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L'école des paysans

Évolution de l'agriculture française de 1848 à 1918 [2003]

23 Novembre 2018 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Agriculture et milieu rural

Introduction

La société française connaît de nombreuses transformations tant socio-économiques que culturelles et politiques durant la période qui s’étend des débuts de la Seconde République à la fin de la Première Guerre mondiale.

En 1846-1847, l’agriculture subit une profonde dépression économique. Les industries rurales sont atteintes également : petites forges de Champagne et de Franche-Comté, toileries de chanvre ou de lin du Bas Dauphiné et des Flandres. Les problèmes de subsistance déclenchent des troubles dans les campagnes. Le mouvement est amplifié par la lutte contre les empiétements de l’autorité ou des grands propriétaires sur les droits collectifs des communautés paysannes, notamment dans les régions de petit métayage : Sud-Ouest et Bretagne.

Les industriels ont des difficultés à trouver du crédit en raison d’une crise bancaire et boursière. Des entreprises font faillite, toutes réduisent leur activité. Dans les grandes industries, le chômage atteint 20 % des travailleurs des charbonnages, 35 % de ceux de la métallurgie et du textile. Les salaires sont en baisse et des grèves éclatent.

A la fin de 1847 quelques signes de reprise se manifestent, mais le mécontentement est général. Cet état d’esprit facilite le renversement de Louis-Philippe par la Révolution de février 1848. Celle-ci a un caractère nouveau, dû au rôle tenu par les associations ouvrières.1 Tocqueville s'inquiète et souligne « le caractère, je ne dirai pas principalement, mais uniquement et exclusivement populaire de la Révolution qui venait de s’accomplir ; la toute-puissance qu’elle avait donnée au peuple proprement dit, c’est-à-dire aux classes qui travaillent de leurs mains, sur toutes les autres ». Le mouvement rassemble, en fait, la petite et moyenne bourgeoisie industrielle et commerçante et les ouvriers en voie d’organisation. Les petits paysans et les petits métayers adoptent une attitude favorable au gouvernement provisoire.

Celui-ci institue le suffrage universel, qui va permettre aux paysans dans leur masse, de s’exprimer pour la première fois. Mais, afin de régler les difficultés économiques, le gouvernement décide d'augmenter tous les impôts directs, c'est le fameux « impôt des 45 centimes »2 que la paysannerie ressent comme une attaque, d’autant que les prix agricoles baissent par suite d’une relative surproduction. Dans plusieurs régions des troubles éclatent contre « la République qui fait payer les paysans ».

Les élections d’avril 1848 conduisent à l’Assemblée une majorité de partisans de « l’ordre », et les ruraux y sont pour beaucoup. Leur appui à l'ordre établi pour les uns, et leur désenchantement vis-à-vis de la République pour les autres, amènent les paysans à approuver la répression brutale de l’insurrection ouvrière de juin, puis à voter massivement pour Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848. Toutes les catégories paysannes se rejoignent en effet pour appeler le « sauveur », défenseur de l’ordre et héritier du mythe napoléonien. Pour le paysan parcellaire, comme pour de nombreux ouvriers, Bonaparte symbolise la fin de la République des riches qui augmente lourdement les impôts.

Le succès de Louis Napoléon est conforté par la reprise économique qui se dessine à la fin de 1848. Les évolutions techniques et économiques que connaît le pays durant les années suivantes, ont pour conséquence des changements dans la répartition de la population. En vingt ans, les agriculteurs perdent leur place majoritaire au sein de la population active, de 64 % de celle-ci en 1850, à 49 % en 1870. La France reste cependant un pays rural, avec 70 % de sa population dans les communes rurales en 1870. De 1850 à 1868, la population française a augmenté de 8 %, atteignant 38 067 000 habitants. C’est une croissance faible, comparée par exemple au 17 % du Royaume Uni, due notamment à la baisse de la natalité chez les paysans. Ceux-ci ont tendance à pratiquer « la politique du fils unique » pour assurer la transmission de leur patrimoine.

L’année 1864, qui voit un regain des activités d’opposition, est marquée par deux événements : la grève cesse d’être un délit ; l’Association Internationale des Travailleurs, la Première Internationale, voit le jour. Les élections de 1869 enregistrent les progrès de l’opposition, et un mouvement de grèves gagne de nombreuses régions. La répression est très dure, la troupe tire à La Ricamarie près de Saint-Étienne, dans la Loire, faisant treize morts dont un enfant et à Aubin, dans l’Aveyron, quatorze morts. La rupture est totale entre l’Empire et le mouvement ouvrier.

La guerre de 1870 voit « Napoléon le petit », comme l’appelle Victor Hugo, disparaître dans la défaite, la République est proclamée le 4 septembre alors qu’une partie du territoire national est occupée. La bourgeoisie républicaine recherche l’appui des organisations de travailleurs et, dans un premier temps, reçoit le soutien des membres de la 1ère Internationale. Mais ceux-ci veulent que l’arrivée de la République soit aussi le début de la préparation de la Révolution sociale. Ils créent des « comités de vigilance », embryons des futures « communes révolutionnaires ». La bourgeoisie s’en inquiète, et très rapidement, elle estime que la poursuite de la guerre est une folie.

Dans Paris assiégé où la faim règne, les partisans de la reddition l’emportent et, le 28 janvier 1871, le ministre des Affaires étrangères, Jules Favre, signe l’armistice pour trois semaines. Des élections ont lieu, alors que 43 départements sont occupés. Sous la pression de la propagande électorale, les ruraux identifient le vote républicain à la guerre à outrance et se tournent vers les monarchistes, favorables à la paix. Les paysans retrouvent ainsi les représentants traditionnels que l'Empire leur avait fait abandonner.

La nouvelle Assemblée se réunit à Bordeaux, Zola la décrit avec férocité : « Imaginez tous les hobereaux du temps de Charles X et de Louis-Philippe, soigneusement conservés, bien qu’un peu couverts de poussière… L’Assemblée veut Paris, mais Paris garrotté, Paris au pied d’un roi, Paris sans armes et sans liberté ». L’Assemblée ratifie le traité de Francfort qui donne l’Alsace et un tiers de la Lorraine à l’Allemagne, et accepte de payer 5 milliards d’indemnité en trois ans. Puis elle s’installe à Versailles pour « reconquérir » Paris.

