Paris, reçoit chaque année une douzaine de jeunes de vingt à trente ans qui sont hébergés et suivent les cours gratuitement. A la fin de l'année, ils reçoivent une charrue et une herse. L'institution disparaît en 1775, victime de rivalités et du départ de Bertin.

C’est encore l’appui de Bertin qui permet à Claude Bourgelat de créer à Lyon, en 1761, la première école vétérinaire et d’établir la seconde à Alfort en 1765. Le 16 août 1782, une décision ministérielle crée à l’École vétérinaire d’Alfort une chaire d’« Économie Rurale »27 contre l’avis des vétérinaires traditionnels. Le titulaire en est Daubenton qui refuse de reconnaître la liaison entre élevage et agronomie, la chaire dispose de nombreux moyens, basse-cour, volière, bergeries, étables, porcheries, chenil. Puis, une ferme de près de 200 hectares est annexée à la chaire, afin de servir à la formation des élèves, et de permettre des expériences à l’initiative de la société d’Agriculture. L'exploitation est dirigée par Victor Yvart, futur titulaire de la chaire. Par décret de la Convention du 18 avril 1795, les écoles vétérinaires sont dénommées « Écoles d’Économie Rurale Vétérinaire ».28

Auteur d’un « Cours complet d’agriculture théorique, pratique, économique… », l’abbé Rozier, adjoint de Bourgelat à Lyon, après avoir, à la demande de Turgot, étudié l’implantation d’une école d’agriculture en Corse, propose en 1775, d’affecter le Château de Chambord et son immense parc qui comprenait 2 500 ha de culture et 2 500 ha de bois à la création d'une école nationale d'agriculture. Le projet n'est pas retenu par le Comité d'agriculture de la Constituante.29

Enfin, en 1786, Louis XVI crée la ferme expérimentale et la bergerie de Rambouillet et il y fait introduire, à grands frais, des mérinos espagnols pour les implanter en France ; une école de bergers y est installée quelques années plus tard.30

Ces quelques exemples montrent l’existence d’initiatives diverses, mais elles restent très limitées en nombre et ne durent souvent que quelques années. Le recensement de ces établissements est difficile à réaliser. Notons que selon une enquête faite au moment de la Révolution, il y a en France 35 sociétés et bureaux d’agriculture, 20 jardins des plantes et cabinets d’histoire naturelle, 2 écoles gratuites d’agriculture et de botanique.31 Ces institutions ont peu d'impact sur la masse paysanne qui n’est pas touchée directement ; ce sont les grands propriétaires et fermiers qui ont été atteints.

Le XVIIIe siècle avait mis au premier rang des métiers l’agriculture, mais cette priorité ne s’est pas traduite dans le domaine de la formation. Il n’y a pas en agriculture, à l’inverse de ce qui se passe dans le secteur vétérinaire, d’équivalent aux grandes écoles techniques que sont l’École des Ponts et Chaussées et l’École des Mines. L’idée que l’agriculture doit utiliser les découvertes scientifiques et que le métier de la terre peut être enseigné n’est pas encore acceptée. Les conditions économiques et sociales du monde rural n'incitent pas à un tel changement.

Notes

1 SOBOUL, Albert, « Liberté, égalité, propriété », In : FAILEVIC, Maurice et de la ROCHEFOUCAULD, Jean.-Dominique. 1788. Luttes révolutionnaires pour une propriété paysanne. Paris, Éditions Sociales, 304 p., p. 9-42 ; p.14.

2 ARMENGAUD, André. « Le rôle de la démographie », In : BRAUDEL, F. et LABROUSSE, E. ed. Histoire économique et sociale de la France. Paris, PUF, 1970, réédition 1993, coll. « Quadrige » T. III - 1789-1880 ; 1089 p. ; p. 165.

3 En 1789, l’Angleterre compte 9 millions d’habitants, les États allemands, 22 et les États italiens, 18.

4 Voir BOURDE, André J. Agronomie et agronomes en France au XVIIIIe siècle. Paris, SEVPEN, 1967, 3 vol. 1740 p.

5 L’agronomie ne se constituera réellement comme science qu’après 1840, grâce en France, aux travaux d’Adrien de Gasparin. Cf. CLÉMENT, Jean-Michel. « Gasparin, son apport à l’épistémologie agronomique ». Actes du XII e Congrès international d’histoire des sciences. Paris 1968. Paris, Librairie Blanchard. 1969. p.15-17.

6 BLOCH, Marc. Les caractères originaux de l’histoire rurale française. Paris, A. Colin, 1964, 266 p. + planches ; « La lutte pour l'’individualisme agraire dans la France du XVIIIe siècle ». Annales d'histoire économique et sociale, 1930, n° 7, p. 389-383 et n° 8, p. 511-556.

7 BOULAINE, Jean. Histoire de l'agronomie en France. Paris, Tec et Doc. - Lavoisier, 1992, 392 p. ; p.186.

8 BLOCH, Marc. Les caractères originaux… op. cité, p.221.

9 Idem, p.227.

10 Idem, p.228. « Manouvriers » : ouvriers agricoles permanents, les « domestiques » ; « journaliers » : ouvriers agricoles saisonniers, à la journée ; « laboureurs » : paysans ayant charrue et attelage, cultivant la terre en propriété ou en fermage.

