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L'école des paysans

Résumé du rapport sur l'échec scolaire dans l'enseignement agricole [1983]

24 Octobre 2018 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Rapport au ministre sur echec scoliare

MINISTÈRE DE L'AGRICULTURE

BÂTIR L'ENSEIGNEMENT AGRICOLE

DE LA RÉUSSITE DES JEUNES ET DU DÉVELOPPEMENT RURAL

(résumé)

L'enseignement technique agricole, comme l'ensemble du système éducatif français, connaît une crise dont l'un des signes les plus évidents est l'ampleur de l'échec scolaire, aboutissant à une sortie importante de jeunes avec une formation générale insuffisante et sans qualification professionnelle.

Face aux profondes transformations économiques, sociales et culturelles, à l'élévation et à l'évolution des besoins de formation, la politique scolaire suivie depuis la fin des années 50 a été ségrégative et antidémocratique, s'appuyant sur un système d'orientation-sélection fondé sur l'échec d'une grande partie des élèves. Les jeunes ainsi rejetés, sont essentiellement issus des couches économiquement et socialement les plus défavorisées, ouvriers, salariés agricoles, petits agriculteurs, employés. Les enfants de familles nombreuses, les filles, sont touchés plus fortement par toutes les formes d'échec.

L'enseignement agricole, après le rapide développement des années 60, a fonctionné selon les mêmes principes, considéré dans son cycle court comme lieu d'accueil pour les jeunes connaissant des difficultés scolaires. Les retards, le manque d'intérêt vis-à-vis de l'enseignement des enfants d'agriculteurs et de ruraux étaient tels que la majorité d'entre eux n'a pas accédé à cet enseignement, pourtant destiné à les accueillir en priorité. La suppression des 4e et des 3e dans les établissements publics agricoles, a accentué ce mouvement en approfondissant la coupure avec l’Éducation nationale.

Quant aux jeunes entrant dans nos établissements, ils ont été répartis entre deux secteurs : un cycle court connaissant des échecs nombreux, où se retrouvaient les plus défavorisés ; un cycle long, au recrutement sélectif, chargé de former des "chefs d'entreprise-agricole" et des cadres techniques pour l'agro-industrie.

1 – L'échec scolaire dans l'enseignement agricole

Étudier l'échec scolaire suppose de définir un certain nombre de situations révélatrices de cet échec et repérables sans trop de difficultés. A tous les niveaux du système éducatif, ont été définis des objectifs qui doivent être atteints après un parcours de formation d'une durée déterminée. Ce sont autant d'éléments permettant de délimiter les cas d'échec.

En ce qui concerne l'enseignement technique agricole, enseignement préparant à certains types de métiers, la loi de 1960 et les textes qui l'ont précisé me conduisent à ajouter aux cas traditionnels, retards et redoublements, abandons, échec à 1'examen final, d'autres signes traduisant l'échec de l'enseignement agricole.

Ce sont :

- le non-accès à l'enseignement agricole pour les enfants des catégories "prioritaires" que sont les agriculteurs et les salariés agricoles, mais aussi pour les jeunes souhaitant obtenir une qualification professionnelle agricole ou agro-industrielle notamment.

- le non-accès à la filière choisie ou à l'option,

- le non-accès à l'enseignement supérieur, agricole, agronomique ou vétérinaire en premier lieu.

11 Importance de l'orientation

De nombreux jeunes qui travaillent dans l'agriculture et les professions connexes, n'ont pas suivi de formation dans l'enseignement agricole.

Dans la majorité des cas, il n'y a pas d'orientation longuement réfléchie, après une information précise sur les filières et les débouchés. Des jeunes se retrouvent ainsi dans des formations ne correspondant pas à leurs projets. En outre, des enseignants de collège ont tendance à considérer l'enseignement technique comme réservé aux élèves en difficulté, l'enseignement agricole étant en dessous des enseignements industriel et commercial. Des élèves en situation d'échec plus ou moins important sont ainsi dirigés malgré eux vers l'enseignement agricole où "le travail de la terre" et les liens avec la nature sont supposés les aider à se réinsérer scolairement.