En effet, le 18 mars 1871, le Comité central de la Garde nationale prend le pouvoir à Paris. Des élections désignent un Conseil général de la Commune de 85 membres, parmi lesquels 25 ouvriers se réclament de l’Internationale. La Commune se veut un pouvoir de type nouveau, au service des travailleurs. Elle prend de nombreuses mesures sociales et politiques, telles la séparation de l'Église et de l’État, la création de l’école laïque, gratuite et obligatoire, la suppression des armées permanentes au profit d’une Garde nationale, etc. Pendant deux mois, c’est un ensemble de réformes de nature socialiste qui est ainsi élaboré. En province, des Communes surgissent à Lyon, Marseille, Saint-Étienne, Le Creusot, Toulouse, Perpignan, …

Afin de reprendre Paris l’Assemblée obtient de l’Allemagne le rapatriement de soldats prisonniers. Les combats s’engagent le 2 avril, Paris est bombardé à partir du 1er mai. Les troupes versaillaises entrent dans Paris le 21 mai. Les combats et la répression vont durer jusqu’au 28, c’est l’atroce « semaine sanglante » : les massacres, affrontements et exécutions sommaires, ont fait au moins 20 000 morts parmi les Parisiens, et il y a 35 000 prisonniers. Le mouvement révolutionnaire est décimé, la bourgeoisie respire.

Durant les années 1870, la République se maintient malgré les tentatives monarchistes qui tirent partie de la politique d’ordre de la bourgeoisie. Elle s’affermit progressivement et ses dirigeants prennent des décisions qui modifieront durablement la société, on peut citer notamment : la création d’un ministère de l’Agriculture à part entière en 1881, l’adoption par le Parlement des grandes lois scolaires de 1881 et 1882, la reconnaissance des syndicats en 1884, la laïcisation des personnels de l’enseignement public décidée en 1886, l’adoption de la loi de séparation de l’Église et de l’État en 1905. Cette société en transformation, où le monde rural est supplanté par les villes, et l’agriculture par l’industrie, s’enfonce dans la terrible Première Guerre mondiale en 1914 et ne connaîtra la paix que quatre ans plus tard, après avoir sacrifié sa jeunesse.

Une agriculture isolée
1 - L’époque des changements (1848 - 1880)

Dès l’été 1845, la production de pommes de terre s’est effondrée à la suite d’une épidémie ; l’été suivant connaît une longue sécheresse, les récoltes de blé sont mauvaises. Les prix montent rapidement en raison des spéculations et du stockage par crainte de disette, ainsi l’hectolitre de blé de 18 francs en janvier 1845 passe à 27,90 francs au printemps 1847. Bien évidemment le prix du pain, base de l'alimentation populaire, subit la même ascension.

Deux raisons expliquent la crise que connaît également l'élevage : d'une part la pénurie de fourrages, notamment en Bourgogne et en Normandie, amène les éleveurs à vendre leur bétail, d'autre part la consommation de viande est en baisse en ce temps de difficultés financières pour les ménages.

Afin de tout faire pour « oublier février » 1848, la propagande contre « les rouges » se déchaîne dans tout le pays ; le parti de l’ordre a eu peur, il veut isoler les républicains et les ouvriers du reste de la population et notamment des paysans. Le portrait que l’on présente aux ruraux est propre à les écarter de toute idée d’alliance avec les travailleurs des villes. Dans une des nombreuses brochures qui circulent alors, intitulée « Les Partageux », on affirme: « Un rouge n’est pas un homme, c’est un rouge, il ne raisonne pas, il ne pense plus. Il n’a plus, ni le sens du vrai, ni le sens du juste, ni celui du beau et du bien, c’est un être déchu et dégénéré ». On peut d’ailleurs le reconnaître au premier coup d’œil : « Une physionomie abattue, abrutie, sans expression, des yeux ternes, mobiles n’osant jamais regarder en face et fuyants comme ceux d’un cochon ». Et pour achever d’inquiéter les habitants des campagnes attachés à la religion, une autre brochure proclame « Gare aux églises, si les socialistes triomphent ! Gare aux cloches, si les rouges viennent ! ».

La bataille politique est très vive, car l’enjeu est de taille : gagner les votes des ruraux. Le discours, qui se précise peu à peu, peint un monde bipolaire : d’un côté, les « rouges » dans les bas-fonds des villes, assoiffés de jouissances, ennemis de la société ; de l’autre côté, l’ordre, les vertus familiales et de travail, symbolisées par les ruraux, notamment les paysans attachés à la terre, à la propriété familiale et à la religion.3 Le discours est véhiculé par les notables, mais aussi par les diverses institutions que sont l’Église, l’École ou l’Administration d’État. Il se retrouve également dans une partie importante de la littérature. Il est donc intéressant d’analyser plus précisément le contenu de ce discours conservateur. Il est fondé sur la séparation du monde agricole du reste de la société, et sur l’antagonisme ville - campagne. L’agriculture est le modèle d’une organisation sociale hiérarchisée, où prédominent la famille et la religion. « L’idéologie conservatrice s'appuie sur une philosophie à la fois antihistorique et antiégalitaire. Comme la vie du paysan se modèle sur le retour cyclique des saisons et des cultures, la « destinée de l’homme » est également cyclique et fondamentalement rien ne change, ni n’évolue. De même, la hiérarchie est justifiée « de toute éternité », si l’organisation sociale tire ses origines de la nature où les plus forts dominent les plus faibles ».4 Cette pensée oppose la campagne à la ville, lieu de l’affrontement entre classes sociales, en cette période de formation du prolétariat urbain. La ville « est donc comme l’antithèse du monde clos, ordonné et inamovible de la pensée conservatrice. Elle en est la négation même ».

Un ouvrage publié alors présente clairement le paysan comme exemple social, travailleur et bon soldat, respectueux de la hiérarchie et de l'ordre 5 :

« La vie du Paysan, c’est le travail augmentant tous les ans un capital héréditaire ; c’est le travail accompagné d’une sagesse exemplaire, de l’amour bien entendu de la propriété, de l’orgueil de pouvoir se dire : ceci est à moi parce que je l’ai créé, agrandi ou amélioré ; […] travailler veut dire souffrir, d’après l’origine latine. Les Paysans ne l’entendent pas autrement. Pour eux, le travail c’est la fatigue, la sueur, c’est la privation, c’est la renonciation, en un mot, au bien être continu, cette chimère des désœuvrés, cette trompeuse idole des fainéants. »

Insistant sur l’importance du sentiment religieux dans la population rurale, les auteurs affirment qu’il est essentiel de développer cette « tendance naturelle » car elle « contribuera à lui faire aimer le foyer domestique ; elle le préservera contre l’influence des mauvaises passions ; elle le sauvegardera en particulier contre l’envie, ce redoutable moteur de soulèvements populaires, parce qu’elle lui apprendra, au nom de Dieu, que chacun doit se contenter de son sort, en cherchant à l’améliorer. » D’ailleurs, ajoutent-ils avec force, « la religion forme aujourd’hui l’unique rempart qu’on puisse opposer au socialisme… »

Enfin, complétant ce portrait des Paysans, les auteurs examinent le comportement des jeunes conscrits de la campagne. « Habitués aux exigences de l’autorité paternelle, ils écoutent naturellement et sans efforts la voix des chefs ; ils ne tardent pas à sentir que, sous les plis d’un drapeau s’abritent et l’honneur du régiment leur nouvelle famille, et l’amour du pays. Déjà hommes d’action et de discipline au milieu des champs, ils savent ailleurs obéir et se battre ; comme ils ont de plus appris le sacrifice et le dévouement, ils s’enivrent de la poésie de la victoire et de la guerre ; ils deviennent des soldats pieux dans l’ancienne Vendée, des guerriers patriotes en face de l’étranger.

