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L'école des paysans

Évolution de l'agriculture française de 1918 à 1945 [2003]

1 Décembre 2018 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Agriculture et milieu rural

I Le temps des crises (1918-1939)

Introduction

La Première Guerre mondiale a profondément marqué la société française, le conflit s'est déroulé durant plus de quatre ans sur une partie du territoire national et a touché toutes les couches de la population. Le bilan humain est terrible : les disparus représentent 10,5 % de la population active masculine et il y a 1 100 000 invalides dont le quart est handicapé à plus de 50 %. Les classes les plus jeunes, 1907 à 1915, ont subi des pertes qui atteignent plus de 20% de leurs effectifs, au total un quart des jeunes de 18 à 27 ans a disparu. Cette situation va conduire à une aggravation du déficit des naissances après 1922, alors qu'elles avaient déjà diminué de moitié durant la guerre.

En 1914, la population française atteignait 39,8 millions d'habitants, elle n’est plus que de 38,7 millions en 1919, et ceci malgré le retour de l'Alsace-Lorraine avec 1,9 million de personnes. Cette situation démographique déséquilibrée conduit à un appel à l'immigration : de 2,4 millions de personnes en 1926, soit 5,9 % de la population du pays, la population étrangère atteint 6,4 % en 1931. Dans le secteur agricole, le recensement de 1929 indique la présence de nombreux travailleurs immigrés : 136 000 permanents et 113 000 saisonniers ainsi que 40 000 exploitants d'origine étrangère.1

En 1921, la population active agricole ne représente plus que 41,2 % de la population active totale. Le mouvement de régression va se poursuivre, puisqu'en 1936, dans une France de 41,2 millions d'habitants, le pourcentage des actifs agricoles est descendu à 36 %. Cependant, la population rurale demeure très importante, ce n'est qu'en 1931 que la population urbaine devient majoritaire, c'est-à-dire plus de cinquante ans après l'Allemagne ou la Grande-Bretagne. Les villes ont grandi et dix-sept d'entre elles dépassent 100 000 habitants en 1931, contre quinze en 1911. Parmi elles, Paris, qui compte 5 millions d'habitants, regroupe le huitième de la population du pays. Pendant ce temps, l'ensemble des zones rurales se dépeuple.

Le secteur industriel participe à ce mouvement d'urbanisation, en se concentrant, entraînant la disparition progressive des petites entreprises proches de l'artisanat. De grands groupes se constituent à l'initiative des banques (Banque de Paris et des Pays Bas), ou de firmes (Schneider, Ugine-Kuhlmann, Pechiney, Saint-Gobain,...).

La production générale en France dépasse rapidement son niveau d'avant-guerre, sur une base 100 en 1914 elle atteint l'indice 130 en 1928. Ce sont surtout les industries de base qui progressent, sidérurgie et mines. Dans les usines, se développe la « rationalisation » du travail, inspirée des idées du constructeur américain Ford, qui accroît la productivité au prix d’une détérioration des conditions de travail. La compétition internationale accrue pousse les dirigeants français à tirer le profit maximum des colonies ; les partis politiques, de la droite à la SFI0,2 appuient cette politique de surexploitation au nom de la « mission civilisatrice » de la France.

A la fin de la guerre, les ouvriers rejoignent massivement les syndicats et mènent de grandes luttes pour améliorer leur situation. A la suite de ces actions est ainsi votée, le 23 avril 1919, la loi limitant la journée de travail à 8 heures, sans diminution de salaire. Dans l’ensemble de l’Europe les États sont déstabilisés, les dirigeants des puissances vaincues (Allemagne, Autriche-Hongrie, Turquie et Bulgarie) ont perdu leur trône, après le Tsar de Russie qui a abdiqué en 1917 ; les troubles sociaux ébranlent aussi les pays victorieux. En France, comme dans d'autres pays européens, des mouvements révolutionnaires se développent, influencés par la révolution russe d'octobre 1917.3 Ceci se reflète dans la dureté des conflits sociaux, ainsi 20 000 cheminots sont révoqués après la grève de mai 1920. Le mouvement ouvrier se divise entre réformistes et révolutionnaires, alors qu’en décembre 1920 naît le Parti communiste, à partir de la majorité de la SFIO, et qu’en 1921, la CGT exclut les syndicalistes révolutionnaires qui créent la CGT Unitaire (CGTU).

La crise économique qui débute en 1929 touche l’ensemble des pays capitalistes. La France est atteinte en 1930, les prix s’effondrent, les exportations chutent, la production, sur la base 100 en 1929, tombe à un volume de 88 en 1930 et 66 en 1932. Le chômage progresse rapidement, en 1933 la moitié des salariés sont des chômeurs totaux ou partiels. Les patrons réduisent les salaires, le gouvernement fait de même pour les traitements des fonctionnaires par la diminution de leurs indemnités.