Tout ceci explique des comportements passifs, des conduites d'échec chez un certain nombre d'élèves.

A l'évidence, l'orientation est un des domaines clés dans la lutte contre l'échec scolaire.

12 - Retards et redoublements

Malgré des statistiques très insuffisantes, on estime que les élèves de l'enseignement agricole ont en moyenne 1 an de retard à l'entrée. Ces retards sont plus nombreux et plus importants en cycle court, notamment dans les formations par alternance. Les filles sont un_peu plus en retard que les garçons, les citadins un peu plus que les ruraux.

Les redoublements sont moins importants qu'à l’Éducation nationale, avec une tendance à la baisse en cycle court. Diverses enquêtes ont montré que les enfants des catégories socio-professionnelles les moins favorisées, confrontés à des difficultés scolaires après la 3e, choisissent souvent 1'abandon plutôt que le redoublement. C'est le cas dans le cycle court agricole.

13 – Abandons et sorties prématurées.

Chaque année, 10 700 jeunes sortent prématurément du cycle court agricole, dont 8 900 abandonnent toute formation. Les jeunes filles abandonnent plus que les jeunes gens, notamment dans les options dites "féminines", dont les débouchés professionnels ne sont pas très attirants (plus de 50 % d'abandons en BEPA-EFR)-Les abandons féminins sont très importants dans les formations par alternance. Dans le cycle long, les sorties sont très réduites.

Au total, il y a annuellement 12 000 sorties prématurées de l'enseignement et de l'apprentissage agricoles, soit près d'1 jeune sur 4 entrés en formation.

Les jeunes agriculteurs, qui vivent dans un milieu où l’École est encore peu appréciée comme moyen de formation professionnelle, car trop coupée des réalités et pratiques sociales et culturelles rurales, abandonnent en pensant suivre plus tard une formation pour adultes. C'est ce qui se passe effectivement pour un jeune agriculteur sur deux à l'installation.

Enfin, bien qu'il soit malaisé d'en cerner l'ampleur, un autre type de sortie a lieu, surtout en cycle long. Dans certains établissements, on pratique une forte sélection avant l'année terminale, afin d'obtenir de bons taux de réussite aux examens. Les jeunes ainsi écartés ne peuvent pas toujours retrouver une place dans l'enseignement agricole. Cette pratique semble une conséquence de l'importance accordée aux résultats aux examens dans le classement des établissements. Ne garder que les mieux adaptés à l'examen permet d'obtenir des scores remarquables.

14 – Échecs à l'examen

Sur la période 1978-1982, ce sont annuellement plus de 11 000 jeunes qui sont sortis sans diplôme, soit 23 % du flux de sortie, dont près de 6 800 en BEPA.

Les meilleurs résultats aux examens se trouvent dans le public, notamment en cycle court, puis dans le privé temps plein. La tendance est à l'amélioration des taux de réussite calculés sur les présents à l'examen.

Il convient, sans aucun doute, d'examiner la conception même de l'examen de sortie et son contenu, car il apparaît anormal que 25 % des élèves ayant suivi toute une filière de formation soient considérés comme indignes du diplôme terminal.

15 - Accès à l'enseignement supérieur

Les élèves diplômés du BTAG ou du Bac D' ont de plus en plus de difficultés pour entrer dans l'enseignement supérieur, que ce soit dans l'enseignement supérieur agricole et agronomique ou à l'université.

Les études dans un établissement agricole apparaissent comme un handicap supplémentaire pour les enfants d'agriculteurs, et ceux des ruraux, notamment ouvriers, souhaitant entrer dans une ENSA.

16 - Bilan de l'échec scolaire

Ce sont donc près de 50 % des élèves qui sortent sans diplôme, et parmi les diplômés l sur 5 n'a pas le niveau minimum pour la capacité professionnelle des agriculteurs, c’est-à-dire le BEPA.