Ils possèdent, en outre, à un haut degré, le sentiment de l’ordre dans la société, parce qu’ils en ont reçu l’inoculation de leurs proches. Qu’on interroge les officiers de l’armée, les chefs de corps, ils répéteront tous combien est grande l’antipathie de leurs subordonnés contre les conspirateurs disposés à descendre dans la rue, pour la troubler de leurs vociférations ou de leurs actes coupables ».

Voilà rassemblés en quelques pages les thèmes essentiels de cette idéologie réactionnaire qui va s’exprimer, avec plus ou moins de force, pendant plus d’un siècle. Nous pouvons la résumer ainsi : Dieu, Travail, Famille, Patrie.

Au milieu du XIXe siècle, les éléments les plus réactionnaires de la bourgeoisie, s’appuyant sur les aristocrates, grands propriétaires terriens, et l’Église, entreprennent ainsi de construire un « mur » idéologique et politique pour isoler la « saine paysannerie » du reste de la société. C’est un moment important dans l’histoire de l'agriculture française, nous en verrons les conséquences dans l’enseignement agricole.

Mais il y a une grande différence entre le discours et la réalité, car la paysannerie n’est pas homogène. Elle est constituée de couches sociales dont les intérêts sont souvent antagonistes, et dont le comportement social et politique présente de multiples nuances. A côté d'une paysannerie nantie et d’une bourgeoisie rurale qui sortent plus fortes de la période révolutionnaire et de l’Empire, la paysannerie pauvre est dans une situation de plus en plus difficile. La crise des années 1846-1850, si elle touche toute la paysannerie, frappe plus durement les plus pauvres. Les idées républicaines progressent en 1849-1850 dans les régions où la crise de la petite paysannerie est la plus aiguë. Face à la cohésion apparue entre l’aristocratie foncière et les propriétaires roturiers, la conscience politique de la paysannerie pauvre se renforce. Lors du Coup d’État de Louis Napoléon, le 2 décembre 1851, des paysans participent aux combats pour la défense de la République dans les provinces du Centre et du Sud, c’est-à-dire celles où la petite paysannerie est la plus nombreuse.

Tout en tenant son discours sur les vertus paysannes, la bourgeoisie du Second Empire donne la priorité à l’industrialisation et au commerce ; mais une partie de l’agriculture va cependant bénéficier de ce développement capitaliste. La demande de produits agricoles augmente, en raison de la consommation urbaine croissante, notamment pour le vin, la viande, les produits laitiers ; il y a aussi un essor des exportations. Ces deux mouvements sont favorisés par l’extension des voies de communication, principalement le chemin de fer.

Pour répondre aux demandes des citadins et des autres secteurs économiques, les agriculteurs poussent au maximum les défrichements et, en 1862, avec 26 millions d’hectares, la France atteint la plus grande surface labourée de son histoire. Froment, avoine, pomme de terre et betterave s’étendent, la chaux est utilisée pour la fertilisation ; l’élevage se développe, la production de vin progresse fortement.

Les prix agricoles s’élèvent, permettant d’absorber la hausse des salaires à la campagne. Celle-ci est stimulée par les besoins de main-d’œuvre, accrus par l’extension des cultures, mais aussi à la suite de la concurrence exercée par les chantiers ferroviaires et certaines industries. Le revenu net des paysans augmente ainsi sous le Second Empire. Cet enrichissement tient plus à l’accroissement de la valeur des produits qu’à l’augmentation du volume de la production, mais il est général et touche même les plus humbles. Les agriculteurs utilisent l’argent dont ils disposent pour acheter de la terre, plutôt que pour accroître leurs moyens techniques, c’est une période où le nombre d’agriculteurs propriétaires progresse. Mais l’amélioration de la situation des agriculteurs n’est qu’apparente, « la prospérité agricole de 1850 à 1870 a été une prospérité factice. Les techniques n’ont pas été suffisamment modernisées, les capitaux disponibles fournis par la terre n’ayant pas été utilisés à son profit ».6

Les capitaux sont en effet attirés par les secteurs industriels et commerciaux où les taux de profits sont élevés. Cette tendance inquiète les grands propriétaires terriens. L’un d’eux, en Saône-et-Loire, s’en prend directement à la famille Schneider, au Creusot. Il regrette de voir « les intérêts agricoles subordonnées aux intérêts industriels, les champs négligés au profit des usines, et tout un département offrir ce triste spectacle de la majorité de sa population, sacrifiée à une minorité, devenue en quelque sorte étrangère aux traditions comme aux travaux des campagnes ».7

Il ne faut pas, pour autant, sous-estimer d’autres causes de la faible modernisation des techniques. En effet, l’introduction d’outils et machines nouveaux est un danger pour les petits paysans. L’emploi du râteau nuit aux intérêts des pauvres ayant le droit de glanage, de même que l’usage de la faux qui coupe le blé à ras de terre et réduit les chaumes. Les ouvriers agricoles et les petits paysans se sentant menacés réagissent avec violence, détruisant le matériel nouveau. Et pourtant, l’intensification de la production exige plus de bras, et les propriétaires se plaignent du manque de main-d’œuvre. Mais, sans aucun doute, l’introduction de techniques nouvelles signifie la disparition de l’agriculture traditionnelle.

Le pouvoir impérial favorise les initiatives en matière agricole. Louis Napoléon fait installer des domaines agricoles pour promouvoir les techniques nouvelles ; les Préfets appuient les activités des comices agricoles ; la presse publie des articles spécialisés. Les agriculteurs possesseurs de capitaux investissent dans le matériel d’exploitation, accentuant ainsi les disparités entre catégories agricoles. Une agriculture capitaliste se développe, essentiellement dans le Nord et le Bassin Parisien, tournée vers la commercialisation des productions, recherchant les hauts rendements.

Le milieu rural, bercé par les discours agrariens, reste majoritairement fidèle à l’Empire.8 Le bonapartisme, par sa remise en cause des notables traditionnels, favorise une certaine discussion politique dans les villages. Les agriculteurs commentent les faits politiques en se rencontrant au cabaret, et n’attendent plus l’unique interprétation donnée par le châtelain ou le curé. La coupure avec les villes, et surtout les ouvriers, est profonde.

