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L'école des paysans

Enseignement théorique et pratique de l'agriculture. Mathieu de Dombasle 1843

15 Novembre 2018 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Documents d'archives

Extrait de « Réflexions sur quelques branches de l'enseignement public en France ».

Soucieux de l'état de l'enseignement, l'auteur souligne dans un avant-propos que l'enseignement doit évoluer avec la société et il lui semble « que 1'on n'est pas assez convaincu de 1'urgence de certaines modifications que l'état de la société rend indispensables ». Il déplore tout d'abord la tendance à vouloir donner un enseignement primaire trop élevé, ce qui « fait qu'une multitude de jeune gens des classes inférieures […] prennent leur ambition pour de la capacité, et veulent échanger la vie tranquille et laborieuse du cultivateur ou de l'honnête ouvrier contre un avenir qui leur présente plus d'attraits ».

En ce qui concerne les établissements du second degré, dont il souhaite voir le nombre augmenter, l'auteur condamne « l'obstination […] à faire de l'étude des langues anciennes la base de l'enseignement de la jeunesse, dans les classes élevées de la société ». La raison en est la place politique de l’enseignement.

Dénonçant le conservatisme de l'Université, Dombasle affirme : « dans l'état de notre civilisation, il est impossible qu'un si monstrueux préjugé se propage encore longtemps ; et nos petits-neveux ne voudront pas croire qu' au milieu du dix-neuvième siècle, l'étude du grec et du latin formait encore la base de l'instruction dans nos écoles publiques ».

Après avoir dénoncé le monopole de l’École Polytechnique dans le recrutement des grands corps de l’État, et demandé le remplacement des écoles d'arts et métiers, peu efficaces, par des cours industriels, l'auteur consacre le dernier chapitre à l'enseignement agricole.

M. BOULET

 

Chapitre V. ENSEIGNEMENT THEORIQUE ET PRATIQUE DE L'AGRICULTURE.

1re SECTION

Ce qu'on doit entendre par théorie et pratique en agriculture. - L'agriculture est-elle une science ?

L'enseignement de l'agriculture est une chose toute nouvelle en France, et l'on peut même dire en Europe ; on ne doit donc pas même être surpris que les idées ne soient pas encore bien fixées sur ce sujet. Je vais exposer ici les opinions qui m'ont été suggérées par la pratique de cet enseignement, et par de nombreuses observations de faits parmi les diverses classes d'hommes qui se livrent à la culture du sol. L'enseignement agricole a pour objet la théorie et la pratique ; ainsi, si l'on veut se former des idées nettes sur cette matière, il faut d'abord bien définir ce qu”on doit entendre par ces deux expressions.

Le domaine de l'agriculture est l'exploitation des champs, des prés et du bétail, qui se lient ensemble par des rapports intimes ; et cette exploitation, dans un état avancé de l'art, se distingue nettement des autres branches de la culture du sol. La théorie de l'agriculture se compose des règles formulées en doctrines, et qui se rapportent à cette branche spéciale de connaissances, considérée en elle-même. Ces règles sont simples et peu nombreuses dans les systèmes agricoles peu avancés ; mais elles prennent une grande extension, et forment un véritable corps de doctrines, lorsqu'on considère l'art parvenu à une période où il s'exerce dans des combinaisons plus nombreuses et plus variées. Elles sont déduites de l'observation comparée des faits dans un grand nombre de circonstances diverses. Tant que ces règles ne sont pas appliquées, elles ne sont réellement que de la théorie ; et elle constituent cette branche de connaissances que l'on nomme théorie de l'agriculture.

On a aussi donné quelquefois le nom de théorie agricole, à des règles puisées dans l'application aux opérations de la culture, de quelques autres sciences et particulièrement de la chimie et de la physiologie végétale. Cela vient de ce que quelques personnes étrangères à la pratique agricole, se sont persuadées que l'agriculture n'est qu'une application des sciences physiques et naturelles. Si l'on veut dire par là que toutes les opérations de la culture sont régies par les lois que la nature a tracées à l'organisation des corps vivants et à l'action que les corps inorganiques exercent sur eux, on a parfaitement raison, et tout, dans la culture, est soumis à ces lois. Mais la question est de savoir si les sciences qu'on appelle la physique, la chimie, l'histoire naturelle, sont assez avancées de nos jours, ou plutôt si les hommes qui s'y sont livrés ont dirigé avec assez d'attention leurs recherches vers les faits de l'agriculture, pour pouvoir en éclairer les opérations, de telle sorte qu'on puisse dire que l'agriculture ne se compose que de l'application de ces sciences, ou même qu'elle peut tirer beaucoup de secours de ces applications. Nous sommes bien loin, malheureusement, d'être arrivés à ce point ; et à part quelques faits très peu nombreux, les sciences, bien loin de pouvoir servir de guide, ne peuvent pas même expliquer les faits les plus usuels. On se hasarde quelquefois à donner des explications de ce genre ; mais elles sont si peu précises, et les faits sont régis par tant de causes, dont le plus grand nombre nous sont encore inconnues, que chacun peut les expliquer à sa manière ; aussi, nous voyons souvent qu'il y a autant d'explications du même fait qu'il y a de savants qui s'en sont occupés. Dans la réalité, il faut réduire à infiniment peu de chose les améliorations qui ont pu être apportées jusqu'ici dans les procédés de l'agriculture, au moyen des applications de la chimie ou de la physiologie végétale.