L'efficacité de l'enseignement agricole est très faible par rapport à l'ambitieux projet de 1960, elle l'est encore plus face aux besoins de formation des années 80.

2 – Propositions pour combattre l'échec scolaire

Afin de créer les conditions de la réussite pour les jeunes en formation dans l'enseignement agricole, il convient d'atteindre six objectifs :

- combattre les bases sociales de l'échec scolaire,

- améliorer l'orientation,

- prendre en compte les besoins individuels de formation,

- ouvrir l'enseignement sur la vie active,

- transformer les modalités d'évaluation,

- développer la participation de tous à la vie de l'établissement.

Pour lutter contre les inégalités actuelles, ces mesures concernent prioritairement les jeunes filles.

Le succès de la mise en œuvre de cet ensemble de propositions est conditionné par :

- la transformation de la formation des personnels,

- le développement d'un dispositif d'observation et de recherche sur l'enseignement et la formation professionnelle en milieu rural.

21 Combattre les bases sociales de l'échec scolaire,

- Développement de la préscolarisation en milieu rural,

- Carte scolaire unique enseignement agricole-éducation nationale,

- Gratuité réelle des fournitures scolaires et des études,

- Revalorisation des bourses pour tous les niveaux d'études,

- Aides spécifiques pour les familles les plus défavorisées.

22 - Améliorer l'orientation

A titre transitoire = + rétablissement des 4e et 3e préparatoires à l'enseignement agricole,

+ revalorisation de l'apprentissage agricole,

- ouverture dans les collèges de l’Éducation nationale d'options technologiques à caractère agricole et rural,

- création à la DGER d'un service d'information-orientation lié à l'ONISEP, rédigeant des documents sur les métiers ruraux et les formations y conduisant,

- ouverture dans chaque Inspection régionale d'Agronomie, d'un bureau d'information et d'accueil, relié aux C.I.O.,

- organisation de journées d'études pour les conseillers d'orientation et les professeurs de l’Éducation nationale,

- tenue de réunions d'information pour les parents d’élèves et les élèves par les Inspections régionales d'Agronomie,

- mise en œuvre d'une campagne permanente d'information sur l'enseignement agricole et les métiers ruraux utilisant tous les moyens de communication de masse,

- création de lycées polyvalents ruraux, où coexistent des formations agricoles et non-agricoles, avec la double tutelle Agriculture-Éducation nationale,

- présence dans chaque établissement du cycle court et du cycle long, les enseignants intervenant indifféremment dans l'un ou l'autre,

- faciliter l'accès à l'enseignement supérieur par l'ouverture de classes préparatoires spéciales, en harmonie avec la réforme de l'enseignement supérieur,

- création du Service Unifié d'Information et d'Orientation intervenant dans l'ensemble du système éducatif.

23 Prendre en compte les besoins individuels de formation.

- A l'entrée dans l'enseignement agricole, élaboration d'un projet individuel de formation avec la participation des parents, se traduisant dans un contrat de formation entre l'élève et l'équipe éducative. Une attention particulière est portée à la résolution des problèmes d'orientation des jeunes filles,

- suivi personnalisé par l'équipe éducative et un tuteur,

- utilisation des CDI pour acquérir la maîtrise du travail individuel,

- développement de l'imagination et de la créativité à travers des activités sociales et culturelles dans le milieu.

24 - Ouvrir l'enseignement sur la vie active

- sortir l'enseignement de l'établissement scolaire :

. stages en exploitation agricole,

. stages dans des entreprises rurales, des communes, associations,...

. participation à des actions de développement culturel, socio-économique, animation sociale,...

- faire entrer le milieu environnant dans l'établissement :

. interventions de praticiens, agriculteurs, ouvriers, dirigeants d'entreprises, élus locaux, chercheurs,...

. à cet effet, est constituée une équipe pédagogique élargie, avec ses intervenants extérieurs, .