Parmi ces derniers, les griefs sont également lourds, l'anarchiste Bakounine, dirigeant de l'Internationale, les résume ainsi : « Le premier, c’est que les paysans sont ignorants, superstitieux et bigots, et qu’ils se laissent dirigés par les prêtres. Le second, c’est qu’ils sont partisans forcenés de la propriété individuelle ». Mais, l'ouvrier Anthyme Corbon, vice-président de la Constituante en 1848, est plus nuancé lorsqu'il écrit : « Il me paraît [. . .] incontestable que le paysan cultivant sous sa propre responsabilité, n'importe à quel titre, est supérieur au salarié des villes ; mais j'accorde très volontiers que celui-ci a plus d'acquis et que, si on les compare tous les deux en dehors de la pratique professionnelle, l'ouvrier passera certainement pour supérieur au paysan ».9

C’est effectivement la paysannerie qui permet à l’Empire de se maintenir. Les travailleurs et la petite bourgeoisie des villes, sont opposés à Napoléon III, sans avoir pour autant un projet politique commun.

En 1870, face aux Communes insurrectionnelles, les ruraux s’inquiètent, la peur du « rouge » se réveille, attisée par les notables conservateurs. Ce n’est pourtant que le 16 mai que la Commune de Paris lance un appel aux paysans : « ce que Paris veut en fin de compte, c’est la terre au paysan, l’outil à l’ouvrier, le travail pour tous ». Cet appel est entendu dans les régions où la paysannerie a des traditions de lutte contre les propriétaires fonciers (Centre), contre la centralisation (Gers et Ariège), là où des liens unissent ouvriers et paysans (Var). Cependant, la masse des paysans demeure hostile.

Les campagnes n’ont pas appuyé la Commune, les ruraux ont, bien involontairement, fourni l’essentiel des troupes de répression, soldats de régiments réguliers reconstitués ou « mobiles » bretons, illustrant ainsi les analyses des frères Combes. Zola, dans son roman « La débâcle » résume bien le sentiment de la classe au pouvoir : « C’est la partie saine de la France, la raisonnable, la pondérée, la paysanne, qui supprime la partie folle, […] détraquée de rêverie et de jouissance ». La bataille lancée en 1848 pour isoler la paysannerie politiquement et idéologiquement a porté ses fruits, face aux « rouges » celle-ci est, dans l’ensemble, restée fidèle au pouvoir en place, même si celui-ci a pris la forme républicaine. Du côté de la gauche démocratique, la paysannerie apparaît comme le fidèle soutien du camp de la réaction, auquel il faudra l'arracher.

Les républicains tentent d’obtenir l’appui des campagnes dès juillet 1871, lors d’élections partielles. Gambetta appelle de ses vœux une paysannerie libre, débarrassée des hobereaux : « Ah ! Il faudrait désirer qu’il y eut une Chambre rurale dans le sens profond et vrai de ce mot, car ce n’est pas avec des hobereaux que l’on fait une Chambre rurale, c’est avec des paysans éclairés et libres, aptes à se représenter eux-mêmes, et alors, au lieu d’être une raillerie, cette qualification de Chambre rurale serait un hommage rendu au progrès de la civilisation dans les masses. […] Il faut apprendre et enseigner aux paysans ce qu’ils doivent à la Société et ce qu’ils peuvent exiger d’elle ».10

Effectivement, l’appui des campagnes paraît acquis, puisque les républicains emportent 99 des 114 sièges à pourvoir. Mais, c’est en 1877, que les paysans se prononcent vraiment pour la République. La campagne électorale est violente, les monarchistes pensent l’emporter avec l’aide des ruraux. Gambetta rassure les électeurs paysans en affirmant : « La République que nous voulons, c’est une République d’ordre, de progrès, de réflexion, d’intérêt général […] nous avons horreur des agitations […] ceux qui recherchent le trouble, le désordre, ce n’est pas nous ».11 Et il ajoute : « Ne l’oubliez pas, électeurs des campagnes, vous avez en main l’avenir de la France. Je ne veux ni vous flatter, ni vous diminuer, mais dans un pays aussi éprouvé que le nôtre, et qui, sur 10 millions d’électeurs, compte 8 millions d’agriculteurs, il est certain que vous avez entre les mains les destinées de la patrie, vos propres destinées. Aussi, c’est à vous qu’on s’adresse toujours ».

La peur du retour à l’Ancien Régime semble avoir emporté les résistances des paysans, qui n'hésitent pas à soutenir une République qui se présente comme celle du progrès dans l’ordre, de la fermeté vis-à-vis de toutes les agitations. Les Républicains vont pouvoir passer à « la conquête des villages ». C’est cette bataille politique pour consolider la République qui va marquer la vie des campagnes dans les années 1880. Mais cette bataille se déroule dans un milieu qui subit une nouvelle crise économique à partir de 1873. L’agriculture va ressentir profondément cette crise et en sera marquée jusqu’en 1914.

Pour l'historien Ernest Labrousse, il s’agit d’un tournant dans l’histoire de l’agriculture. « L’année 1873 n’est guère, apparemment, une date fondamentale. Elle marque un tournant durable et nous la retiendrons comme symbolique : c’est la fin des grandes années faciles de l’agriculture française et le début des années difficiles. C’est la rupture entre les temps « d’expansion », de montée relativement rapide du produit « brut » et du produit « net », au sens physiocratique comme au sens d’aujourd’hui, et des temps de montée plus lente, ou de stagnation, ou de chute, de « contraction ». En un mot, 1873 symbolise une sorte de frontière entre deux longues périodes. Chacune d’elles comporte toute une gamme de fluctuations secondaires. Mais les temps faciles dominent dans la première, les temps difficiles dans l’autre. Et le mouvement des prix auquel le paysan est si attentif, constituera un élément essentiel de la prise de conscience paysanne de ces temps ».12

Le siècle se termine donc avec une agriculture touchée par la crise, terrain de luttes politiques entre républicains et monarchistes. Mais c’est aussi le temps de l’organisation des agriculteurs.

2 - Le triomphe du protectionnisme (1881 - 1918)

La période d’expansion économique a permis à de nombreux agriculteurs de devenir propriétaires ; en 1882, 80 % des exploitants sont dans ce cas. L'agriculture est donc très loin du « modèle anglais » cher aux notables agricoles du milieu du siècle. L'agriculture française se développe à partir d'un grand nombre d'exploitations familiales où les effectifs de salariés demeurent faibles. La plupart des exploitations ont des surfaces limitées, comme le montre l’enquête agricole décennale de 1892 : sur 3 500 000 exploitations de plus de 1 ha, 53 % ont de 1 à 5 ha, c’est-à-dire sont de petites exploitations, mais elle n’occupent que 12 % de la surface agricole ; par contre, les grandes exploitations de plus de 40 ha, qui ne sont que 4 %, couvrent 47 % de la surface.