De nos jours, ces vérités sont bien connues de la plupart des hommes éclairés qui se livrent à l'économie rurale ; et les mécomptes éprouvés trop souvent dans ces derniers temps, par ceux qui ont voulu faire de l'agriculture avec de la chimie ou de l'histoire naturelle, sont un préservatif suffisant pour ceux qui seraient tentés de les imiter. Aussi c'est seulement parmi des hommes très savants, mais entièrement étrangers à la science agricole proprement dite, que l'on entend répéter encore que l'agriculture n'est qu'une application des sciences physiques et naturelles. On lui dénie sa spécialité comme science, parce qu'on ne veut donner ce titre qu'aux branches de connaissances qui occupent les hommes auxquels on donne le plus généralement le nom de savants, dans les sociétés des villes. Cependant, si l'on considère comme des sciences la botanique, la zoologie et les autres branches de l'histoire naturelle, comment pourrait-on refuser cette dénomination à une branche de connaissances fondée comme elles sur l'étude et l'observation des faits que nous offre la nature, et qui se composent de combinaisons extrêmement variées par lesquelles l'homme peut modifier l'action des agents naturels, et jusqu'aux effets produits par le développement des forces vitales, dans tous les êtres organisés qu'il tient sous son empire ?

Sans doute, il arrivera un jour que les autres sciences pourront venir efficacement en aide à l'agriculture ; mais ce sera seulement lorsque des savants se seront rapprochés plus qu'ils ne 1'ont fait jusqu'ici des faits agricoles, et lorsqu'ils auront dirigé avec assiduité leur attention pendant une longue suite d'années, sur le développement de ces faits dans toutes leurs variétés ; car ce n'est qu'ainsi que l'on peut espérer de saisir les rapports qui les lient aux lois qui régissent la nature animée et la nature inorganique. Pour le présent, on ne peut appeler théorie agricole que celle que l'agriculture proprement dite s'est faite à elle-même, et d'après la définition que j'en ai donnée tout à l'heure.

Quant à la pratique,il y a d'abord la pratique manuelle, celle qui consiste dans l'habileté que l'on acquiert par l'habitude dans l'exécution mécanique des diverses opérations. Ainsi, pour labourer à la charrue ou à la bêche, pour semer en proportions variées sur un espace de terre donné, des graines de divers volumes, pour manier avec dextérité la faucille ou la faux, pour lier adroitement les gerbes, etc., il faut une habitude que l'on ne peut acquérir que dans un assez long espace de temps ; et c'est là ce qui constitue la pratique manuelle des opérations de culture.

Mais pour le chef d'une grande exploitation, la pratique est toute autre chose : c'est ce que l'on peut appeler la pratique intellectuelle ; et l'on peut la définir l'habitude de l’application des théories. En effet, ce n'est que par une assez longue habitude qu'un cultivateur peut prévoir les effets qu'il obtiendra en cultivant telle plante dans le sol qu'il a sous les yeux, en admettant telle succession entre les diverses récoltes, dans les circonstances où il se trouve placé, en préparant chaque espèce de sol par un certain nombre de cultures exécutées à certaines époques, en employant telle méthode pour l'amélioration de ses races de bestiaux, pour leur éducation ou pour leur engraissement. C'est aussi par l'habitude et l'expérience, que le chef d'une exploitation apprend à diriger sa conduite envers ses subordonnés, à établir l'ordre convenable dans les travaux de tous genres, dans l'administration de son personnel, et dans la partie financière de son entreprise. Pour les opérations manuelles,la pratique du chef d'exploitation consiste à être habitué à juger si elles sont bien ou mal exécutées par les individus qu'il y emploie ; et à connaître assez chaque opération pour donner une bonne direction à ceux qui l'exécutent.