- mise en œuvre d'une alternance de type nouveau par l'insertion des activités de formation dans un programme de travail élaboré par l'équipe pédagogique et une entreprise ou collectivité. Exemple : suivi d'exploitations agricoles ; assistance technique et scientifique à une coopérative de transformation ; participation à l'élaboration et la mise en œuvre d'un plan de développement régional,

- élaboration d'"options de base” moins nombreuses, complétées par des spécialisations au moment de l'insertion professionnelle. Les options où se retrouvent majoritairement les jeunes filles sont examinées en priorité.

25 – Transformer les modalités d'exploitation

- suppression des redoublements par le recours à l'évaluation continue et aux unités de valeurs, appuyé par des moyens de soutien,

- examen final attestant les acquis grâce à des épreuves de synthèse et à la prise en compte de l'évaluation continue, la quasi-totalité des élèves étant diplômée.

- les candidats n'ayant pas le diplôme voient leurs acquis validés (certificats) et peuvent les compléter dans le cadre de la formation des adultes,

- les établissements sont classés en fonction du faible nombre de sorties prématurées et d'échecs.

26 – développer la participation de tous à la vie de l'établissement

- élaboration,grâce à une consultation de tous les élèves et des mouvements de jeunes, d'un statut du jeune en formation, et d'un statut du délégué,

- des temps et lieux sont prévus pour que les jeunes se retrouvent entre eux,

- réexamen des règlements intérieurs dans le sens d'une plus grande responsabilité des jeunes,

- des mesures d'urgence sont prises pour permettre aux jeunes filles d'avoir accès à l'internat et de participer pleinement à la vie de la collectivité scolaire,

- l'Association Sportive et Culturelle voit son rôle amplifié, la gestion par les jeunes développée. Les relations avec les associations du milieu rural permettent aux jeunes de disposer de multiples possibilités de loisirs, notamment le week-end,

- les parents sont associés en permanence à la conception, à la mise en œuvre, à l'évaluation et au suivi de l'action éducative,

- des réunions entre enseignants et parents sont organisées à l'extérieur de l'établissement, dans les principales zones de recrutement,

- les personnels responsables du suivi individuel rencontrent systématiquement les familles.

 

LA FORMATION DES PERSONNELS

- Collaboration permanente entre les Universités et les écoles de formation d'enseignants du ministère de l'Agriculture dans le souci d'élever le niveau de qualification des formateurs,

- importance accrue donnée à l'acquisition de connaissances de base dans les sciences utiles à l’éducation ; à la pratique de la relation d'enseignement ; à la connaissance des adolescents et adultes en situation de formation,

- stages permettant de connaître les pratiques sociales et culturelles des milieux d'origine des élèves,

- effort exceptionnel pour la formation continue des personnels, grâce à des sessions régionales et nationales,

- participation encouragée des équipes pédagogiques à des recherches-actions à partir de leurs pratiques professionnelles.

 

CRÉATION D'UN OBSERVATOIRE DE L'ENSEIGNEMENT ET DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE EN MILIEU RURAL

- Mission : Observer, connaître et faire connaître les réalités, les pratiques de l'enseignement et de la formation professionnelle en milieu rural ; participer à la résolution des problèmes rencontrés,

- Organisation :

. un service de collecte d'informations et de réalisations d'études, constitué par les services centraux et extérieurs de la DGER, en liaison étroite avec les services.de l’Éducation nationale,

. un service de recherches pour impulser et coordonner les travaux de recherche.

Il est constitué par le rassemblement volontaire (conventions pour des projets) d'institutions et équipes diverses : Écoles de formation des personnels de l'enseignement agricole, INRAP, INPSA, laboratoires INRA, CNRS, équipes pédagogiques d'établissements, ...

L'observatoire est très décentralisé, très lié aux réalités locales. Il est articulé avec les institutions de recherche du Ministère de l’Éducation nationale. Il est animé par une petite équipe qui n'a aucun pouvoir de décision et ne dispose pas d'une structure administrative de gestion.

Michel BOULET

Février 1983

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