11 Idem, p.233.

12 BOURDE, André J. Agronomie et Agronomes… op. cité. T. 3, p.1584.

13 MORICEAU, Jean-Marc. « Au rendez-vous de la ''révolution agricole'' dans la France du XVIIIe siècle. A propos des régions de grande culture ». Annales HSS, janvier-février 1994, n° 1, p. 27-63

14 BEAUR, Gérard - « Les Chartier et le mystère de la révolution agricole ». Histoire et mesure, 1996, XI-3/4 ; p.367-388.

15 MORICEAU, Jean-Marc « Au rendez-vous de la ''révolution agricole'' … art. cité, p. 63.

16 LÉON, Antoine. La Révolution française et l’éducation technique. Paris, Société des Études Robespierristes. 1968. 314 p. (Bibliothèque d’Histoire Révolutionnaire - 3e série – n°8), p.32.

17 BERNARD, Régis. « Les petites écoles rurales d’Ancien Régime. Lectures et hypothèses », In : BERNARD, régis et al. Éducation, fête et culture. Lyon, PUL, 1981, p. 11-60 ; p. 33-34.

18 FURET, François et OZOUF, Jacques. Lire et écrire, l’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry. Paris, Éditions de Minuit, 1977. 2 tomes : 390.et 379 p. Coll. “Le sens commun”.

19 GUICHERD, Jean. « L’enseignement agricole », In : Collectif. Dijon et la Côte d’Or en 1911. 40e Congrès de l’Association française pour l’avancement des sciences. Dijon, 1911. Dijon, Eugène Jacquot, 1911 ; 3 tomes, T.I : 590 p. ; T.II : 472 p. ; T.III : 436 p. - III, p. 256-257.

20 Ministère de l’Agriculture. Rapport sur l’enseignement agricole en France publié par ordre de Monsieur VIGER, ministre de l’agriculture. Paris, Imprimerie Nationale, 1894. 2 tomes. 270 et 214 p. Tome 1 - TISSERAND,. « Considérations générales et législation ». p.11.

21 SNYDERS, Georges. La pédagogie en France au XVII et XVIIIe siècles. Paris, PUF., 1965, 460 p. ; p.399-410.

22 Il est curieux de noter qu’Emmanuel Le Roy Ladurie se référant à l’ouvrage de Snyders, supprime totalement la contradiction mise en évidence par celui-ci. Voltaire est donc présenté comme un affreux réactionnaire hostile à l’éducation populaire, affirmation reprise sans vérification dans de nombreux ouvrages. LE ROY LADURIE, Emmanuel. « De la crise ultime à la vraie croissance. 1660-1789 ». In : DUBY, Georges et WALLON, Armand, ed. Histoire de la France rurale. Paris, Le Seuil, 1975 ; T. 2 - LE ROY LADURIE, Emmanuel, dir. - L’âge classique des paysans de 1340 à 1789, 624 p. ; p.529.

23 LÉON, Antoine. La Révolution française et l’éducation technique. op. cité p.32.

24 SNYDERS, Georges. La pédagogie en France … op. cité, p.409.

25Voir sur ces débuts BOURDE, André J. Agronomie et Agronomes... op. cité. p.1203-1225.

26 PAROT, Jean-Claude. « Mise en place et fonctionnement de la société d’agriculture de Limoges (1759-1785). La monarchie éclairée et la promotion du progrès agricole », In : BOULET, Michel, dir. Les enjeux de la formation des acteurs de l’agriculture (1760-1945). Actes du colloque ENESAD 19-21 janvier 1999. Dijon, Educagri éditions, 2000, 525 p. ; p. 259-266.

27 Par « économie rurale », il faut entendre tout ce qui concerne la direction et la gestion d'un domaine, sciences et techniques de l'agriculture, organisation du travail.

28 DECHAMBRE, P. - « L’enseignement de l’agriculture dans les écoles vétérinaires », In : Association Amicale des Anciens Élèves de Grignon - Un siècle d’enseignement agricole - Centenaire de Grignon. Saumur : Imp. Rolland, 1926, 272 p. et 151 p., Tome I pp.63-66 ; voir aussi BOURDE, A.J. - Agronomie et Agronomes… - op. cité, p.1 222.

29 Lettre de l'Abbé Rozier à François de Neufchâteau en date du 24 novembre 1791, publiée In : FRANCOIS de NEUFCHATEAU. Dictionnaire d'agriculture pratique. Paris, Bureau central des dictionnaires, 1836. 2 tomes, CXI + 594p. et 782 p. ; p. XXIII- XXIV.

30 FRANCK, Jean et STEPHAN, Édouard. La Bergerie nationale de Rambouillet. Histoire du Mérinos et d’une école. 1786-1986. Dijon, INRAP, 1986, 150 p.

31 LÉON, Antoine. La Révolution française et l’éducation technique.… op. cité, p.61.

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