Dans la petite culture, lorsque le même homme dirige les opérations et les exécute de ses mains, la pratique manuelle et la pratique intellectuelle sont réunies dans le même individu. Mais dans la moyenne et dans la grande culture, lorsque le maître dirige les travaux qu'il fait exécuter par des agents salariés, la pratique intellectuelle est la part du chef de l'exploitation, et la pratique manuelle est réservée aux hommes qui exécutent les ordres qui leur sont donnés. Parmi les hommes qui dirigent, soit comme propriétaires, soit comme fermiers, des exploitations de quelque étendue, un grand nombre sont considérés comme d'habiles praticiens, et le sont en effet, sans exécuter de leurs mains les travaux de culture ; et presque toujours même sans être en état de la faire, aussi bien du moins que le font les hommes qu'ils emploient à exécuter leurs ordres. L'art de commander fait beaucoup plus ici que la dextérité dans l'exécution ; et le maître qui fera faire chez lui les meilleurs labours, sera celui qui saura le mieux diriger le travail de ses gens, et en aucune façon celui qui sera lui-même le plus habile laboureur.

Maintenant, pour appliquer à l'enseignement de l'agriculture les idées que je viens d'exposer, nous allons considérer cet enseignement : 1. dans les écoles primaires des communes rurales ; 2. dans les cours oraux que l'on fait dans les villes ; et 3. dans les cours réunis à des exploitations rurales, c'est-à-dire dans les établissements auxquels on a donné le nom d'instituts agricoles.

2e SECTION

De l'enseignement agricole dans les écoles primaires, et des cours oraux faits dans les villes

Une des idées qui se sont le plus généralement répandues depuis quelques années parmi les classes éclairées de la société, c'est le vœu d'introduire l'enseignement de l'agriculture dans les écoles primaires des campagnes. C'est là, je crois, une tendance entièrement erronée : d'abord, l'âge des élèves qui fréquentent ces écoles n'est pas celui où il est possible de leur donner même les notions les plus simples sur la théorie de l'agriculture ; et si les plus avancés d'entre eux peuvent en saisir quelques idées, il n'en résultera qu'une instruction superficielle et confuse qui se trouverait presque toujours en défaut, si les élèves voulaient plus tard en faire l'application. Ensuite, les instituteurs ne peuvent avoir acquis eux-mêmes, soit dans les écoles normales, soit dans leurs lectures qu'une instruction théorique très superficielle ; et quand à la pratique intellectuelle, c'est-à-dire l'habitude de l'application de ces théories, elle est entièrement nulle chez eux ; en sorte que c'est à bien juste titre que les habitants des campagnes leur refusent toute confiance pour l'enseignement agricole qu'ils pourraient donner à leurs enfants.

Enfin il faut bien dire que l'enseignement agricole est tout à fait inutile à la classe d'hommes à laquelle on voudrait l'adresser dans les écoles primaires : presque tous les élèves dans ces écoles sont destinés à devenir, soit des valets ou des manouvriers employés dans de grandes exploitations rurales, soit de petits propriétaires cultivant leurs champs de leurs propres mains ; et souvent ils seront l'un et l'autre à diverses périodes de leur vie. Les petits propriétaires n'ont nul besoin de tout ce que l'on enseigne sous le nom de théorie d'agriculture, parce que les opérations simples qu'ils ont à exécuter, ne peuvent en comporter l'application. Et que l'on remarque bien que presque partout leurs champs sont mieux cultivés que ceux qui font partie des grands domaines. Cette classe est beaucoup moins routinière qu'on ne le dit souvent ; et c'est toujours elle qui est la première à profiter des bonnes pratiques qu'on montre en action aux hommes qui la composent, pourvu qu'elles soient à leur portée : ainsi, l'introduction dans un canton, du trèfle, de la pomme de terre, etc., trouvera bientôt chez eux des partisans et des imitateurs. Mais ce sont des exemples qu'il leur faut, et non pas des enseignements théoriques ; et on ne peut certes pas les en blâmer ; car tant de pratiques inapplicables, du moins pour eux, leur sont tous les jours vantées par ceux-là mêmes qui leur reprochent des habitudes routinières, qu'il leur est bien permis d'être défiants en fait de théorie, et de se borner à observer les faits qu'ils ont sous les yeux.

Quand aux valets de ferme et aux manouvriers, la théorie agricole ne leur est pas plus utile que les connaissances de stratégie ne le sont au simple soldat. Sans doute, quelques-uns de ces derniers deviendront officiers généraux, de même que quelques valets seront appelés par la suite à commander ; mais il n'est pas nécessaire pour cela de donner à tous les enfants qui doivent être valets de charrue, les connaissances dont a besoin celui qui dirige les travaux, pas plus qu'il n'est nécessaire que tous les soldats possèdent l'instruction qui est utile à un général.