Au recensement de 1891, la « population vivant de l’agriculture » est estimée à 17,5 millions de personnes. Parmi eux on dénombre 5 millions de chefs d’exploitation, 7 millions d’aides familiaux (épouses, frères et sœurs, enfants de plus de 13 ans), environ 3 millions de salariés, soit moins de 1 par exploitation, dont 60 % sont des domestiques engagés à l’année et logés.

Les petits propriétaires ont souvent besoin d’exercer un second métier. Outre ceux qui restent dans le milieu agricole en étant salariés à temps partiel dans une exploitation agricole plus importante, d’autres se font ouvriers dans une entreprise rurale ou travailleurs en ville plusieurs mois par an. D’autres membres de la famille travaillent également à l’extérieur de l’exploitation, à temps plein ou partiel. La pluriactivité des ménages agricoles est très fréquente et donne au monde paysan accès, non seulement à des revenus supplémentaires, mais aussi à des techniques, des pratiques sociales et des cultures différentes.13

Les recherches menées ces dernières années modifient l’image de l’agriculture française, l’exception n’est pas l’agriculteur pluriactif, mais le « mono-actif ». Il apparaît alors que « pour le XIXe et sans doute pour le XVIIIe siècle, l’exploitation exclusivement agricole est une construction purement théorique ou la projection anachronique de la réalité - ou du rêve volontariste - des années 1950 ».14

C’est cette réalité de l’exploitation familiale qu’il convient de garder à l’esprit pour tracer le portrait de l’agriculture française. En délaissant les moyennes nationales, trois grandes zones apparaissent : 15

  • dans une grande moitié de la France, Est, Midi, une partie de l’Ouest, les montagnes, le groupe principal est composé d’exploitants moyens, le plus souvent propriétaires. Beaucoup de journaliers possèdent un petit lopin ;

  • dans un quart du pays, Ouest et une partie du Sud-Ouest, domine la grande propriété, souvent aristocratique. Cette propriété est en général louée par morceaux à des paysans pauvres. Dans le Centre les rapports entre propriétaires et exploitants sont envenimés par des « fermiers généraux », « agents d’affaires qui traitent globalement avec le propriétaire et sous-louent aux métayers en prélevant leur bénéfice » ;

  • dans le dernier quart du pays, Nord et Bassin parisien, se trouve une agriculture à fort capital d’exploitation, techniquement évoluée. Les agriculteurs travaillent des dizaines, voire des centaines d’hectares, qu’ils louent le plus souvent. Leurs investissements vont essentiellement à l’amélioration du matériel. La main-d’œuvre salariée est importante, sans terre. La conscience de classe de ces salariés est beaucoup plus affirmée que dans les autres régions. On retrouve une situation comparable dans les régions de vignoble, avec les grands propriétaires en Languedoc et Bordelais, les négociants en Champagne et Cognac.

Dans l’ensemble, on note que la jachère ne représente plus que le huitième des terres labourées, les plantes fourragères sont bien installées. Les engrais sont encore peu utilisés et la mécanisation reste faible : s’il y a, en moyenne, une charrue par exploitation, dont la célèbre « Dombasle », et une batteuse mécanique pour quinze exploitations, il n’y a qu’une faucheuse pour quatre-vingt onze exploitations et une moissonneuse pour cent cinquante. Cette mécanisation a cependant progressé depuis 1850, les prix des machines diminuant et l’exode rural amenuisant la main-d’œuvre d’appoint pour les gros travaux : 16

Pour ce qui concerne les engrais chimiques, la consommation des phosphates passe de 800 000 tonnes en 1890, à 1,6 million en 1900 et près de 2 millions en 1913. Les rendements progressent également, comme le montre le cas des céréales, de 8,7 quintaux/ha en 1840, à 10,9 en 1862 et 11, 8 en 1892, mais la progression se ralentit ensuite jusqu’à la Première Guerre mondiale. Il faut souligner que les résultats sont très inégaux selon les régions, c’est ainsi qu’en 1892, les rendements dans le Nord atteignent déjà 17,3 q/ha et 16 en Ile-de-France, alors qu’ils ne sont qu’à 10,3 en Basse-Normandie et 9,9 en Provence.17 L’agriculture connaît pourtant une transformation majeure s’appuyant sur la petite exploitation paysanne avec le développement de l’élevage : en 1860, 12 millions d’hectares sur 35 sont consacrés à celui-ci, en 1911, 20 sur 35.

Dans l’ensemble, l’agriculture connaît encore des méthodes de travail très empiriques. Il y a, bien sûr, une « agriculture de progrès », aux techniques avancées, que l’on glorifie dans les Sociétés d’agriculture, mais elle reste très minoritaire, en nombre d’exploitations. A cette époque, comme au début du XIXe siècle, il ne s’agit pas d’un refus du progrès par les agriculteurs, mais d'un problème économique. Les prêts sont peu nombreux pour l’équipement, et les paysans sont nettement hostiles à l’endettement. Le progrès technique dans l’agriculture ne peut être financé que par les capitaux personnels du propriétaire et de l’exploitant.

Par ailleurs, la majorité des exploitants ne raisonnent pas la production en fonction de la demande des consommateurs ; ce qui est vendu passe par des courtiers et les agriculteurs connaissent mal le marché. Ils subissent les prix et ne pensent pas pouvoir influer sur eux. C’est cette agriculture qui subit la baisse des prix agricoles à partir de 1873 - 1875. En une vingtaine d’années les baisses sont sensibles : - 34 % pour le blé, - 26 % pour le seigle, - 30 % pour la pomme de terre, - 7 % pour la viande, etc.18 Cette crise est due à l’importation des céréales des pays neufs (Amérique), mais aussi au phylloxera et au recul des plantes industrielles, ainsi qu’à la saturation de la consommation traditionnelle.

D’autre part, les prix industriels baissent moins que les prix agricoles et les termes de l’échange se détériorent pour les agriculteurs. Elément supplémentaire d’aggravation, les industries rurales connaissent également une crise. La mise en place de grandes entreprises, avec des machines produisant en série, élimine le travail fait par les agriculteurs. « Dans la plupart des régions, le travail de la laine, de la soie, du fer, du bois, était pratiqué activement au village, non seulement pour la consommation locale, mais aussi pour la vente à l’extérieur : avec des spécialisations diverses qui se réclamaient souvent d'une longue tradition. Les conditions de ce travail étaient généralement fort pénibles, dans une pièce étroite, sombre, mal aérée, la fatigue s’ajoutait à celle du labeur agricole, les enfants, même très jeunes, devaient apporter leur aide. Mais seul cet appoint de ressources permettait aux exploitations trop petites de subsister ».19 Selon les cas, les agriculteurs vont perdre leur emploi par la disparition totale de cette industrie rurale, ou bien vont devoir aller travailler dans un atelier regroupant quelques dizaines d’ouvriers.