Je sais bien que quelques propriétaires qui n'ont pas su diriger une exploitation agricole, sont toujours disposés à accuser de leur mécomptes, l'ignorance, l'entêtement et l'esprit de routine dans la population d'où ils tiraient leurs subordonnés. Mais partout, les maîtres qui entendent bien leur affaire, tirent un bon parti de cette même classe d'hommes ; et ils recherchent pour l'exécution manuelle des travaux, non pas de jeunes docteurs qui veulent leur apprendre ce qu'ils ont à faire, mais des hommes dociles et laborieux. Partout c'est d'en haut qu'il faut que vienne la lumière ; et c'est dans le maître que doit se trouver l'instruction dont il aura besoin ; et il ne s'informera guère si ce sujet à recueilli dans son enfance, des idées de théorie agricole dans l'école primaire de son village. Comme d'un autre côté, on ne peut acquérir dans les écoles primaires ni pratique manuelle ni pratique intellectuelle, on trouve que sous quelque point de vue que l'on examine la question, l'instruction agricole ne forme dans le écoles primaires, pour les instituteurs comme pour les élèves, qu'une distraction entièrement superflue et nuisible aux objets de l'enseignement spécial de ces écoles.

Quant aux cours oraux d'agriculture qui peuvent se faire dans les villes, ils peuvent être utiles pour inspirer à

quelques jeunes gens le goût des occupations rurales. Mais cet enseignement ne peut être que théorique ; et il reste ensuite à l'élève toute la difficulté des applications, dans les cas si divers qui peuvent se rencontrer : tant qu'il n'aura pas acquis par ses propres observations la pratique intellectuelle, il ne pourra s'avancer qu'avec la plus grande réserve dans la carrière des innovations au mode de culture adopté dans le canton où il s'établira. Les cours oraux, à cet égard, ne font que remplacer la lecture des bons ouvrages d'agriculture. Beaucoup d'hommes d'un esprit sage et prudent ont réussi à devenir d'habiles agriculteurs au moyen de la lecture de bons ouvrages ; mais elle a été la source de graves mécomptes pour ceux qui, avant d'avoir acquis par la pratique le discernement nécessaire pour l'application des doctrines, ont cru pouvoir adopter d`emblée un nouveau mode de culture.

3e SECTION

De l'enseignement dans les instituts agricoles

Il me reste à parler des établissements où l'on enseigne les théories d'agriculture au sein d'une exploitation rurale fonctionnant dans les conditions d'une ferme ordinaire. Ici, le chef est sans cesse aux prises dans sa pratique, avec les difficultés d'application qui résultent de la situation, de la diversité des sols, des accidents de température, des dispositions morales ou intellectuelles des agents qu'il emploie à la culture, et d'une infinité d'autres circonstances. Il ne lui suffit pas d'obtenir de belles récoltes et d'avoir de beaux bestiaux, il faut encore qu'il en tire du profit, car ce n'est qu'ainsi qu'il peut servir d'exemple. Dans cette position on peut, avec une organisation convenable des études, mettre les élèves à portée de comprendre les rapports de la théorie avec la pratique, en leur faisant observer les effets. De cette manière les résultats, même lorsqu'ils ne sont pas favorables, tournent au profit de l'instruction des élèves. C'est là ce que l'on peut appeler la clinique de l’agriculture. Sans doute les élèves ne deviendront pas encore là d'habiles praticiens, mais il y sont aussi rapprochés qu'il est possible de l'être de la pratique ; et un tel enseignement leur évitera bien des fautes par la suite.

Les plus grandes difficultés en agriculture se rencontrent dans l'application des doctrines ; aussi, ce qui contribue le plus aux succès des débutants, c'est le tact avec lequel ils observent les faits que leur présentent les innombrables variations de la nature du sol et de toutes les autres circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés, et la sagacité avec laquelle ils savent en tirer des enseignements pour la direction de leur marche. Un esprit naturel d'observation et un jugement droit, sont ici pour beaucoup. Cependant ces qualités peuvent être puissamment secondées et modifiées par l'instruction que reçoivent les jeunes gens ; mais ce genre d'enseignement, le plus utile peut-être de tous, ne peut leur être donné qu 'en présence des faits, à mesure qu'ils se présentent dans une exploitation rurale, et en leur expliquant toutes les circonstances qui s'y rapportent. C'est seulement par cet enseignement que les élèves comprennent les difficultés des applications, et qu'ils sont amenés à sentir la nécessité de mettre dans l'introduction des innovations, la circonspection et la lenteur sans lesquelles on se méprend si souvent de la manière la plus grave dans les débuts d'une entreprise agricole.

J 'ai prononcé le nom de clinique agricole : en effet, la science de l'agriculture offre une analogie frappante avec celle de la médecine. Toutes deux exercent leur action sur des êtres doués de la vie organique, et ont pour but de modifier quelques-unes de leurs fonctions. Mais tout ce qui dépend de la vie, dans les végétaux comme dans les animaux, est encore environné pour nous de tant de mystères et d'incertitudes, que l'observation des faits est le seul guide que l'on puisse suivre avec confiance dans cette carrière. La médecine possède aussi ses théories systématiques qu'une génération voit éclore et que la suivante voit s'écrouler ; mais elle possède en outre des doctrines qui sont de tous les temps, parce qu'elles résultent de l'observation attentive des faits. C'est là ce qui constitue la véritable science médicale , celle que l'on puise dans les écoles bien dirigées, et dans les écrits des maîtres. Mais lorsque le jeune homme s'est pénétré de ces doctrines par des études universitaires, lorsqu'il a été reçu docteur, il lui reste à devenir médecin, en apprenant par des études encore plus longues, à vaincre les difficultés des applications. Pour lui, c'est ce que j'ai nommé, relativement à l'agriculture, la pratique intellectuelle ; et dans l'enseignement agricole uni à une exploitation rurale, l'étude de cette pratique marche de front avec les études théoriques. C 'est là ce que l'on peut appeler, pour l'agriculture comme pour la médecine, la clinique de l'art.

Ce genre d'enseignement agricole présente toutefois un inconvénient : c'est que, de même que cela est vrai pour la clinique médicale, il ne peut se donner à la fois avec succès qu'à un nombre d'élèves assez restreint, car l'instruction est ici fondée principalement sur les rapports personnels des élèves avec le chef, qui peut seul expliquer les motifs de chaque opération, et faire comprendre les rapports qui lient les effets aux causes. Dans tous les résultats bons ou mauvais, il y a à faire la part de l'habileté ou des fautes, car il n'est personne qui n'en commette, et celle des circonstances fortuites favorables ou contraires ; or, il est facile de comprendre que le chef seul est bien placé pour s'exprimer librement envers les élèves sur toutes ces choses. On doit lui supposer assez de bonne foi et d'amour de la vérité pour qu'il ne dissimule rien sous ces divers rapports ; et la plus entière franchise de sa part est réellement pour lui le seul moyen de se concilier la confiance des élèves, parmi lesquels il s'en trouvera toujours qui sauront bien reconnaître les fautes qui auront été commises par le chef. Mais il y aurait le plus grand inconvénient à ce que la tâche de ces expositions fût confiée à toute autre personne ; et je ne pense pas qu'aucun chef d'établissement possédant l'intelligence de sa position, voulût charger qui que ce fût d'être ainsi constamment son juge et son critique d'office. Mais le chef ne peut consacrer beaucoup de temps à ce genre d' enseignement ; et comme il doit être donné sur le terrain et en présence des faits, il perd de son efficacité à mesure que les auditeurs sont plus nombreux. Les élèves doivent en outre consacrer une bonne partie de leur temps à suivre les travaux de la culture, et à en observer les résultats ; et c'est dans ces observations qu'ils trouveront bien fréquemment le sujet de doutes qu'ils soumettront ensuite au chef, dans les conférences sur le terrain. On ne peut donc consacrer que quelques heures de la journée à des cours oraux ; et les loisirs qu'il faut laisser ainsi aux jeunes gens présenteraient des inconvénients de plus d'un genre, dans un institut très nombreux. Je ne pense pas qu'on puisse donner convenablement cet enseignement à plus de vingt ou vingt-cinq élèves ; mais aussi, il est peut-être le seul qui puisse donner aux jeunes gens une instruction solide, et qui puisse les mettre à l'abri d'une multitude de fautes, lorsqu'ils commenceront à mettre en pratique les théories qu'ils auront apprises.