Le mécontentement est grand dans les campagnes comme dans les villes. Les industriels demandent la mise en place d’une politique limitant les importations et les taxant plus fortement. Ils ont le soutien des organisations et des notables paysans.

C’est sous le Second Empire que naît la première organisation nationale d’agriculteurs. En 1867, Edouard Lecouteux, économiste rural, ancien directeur des cultures à l'Institut national agronomique de Versailles, rédacteur en chef du Journal d’Agriculture Pratique, fonde la Société des Agriculteurs de France, la S.A.F. L’objectif de la S.A.F. est d’unir toutes les catégories d’agriculteurs, sous la houlette des grands propriétaires terriens et des gros fermiers. Le premier président, Drouyn de Lhuys est « ancien ministre des Affaires Étrangères, ancien vice-président du Sénat, membre du Conseil privé, ancien député de Seine-et-Marne, ancien ambassadeur à Londres et à Vienne, grand-croix de la Légion d’Honneur, président du Comice Agricole de Melun et Fontainebleau, président de la Société d’Acclimatation ». Mais, … il n’est pas agriculteur ! La S.A.F. est en fait « une société très officielle dont les membres étaient recrutés par cooptation, à condition d’être présentés par deux parrains et sous réserve de l’approbation du chef de l’État ».20

Surnommée « Société des ducs et marquis », elle est le lieu de rencontre des monarchistes ; ses effectifs sont faibles, 1 854 membres en 1868, 3 553 en 1878, mais c’est un groupe de pression bien organisé, le seul qui parle au nom des agriculteurs. En février 1879, la S.A.F. opte pour le protectionnisme et rejoint ainsi les industriels. Les conservateurs s'emparent de cette revendication afin de mettre en danger le pouvoir républicain.

Gambetta lance une violente contre-attaque le 4 avril 1880, dans son journal La République Française : « La Société est devenue une machine de guerre contre le gouvernement de la République ; elle est recrutée parmi les grands propriétaires ruraux qui constituent la féodalité agricole ».21 Le 25 avril, on lit dans ce même journal une prise de position extrêmement importante :

« La Société n’a jamais laissé passer une occasion d’afficher ses opinions ultra-protectionnistes et conservatrices dans ses bruyants meetings. Elle se vante d’être encore aujourd’hui le lien nécessaire entre le Gouvernement et les Agriculteurs. Nous doutons que le Gouvernement veuille avoir l’air de subir encore ce lourd patronage d’hommes qui cherchent à compromettre le Ministère de l’Agriculture après l’avoir si longtemps régenté et absorbé […]. La République est décidée à venir en aide aux travailleurs des campagnes, mais elle ne saurait continuer à favoriser la féodalité agricole. Elle ne sacrifiera pas plus longtemps les intérêts de la démocratie rurale à une coterie de hobereaux et de grands seigneurs. Les populations agricoles n’ont plus besoin qu’un groupe privilégié vienne s’entremettre entre elles et le gouvernement. Elles s’adressent directement à l’État. Elles useront de l'initiative privée pour se réunir, s’associer, défendre elles-mêmes leurs intérêts. »

Dans un premier temps, Gambetta crée la Société Nationale d’Encouragement à l’Agriculture, la S.N.E.A., qui doit « avec un esprit franchement démocratique, grouper toutes les bonnes volontés dans une même pensée : le progrès de l’agriculture et l’amélioration du sort des travailleurs du sol ». Pourtant la S.N.E.A. n'apparaît pas comme fondamentalement différente de la S.A.F. : « En face de la Société des ducs et marquis, elle a été la société des anciens et futurs ministres. Elle n’a été ni moins protectionniste, ni beaucoup plus sociale que sa rivale et son rayonnement a été encore plus faible ».22

Gambetta prend une décision beaucoup plus importante, lorsque devenu Président du Conseil, il crée le 14 novembre 1881, un ministère de l’Agriculture, en le séparant de celui du Commerce. Il explique « qu'il s’agit […] de développer l’élément le plus fécond de la richesse nationale, et la nécessité de donner à ce grand intérêt une représentation spéciale dans les Conseils du Gouvernement se justifie d’elle-même ». Le but est clairement politique, le ministère de l’Agriculture doit être un véritable « ministère de l’Intérieur » des paysans.23

Ce ministère regroupe tous les services ayant à intervenir dans le milieu rural en quatre grandes directions : agriculture, forêts, hydraulique agricole, haras. La plus importante est la direction de l’agriculture qui comprend deux divisions : enseignement agricole et vétérinaire, encouragements à l’agriculture. Deux bureaux de cette dernière division vont très vite être au centre des activités du ministère : celui des « encouragements » et celui des « subsistances et secours pour pertes matérielles et événements malheureux ». En effet, le ministère de l’Agriculture va être utilisé pour distribuer des fonds dans les campagnes afin de gagner l’appui des agriculteurs. Ces fonds seront répartis par les fonctionnaires, sur demande des élus républicains ou de la S.N.E.A.

La bourgeoisie républicaine dispose ainsi d’un outil de poids pour contrebalancer l’influence de la S.A.F., en répondant aux doléances des agriculteurs. Comme le souhaitait Gambetta « les populations agricoles s’adressent directement à l’État ». Ce sont des fonctionnaires, les professeurs d'agriculture qui vont être à l'initiative de la création de nombreuses organisations professionnelles agricoles, et notamment du premier syndicat agricole, celui du Loir et Cher, en mai 1883.24

Cette intervention de l’État en agriculture est un renversement total de la politique suivie jusque là.25 En juin 1881, le ministre de l’Agriculture et du Commerce déclare dans un concours régional : « Je vous conseille, Messieurs et chers concitoyens, de ne pas compter beaucoup sur l’État. Il ne peut rien ou presque rien pour vous, parce que vous êtes trop nombreux et que le vaste prélèvement qu’il serait nécessaire de faire sur les ressources publiques deviendrait bientôt pour vous, dans une autre forme, un accablant fardeau. Mais je vous engage [] à compter beaucoup sur vous-mêmes et rien que sur vous ». La position est claire, c'est le libéralisme économique, le gouvernement se refusant à aider les producteurs en difficulté.

Pourtant, cinq mois plus tard en créant le ministère de l’Agriculture, Gambetta met en place un système d'intervention pour soutenir les agriculteurs. La nécessité politique d’obtenir l’appui des campagnes l’a conduit à abandonner complètement les conceptions précédentes.