Dans les instituts où les élèves sont nombreux, on est forcé d'employer leur temps à des cours oraux, parce que là on peut distribuer l'enseignement à un grand nombre de sujets à la fois ; et la présence d'une foule de jeunes gens dans les lieux où s'exécutent les travaux, présenterait beaucoup d'inconvénients. Afin d'occuper les journées, on multiplie les objets de l'enseignement, en y faisant entrer beaucoup de choses bonnes en elles-mêmes, mais qui ne sont pas de l'agriculture. On a appelé cela un haut enseignement agricole, vraisemblablement parce qu'on a considéré ici l'instruction sous un point de vue général et en quelque sorte abstrait. Mais plus l'enseignement s'élève ainsi, moins il est agricole ; or, on doit admettre en principe que le but essentiellement utile de cet enseignement, doit être de mettre ceux qui le reçoivent, en état de diriger une exploitation rurale avec succès, et de la manière la plus profitable pour eux-mêmes, et par conséquent de la manière la plus utile sous le rapport de l'exemple qu'ils pourront donner aux autres. Il est certain que si l'on admet ce principe, l'enseignement doit être plus spécial, et se borner aux connaissances accessoires qui sont réellement utiles au succès matériel de celui qui fait valoir une propriété rurale. Il doit surtout faire une large part à la démonstration des applications, c'est-à-dire à la pratique intellectuelle.

Si les jeunes gens entraient dans un institut agricole à l'âge de quinze ou seize ans, et si l'on pouvait les y retenir pendant cinq ans au moins, il pourrait convenir sans doute d'occuper les premières années par des études variées ; et alors il serait toujours nécessaire, si l'on veut épargner par la suite aux élèves beaucoup de mécomptes, de consacrer les deux dernières années à la clinique de l'agriculture. Mais l'expérience montre qu'en France, les jeunes gens sont peu disposés à consacrer un temps aussi long à leurs études agricoles. Ce n'est guère que vers l'âge de dix-huit ou vingt ans que la vocation agricole se manifeste chez eux ; et l'on obtient pas toujours facilement qu'ils consacrent deux années entières à l'étude de cette science. Si l'on veut pendant ce temps les occuper d'objets d'études très variées, il ne restera plus de place pour l'agriculture proprement dite, et surtout pour l'observation des faits de la pratique. On formera ainsi un enseignement que l'on pourra nommer complet, mais qui sera superficiel sur l'agriculture, comme sur les autres branches de connaissances entre lesquelles on distribue le temps des élèves.

4e SECTION

Des divers objets de l'enseignement agricole

Il est toutefois des connaissances accessoires que l'on ne peut se dispenser de faire entrer dans le cadre de l'enseignement agricole, parce qu'elles sont fort importantes pour le succès de l'homme qui se livre à la pratique de l'agriculture. Je placerai au premier rang de ces connaissances accessoires, celle de la comptabilité agricole, parce qu'une des premières conditions de succès pour tout agriculteur, c'est de connaître les moyens de se rendre compte des résultats financiers de ses opérations. L'étude de la botanique est aussi fort utile : les plantes forment la matière sur laquelle s'exerce principalement l'industrie du cultivateur ; et d'un autre côté, il trouve aussi parmi elles des ennemis contre lesquels il a perpétuellement à lutter. Il lui importe donc beaucoup de les connaître : il faut qu'il puisse reconnaître l'espèce d'une plante qui s'offre pour la première fois à sa vue ; et lorsque dans ses lectures il trouve indiqué le nom d'un végétal utile ou nuisible, il faut qu'il sache de quelle plante on a voulu parler. Mais tout cela n'est possible qu'à l'aide des classifications et de la nomenclature qui constituent la science de la botanique.

Quelques notions d'art vétérinaire sont aussi fort utiles à un agriculteur, non pas afin qu'i1 puisse traiter ses bestiaux dans tous les cas de maladies, car il serait fort dangereux de vouloir le faire, pour tout homme qui n'a pas consacré un long espace de temps à l'étude et à la pratique de cet art ; et ici les demi-connaissances sont un guide fort dangereux. Mais il est bon du moins que le cultivateur sache apprécier la gravité des maladies pour lesquelles il conviendra d'appeler un vétérinaire ; il faut qu'il sache administrer aux animaux les soins qu'exige une maladie légère, ou les premiers secours convenables avant l'arrivée du vétérinaire, dans les cas graves. Il est fort utile enfin qu'il possède des connaissances sur la conformation extérieure des animaux, sur les moyens de connaître leur âge, et même sur les fonctions des principaux organes de la vie. Un cours d'art vétérinaire, limité à ces diverses connaissances, est donc un accessoire fort utile de l'enseignement agricole. J'y joindrai les connaissances de géométrie appliquée à la mesure des surfaces, au tracé des plans, au nivellement du sol et aux mesures de capacité. Cet enseignement ne doit pas seulement être donné sur le papier ; mais il faut familiariser les élèves avec les moyens de pratique et l'emploi des instruments dont on fait usage sur le terrain.

Je viens de parcourir le cercle presque entier des connaissances accessoires qu'il est réellement utile de joindre à l'enseignement agricole. Quant à la chimie appliquée à l'agriculture, c'est, comme je l'ai déjà montré, une science à créer et non à enseigner. Mais cette étude n'est pas seulement inutile, elle est réellement dangereuse, car le chimiste chargé de faire ce cours, croit de très bonne foi à la vérité des explications des divers phénomènes de la végétation, qu'il donne d'après les théories admises ; mais ces théories qui sont sans danger dans un cours spécial de chimie, peuvent conduire aux applications les plus erronées, le cultivateur sans expérience qui voudrait les prendre pour guide. Le professeur de chimie qui n'est pas agriculteur, croit marcher sur un terrain solide, lorsqu'il tire les déductions des principes qu'il trouve établis dans les ouvrages de chimie ; et tout est naturellement positif dans sa bouche, car quelle figure ferait un cours de chimie appliquée à l'agriculture, où tout serait exprimé sous la forme du doute et de l'incertitude, qui conviendrait seule à l'état actuel de nos connaissances sur ce sujet ? La minéralogie et la géologie ne présentent pas les mêmes dangers que la chimie ; mais elles sont de la plus complète inutilité pour le cultivateur : celui-ci doit s'attacher à étudier les propriétés particulières que possède son terrain, au milieu des nombreuses variétés de sol que présente chaque formation géologique ; mais il n'a nul besoin de savoir quel nom lui donnent les savants, ou à quelle formation il se rapporte dans tel ou tel système de la science.

La physiologie végétale est un appendice tout naturel d'un cours de botanique ; et l'on obtiendrait difficilement d'un professeur de cette dernière science, qu'il s'abstint d'en parler. Cependant il conviendrait que l'on fit bien comprendre aux élèves que tout ce qu'on leur apprend sur le mode de nutrition des végétaux, est purement hypothétique et problématique. On explique les faits, parce qu'il faut bien que les savants expliquent tout ; mais la découverte de nouveaux faits viendra demain démolir l'édifice que l'on a construit. On peut citer à cet égard ce qui s'est passé de notre temps relativement à l'alimentation des animaux : les recherches expérimentales faites par des savants du plus haut mérite, à la tête desquels il faut placer M. Magendie, sont tombées au milieu du monde savant, non pas pour établir une doctrine nouvelle, mais pour nous apprendre qu'il faut renoncer aux notions admises le plus généralement sur les propriétés des substances alimentaires, et pour montrer que l'on ne sait encore absolument rien sur ce sujet, en dehors des faits que l'expérience présente tous les jours au vulgaire comme aux savants. Mais la physiologie végétale est encore beaucoup moins avancée que la physiologie animale ; et rien n'est plus obscur en particulier que le mode d'alimentation des plantes, malgré les recherches récentes de quelques hommes éminents dans la science. La vérité est que tous les faits relatifs à la vie des végétaux, dont la connaissance peut être utile au cultivateur, ont été observés depuis longtemps, et font partie des théories agricoles. On ne peut donc puiser à cet égard, dans ce qu'on appelle la physiologie végétale, que des explications fondées sur des doctrines hasardées, et qu'il serait fort dangereux d'appliquer à d'autres faits, sans avoir préalablement soumis ces applications à la pierre de touche de l'expérience.

On pourrait encore citer quelques branches de connaissances qui sont enseignées dans quelques instituts agricoles, et qui ont aussi peu d'importance que celles que je viens d'indiquer, pour l'homme qui se livre spécialement à des travaux agricoles, ou qui ne peuvent être enseignées là que d'une manière trop superficielle pour pouvoir devenir utiles dans quelques carrière que ce soit.

De bons esprits se divisent beaucoup sur la question de savoir jusqu'à quel point il convient de faire entrer dans l'enseignement des instituts, la pratique manuelle des travaux agricoles. J 'ai déjà dit que l'habitude de la pratique manuelle n'est pas à beaucoup près aussi importante que le croient beaucoup de personnes, pour celui qui dirige une exploitation rurale : il n'est donc pas fort utile que les jeunes gens des classes aisées acquièrent dans les instituts, une grande habileté pratique dans le labourage et dans les autres opérations de l'agriculture. D'ailleurs cela serait impossible dans un institut qui compterait seulement quinze ou vingt élèves ; car un long exercice est nécessaire pour devenir habile laboureur ; et quand on se déterminerait à gâter beaucoup de labours dans la ferme, on ne pourrait y former chaque année qu'un petit nombre de sujets. Les jeunes gens qui ont reçu une éducation libérale, prennent facilement plaisir à se livrer pendant quelque temps à des travaux manuels ; mais presque tous s'en lassent bientôt ; et les y contraindre, serait en vérité leur faire perdre un temps qu'ils peuvent employer plus utilement d'une autre manière.