Utilisant la loi de 1884 sur la liberté syndicale, la S.A.F. décide de susciter la création de syndicats agricoles pour « lutter contre la formidable armée de 400 000 fonctionnaires de l’État, dénaturant nos enquêtes, majorant la valeur de nos propriétés pour en augmenter les impôts et disposant ainsi avec un arbitraire sans frein, de nos intérêts, de nos patrimoines et de nos personnes […] ».26 Et le 21 mai 1886, la S.A.F. donne son appui à la création de l’Union centrale des Syndicats des agriculteurs de France, l’U.C.S.A.F. La S.A.F. et l’U.C.S.A.F. se groupent sous la dénomination « Les agriculteurs de France » et s’installent 8 rue d’Athènes à Paris.

Afin d’aller plus loin dans sa politique de conquête de la paysannerie, qui a fait dire à Jules Ferry « la République sera une République de paysans ou cessera d’exister », les dirigeants du pays vont abandonner un principe qu’ils avaient adopté depuis des années : celui des prix agricoles bas afin de maintenir des salaires industriels peu élevés. En 1885, Méline, ministre de l’Agriculture, met en place une politique protectionniste, avec des droits à l’importation du blé, puis en 1892 une protection douanière élevée est établie pour à peu près tous les produits agricoles. Les prix agricoles recommencent à monter après 1896 et les revenus agricoles vont augmenter au début du XXe siècle.

A la fin du XIXe siècle, la situation de l’agriculture est donc tout à fait nouvelle. Des organisations agricoles sont apparues : syndicats locaux qui regroupent 235 000 adhérents en 1890 et plus d’un million en 1914 ; coopératives d’achat ou/et de vente ; caisses d’assurances mutuelles ; caisses mutuelles de crédit.27 Des responsables issus des couches aisées du monde paysan se retrouvent dans ces organisations aux côtés de notables traditionnels, mais la plupart des agriculteurs sont peu touchés, notamment les petits et moyens exploitants.

La création du ministère de l’Agriculture et la mise en place du protectionnisme montrent que la bourgeoisie républicaine prend toutes dispositions pour séparer les paysans des monarchistes, devenus le danger principal depuis l’écrasement de la Commune de Paris.

La coupure politique du pays se retrouve dans la paysannerie avec les conservateurs de la rue d’Athènes (Agriculteurs de France) et les républicains du boulevard Saint-Germain (siège de la Fédération des Syndicats agricoles créée en 1909). Il est intéressant de noter que la S.A.F. a donné la priorité à la constitution de syndicats, tandis que la S.N.E.A. a donné la préférence aux Coopératives et Mutuelles, organismes mieux adaptés à l'utilisation de l’appui financier du ministère.

Les républicains, comme les conservateurs après 1848, développent un discours sur les qualités du paysan. Détenteur de vertus essentielles, le paysan est un citoyen libre, responsable, individualiste, et non plus le membre d’une communauté naturelle. C'est le citoyen libéré par la Révolution de 1789 qui doit bâtir une agriculture moderne, fondée sur la petite propriété individuelle, base de « la démocratie rurale ». Les républicains ne rejettent pas le petit paysan, contrairement aux conservateurs.

Comme les conservateurs, la bourgeoisie républicaine tient à maintenir le monde paysan « à part », coupé de la classe ouvrière. Méline pousse même l'affirmation de la supériorité de l’agriculteur à l’extrême dans son livre Le retour à la terre et la surproduction industrielle, publié en 1905, en annonçant la fin de la croissance industrielle et le retour des ouvriers aux champs. Méline caractérise le paysan comme « l’homme des champs, libre sous le soleil, aspirant l’air à plein poumons ». Le paysan est l’élément sain, la « sève » de la nation. Cette idéologie, valorisant le progrès technique et les possibilités de progrès social individuel par le travail et l’épargne, nie la lutte des classes. Mais il est évident qu’en cherchant ainsi l’appui de la paysannerie, « la bourgeoisie la fait entrer dans la lutte des classes, mais à son côté ».28 La bourgeoisie considère donc indispensable de garder une population rurale stable, afin d’éviter l’exode vers les villes qui ne peut que renforcer le prolétariat. Ce refus de l’exode rural, commun aux conservateurs et à la bourgeoisie républicaine, combiné à la crise agricole des années 1870, explique la politique protectionniste qui marque profondément l’évolution de l’agriculture française.

En effet, la production agricole après 1892 subit une véritable rupture de croissance. « Au cours du demi-siècle qui s’écoule de 1880 aux années 1930, la production agricole métropolitaine parut assez statique, sauf bien entendu, la période de guerre de 1914-1920 ».29 Les rendements sont très bas, de 10 à 19 q/ha pour le blé, alors qu’au Danemark on atteint 26. Les surfaces fourragères sont importantes mais mal entretenues ; la qualité du bétail est médiocre. La population agricole reste importante, en 1906 les paysans représentent 43 % de la population active, ce qui correspond au taux de l’Allemagne en 1882 et de la Hollande en 1849 !

« On allait voir subsister jusqu’en 1945, une agriculture d’un type particulier, où l’immense majorité des exploitations pratiquait un système de polyculture-élevage peu élaboré, peu intensif, ayant des caractères nettement archaïques. Adoptant très lentement les progrès techniques, ce système, d’une faible productivité, allait dégager très peu d’excédent de main-d’œuvre. Pendant un demi-siècle tout le monde pensa que cette routine somnolente participait de l’essence éternelle de l’agriculture ».30

L’agriculture apparaît comme un monde isolé et très particulier, où bourgeoisie, monarchistes et Église se combattent, tout en s’accordant pour affirmer que toutes les catégories agricoles ont les mêmes intérêts, que la lutte des classes n’y existe pas. Il y a cependant quelques organisations se réclamant de cette lutte de classes, bûcherons du Centre, ouvriers viticoles du Midi, ouvriers maraîchers de la région parisienne.31 Chez les métayers du Bourbonnais se met en place un syndicalisme de tendance socialiste réformiste.32 Des luttes marquent également la réalité rurale, notamment le puissant mouvement des vignerons, en 1907, en liaison partielle avec le mouvement ouvrier languedocien. Mais, comme les autres luttes, ce mouvement retombe rapidement. Les organisations politiques ouvrières n'ont pas des positions très claires vis-à-vis des paysans, et n’entreprennent pas d’actions suivies pour propager leurs idées dans les campagnes.