Enfin, l'expérience peut seule apprendre combien il est difficile d'établir des règles par lesquelles on puisse maintenir l'ordre et des relations respectives convenables, entre les employés de la ferme qui exécutent les travaux, et des jeunes gens d'une autre classe qui devraient y prendre part. Or, on ne doit jamais sacrifier l'ordre intérieur et la perfection dans l'exécution des travaux, car l'exploitation deviendrait ainsi un fort mauvais sujet d'instruction. Ce n'est donc qu'avec beaucoup de réserve que l'on peut permettre aux élèves d'exécuter manuellement des opérations de culture. On peut les placer à tour de rôle sous la direction d'un employé intelligent, doué d'un caractère propre à cette mission, et sous les ordres de qui ils sont réellement placés pendant l'exécution des travaux. Ou bien, on peut, comme cela se fait dans quelques instituts, consacrer quelques heures, à un jour fixe de la semaine, à faire donner aux élèves des leçons sur diverses opérations de culture. Pour le maniement des instruments de culture perfectionnés, ils en apprennent assez là pour savoir les agencer, et pour pouvoir acquérir s'ils le veulent, l'habitude de les conduire, lorsqu'ils sont de retour chez eux. C'est là toute l'instruction dont ils ont besoin sous ce rapport ; et ce n'est pas, je le répète, dans un institut, que les élèves peuvent acquérir la dextérité et l'habitude qui constituent la pratique manuelle.

D'ailleurs, pour les travaux manuels qui seraient exécutés par les élèves au profit de l'exploitation auprès de laquelle ils sont placés, le chef étant à la fois professeur et industriel, se trouve placé dans une position entièrement fausse, pour exiger que les jeunes gens s'astreignent à la discipline sévère et à la ponctualité sans lesquelles on ne peut obtenir l'ordre dans les travaux. Cette considération est beaucoup plus grave qu'elle ne semblerait au premier aperçu ; et elle suffirait seule pour détruire beaucoup d'illusions que l'on pourrait se faire lorsqu'on n'en a pas l'expérience, sur l'utilité qu'on peut tirer du travail personnel des élèves.

On a placé toutefois dans quelques établissements en France et en Allemagne, une classe particulière d'élèves destinés à former des maîtres-valets, et qui doivent en conséquence apprendre à exécuter manuellement tous les travaux de culture. C'est une combinaison qui présente dans l'exécution, de très grandes difficultés pour concilier l'ordre et l'activité dans les travaux, avec les loisirs qu'il faut encore laisser aux élèves de ce genre pour se livrer à d'autres études. Ces élèves ne peuvent être pris que parmi les habitants des campagnes ; et en général les jeunes gens de cette classe, du moins en France, dès qu'ils peuvent gagner un salaire, ne sont guère disposés, non-seulement à payer pour acquérir de l'instruction,mais même à sacrifier ce salaire. Ce ne sera donc presque jamais qu'en leur accordant sous forme de gratification, des sommes à peu près égales aux gages qu'ils pourraient obtenir, comme le fait avec succès M. Rieffel à Grand-Jouan, département de la Loire-Inférieure, qu'on pourrait les déterminer à venir prendre part à l'enseignement, et qu'on pourra en même temps établir pour eux un lien à l'aide duquel on les soumettra à la discipline. Au total, les personnes qui voudront faire l'essai de cette combinaison, reconnaîtront, je n'en doute pas, qu'elle présente plus de difficultés qu'il ne le semble lorsqu'on fait un plan de cette espèce. D'ailleurs, sans nier absolument que des sujets ainsi formés puissent être utiles, il me semble que beaucoup de personnes s'exagèrent cette utilité : le chef d'une exploitation privée qui est réellement agriculteur, peut se passer d'aides de ce genre, car il saura bien former autour de lui par la pratique dans les travaux, les sujets qu'il doit employer ; et pour le propriétaire étranger à la pratique agricole, qui croirait pouvoir faire marcher une exploitation à l'aide d'un valet sortant d'une école, qui serait bien réellement maître-valet,puisqu'il serait le maître du maître, ce propriétaire reconnaîtrait bientôt qu'une telle combinaison contre nature peut difficilement donner de bons résultats. Je pense donc qu'il est beaucoup plus utile de donner de l'instruction aux sujets qui doivent devenir eux-mêmes chefs d'exploitation.

 

Christophe Joseph Alexandre MATHIEU de DOMBASLE, Œuvres diverses. Économie politique, instruction publique, haras et remontes. Paris, Vve Bouchard-Huzard - Audot libraire, 1843, 550 p. ; p. 215-238.

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