 

Si l'on tente de faire le bilan de l'évolution agricole entre 1880 et 1914, on constate d’abord que l’agriculture s’est tournée vers l’élevage. Cette transformation étant due à la consommation accrue de viande et produits laitiers, mais aussi à ce que « la production, gênée par le départ continu des ouvriers, a fait l’agriculture d’un pays qui manque de bras et dont l’équipement mécanique est insuffisant ». Encore faut-il, une fois de plus, nuancer cette description selon les régions. « Le Midi veut maintenir la polyculture et l’économie fermée autant que possible, tandis que dans le Nord l’agriculture capitaliste, industrialisée, commence à se développer ».33

Pour Augé-Laribé, les représentants de l’agriculture n’ont pas su agir selon les besoins de l’agriculture. Ils ont demandé et obtenu la mise en place du protectionnisme qui « en transformant un dopage en un régime permanent, a intoxiqué, démoralisé les agriculteurs ». Et l’auteur souligne l’insuffisance des incitations au progrès, notamment dans les domaines de la recherche et de l’enseignement. Il note que le gouvernement n’a pas donné à l’agriculture les équipements collectifs nécessaires, chemins, drainage, irrigation, remembrement. Et il résume son sentiment en une phrase sèche : « La politique agricole de 1880 à 1924 a mal su, mollement voulu, pauvrement exécuté ce qui eût été nécessaire ».

 

Michel Boulet. Document de travail, 2003.

Notes

1 AGULHON, Maurice. 1848 ou l'apprentissage de la République. Paris, Éditions du Seuil, 1973, 253 p. Coll. « Points – Histoire ». Nouvelle histoire de la France contemporaine, n°8.

2 Pour 1 franc d’impôt, il y a une augmentation de 45 centimes.

3 Voir le discours à l’Assemblée du citoyen RICHARD, présentant le projet de loi sur l'enseignement agricole le 23 août 1848.

4 EIZNER, Nicole. « L’idéologie paysanne. » In : TAVERNIER, Yves ; GERVAIS, Michel et SERVOLIN, Claude. Ed. L’univers politique des paysans. Paris, A. Colin, 1972. p.317-334.

5 COMBES, Anacharsis et Hippolyte. Les Paysans Français. Paris, Éditions Baillière, s.d. [1855 ?], 458 p. ; p.288-308. Souligné par les auteurs. Anacharsis est "agronome", Hippolyte professeur de médecine à Montpellier.

6 DÉSERT, Gabriel. « Prospérité de l'Agriculture ». In : DUBY, Georges et WALLON, Armand, Ed. Histoire de la France Rurale. Paris, Éditions du Seuil, 1976, T. III, 573 p. ; p.253.

7 Cité par GOUJON, Pierre. « Ce temps des révolutions inachevées » In : HOUSSEL, J.P., Ed. Histoire des paysans français du XVIIIe siècle à nos jours. Roanne, Éditions Horvath, 1976, 551 p., p.103-295 ; p.263.

8 AGULHON, Maurice « 1848 et le monde rural », In : BOULET, Michel, dir. Les enjeux de la formation des acteurs de l’enseignement agricole (1760-1945). Actes du colloque ENESAD, 19-21 janvier 1999. Dijon, Educagri éditions, 2000, 525 p., p. 13-21.

9 DUVEAU, Georges. La pensée ouvrière sur l'éducation pendant la Seconde République et le Second Empire. Paris, Domat Montchrestien, 1948, 348 p. ; p. 241.

10 Cité par ESTIER, Robert. « Le temps des dépressions. » In : HOUSSEL, J.P. Ed. Histoire des Paysans . . . op. cité, p.353.

11 Idem, p.354.

12 Idem, p.299.

13 RINAUDO, Yves. « Un travail en plus : les paysans d’un métier à l’autre (vers 1830 - vers 1950) » Annales ESC, n°2, mars-avril 1987, p. 283-302.

14 MAYAUD, Jean-Luc. « L’exploitation familiale ou le chaînon manquant de l’histoire rurale », In : JOLLIVET, Marcel et EIZNER, Nicole, Dir. L’Europe et ses campagnes. Paris, Presses de Sciences Politiques, 1996, 399 p. ; p. 57-76.

15 BARRAL, Pierre. « Un secteur dominé : la Terre. », In : BRAUDEL, Fernand et LABROUSSE Ernest, Ed. Histoire économique et sociale de la France. Paris, PUF, 1970, réédition 1993. coll. « Quadrige », IV - 1, p.349-397.

16 FAURE, Marcel. Les paysans dans la société française. Paris, A. COLIN, 1966, 344 p. collection "U".

17 TOUTAIN, Jean-Claude. « La croissance inégale des régions françaises : l’agriculture de 1810 à 1990 ». Revue historique, n°590, avril-juin 1994, p. 315-359.

18 BARRAL, Pierre - « Un secteur dominé : la Terre, … », op. cité, p.365.

19 Idem, p.369.

20 FAURE, Marcel - Les paysans dans la société française… op. cité, p.31.

21 Cité par PRUGNAUD, Louis. Les étapes du syndicalisme agricole en France. Paris, Éditions de l’Épi, 1963, 288 p. ; p.23 ; voir également AUGÉ-LARIBÉ, Michel. La politique agricole de la France de 1880 à 1940. Paris, PUF, 1950, 485 p. ; p.72-75.

22 AUGÉ-LARIBÉ, Michel. La politique agricole... op. cité, p.133.

23 CÉPÉDE, Michel et WEIL, Gérard. L’agriculture. Paris, PUF, 1965, 527 p. coll. "L’Administration Française". p.66.

24 Voir le rôle des professeurs départementaux d'agriculture.

25 BARRAL, Pierre. Les agrariens français de Méline à Pisani. Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1968, 386 p. + annexes ; p.82.

26 PRUGNAUD, Louis. Les étapes du syndicalisme agricole … op. cité, p.25.

27 HOUÉE, Paul. Coopération et organisations agricoles françaises. Paris, Cujas, 1969. T. I Introduction historique, 127 p. - T.II Eléments bibliographiques, 422 p.

28 EIZNER, Nicole. «  L’idéologie paysanne ». article cité, p.322.

29 FAURE, Marcel. Les paysans dans la Société Française, op. cité, p.32.

30 GERVAIS, Michel ; SERVOLIN, Claude et WEIL, Jean. Une France sans paysans. Paris, Éditions du Seuil, 1965, 128 p. coll. "Société". p.31.

31 GRATTON, Philippe. Les luttes de classes dans les campagnes. Paris, Anthropos, 1971.

32 GUILLAUMIN, Émile. Le syndicat de Baugignoux. Moulins, Éditions Ipomée, 1982, 230 p. ; HALEVY, Daniel. Visite aux paysans du Centre. Paris, Grasset, 1935 - réédition Paris, Librairie Générale Française, 1978, 448 p. coll. "Livre de Poche Pluriel".

33 AUGÉ-LARIBÉ, Michel. La politique agricole de la France… op. cité. p.291-300.

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