Les couches moyennes sont également touchées par la crise et le mécontentement grandit, la xénophobie croit, les travailleurs étrangers sont accusés de favoriser le chômage. La bourgeoisie s'inquiète de ces mouvements et certains regardent vers les pays voisins. En Italie, le fascisme règne depuis 1922, en Allemagne la crise permet à Hitler d'arriver au pouvoir par les élections, en 1933. Des organisations françaises citent ces pays en exemple, appuyées par une partie du patronat. La propagande antirépublicaine se développe, trouvant un aliment dans des scandales retentissants, telle l'affaire Stavisky où se trouvent compromis de nombreux politiciens du régime. L'émeute du 6 février 1934, organisée par les ligues de droite contre le gouvernement Daladier et la Chambre des députés fait une vingtaine de morts. Elle constitue un signal d'alarme pour la gauche et les antifascistes qui manifestent les 9 et 12 février. De ces journées est issu le Pacte d'unité d'action signé le 27 juillet entre le PCF et la SFI0 ; en 1935, naît le Comité du Rassemblement populaire. Le programme du Front Populaire est publié le 12 janvier 1936, réunissant PCF, SFI0 et Parti Radical. Ces partis triomphent aux élections des 26 avril et 3 mai 1936, avec 378 élus contre 220.

Un puissant mouvement de grève, avec occupation des usines, bureaux et magasins, suit la victoire électorale. Le patronat cède et signe le 7 juin les « Accords de Matignon » avec le gouvernement et la CGT réunifiée. Les travailleurs obtiennent d'importantes augmentations de salaire, la semaine de 40 heures, les « congés payés », l'élaboration de conventions collectives et l'institution des délégués élus du personnel.

Rapidement l'unité des partis de gauche est mise à mal. Dès la fin 1936, les communistes demandent le soutien militaire à la République espagnole, victime du coup d'État de Franco, alors que les socialistes prônent la «  non intervention ». Puis, c'est la « pause » des réformes annoncées en février 1937 par le Président du Conseil, Léon Blum, la situation se dégrade rapidement, la droite et le patronat accentuant leur offensive.

En 1938, le ministère Daladier gouverne par décrets-lois, le franc est dévalué et la semaine de travail est ramenée à quarante-huit heures. Le Front Populaire a définitivement vécu lorsque le 9 décembre Édouard Daladier demande approbation de sa politique générale : communistes, socialistes et une trentaine de radicaux socialistes votent contre. La droite triomphe et les acquis de la politique de gauche sont remis en cause.

 

1 La montée du corporatisme en agriculture

11 - La reconstruction

L'agriculture doit d'abord réparer les dégâts matériels causés par la guerre, tout en supportant 673 000 morts et 500 000 invalides.4 Malgré les difficultés, dès 1921 la production de blé dépasse celle de 1913 et, à partir de 1925, la situation peut être considérée comme bonne sur le plan de l'alimentation. Mais, des bouleversements s’annoncent dans la société paysanne avec, de 1921 à 1931, le départ de la terre de 500 000 hommes, en général des salariés. Il est incontestable que le vote de la loi des 8 heures en 1919 a fait de l'industrie un secteur attractif pour les travailleurs agricoles. La population active agricole diminue entre 1921 et 1936, passant de 42 à 36 % de la population active totale.

Ces départs inquiètent de nombreux responsables politiques, professionnels et administratifs. Avec des accents qui rappellent Méline, Victor Boret, ancien ministre de l’Agriculture, président de la Société nationale d’encouragement à l’agriculture, parle de « menace mortelle sur notre vie nationale ».5 D’autres font référence à « la plus grande catastrophe qu'un pays puisse connaître : la mort lente, le suicide volontaire par la méconnaissance des devoirs envers la race et envers la profession ».6

Divers auteurs soulignent que l'exode agricole ne relève pas seulement de causes économiques. « Trop nombreux, en effet, sont ceux qui ont cru jusqu'à ce jour que l'exode des ruraux vers les villes avait surtout pour cause les conditions matérielles de la vie à la campagne. Peut-être étaient-ils imbus des théories de Karl Marx sur le matérialisme. En tout cas, ils se sont trompés. [ ...] La profession agricole est abandonnée parce qu'elle apparaît comme manquant de noblesse aux yeux de beaucoup de ceux qui la pratiquent ». Louis Fondard, directeur des Services agricoles des Bouches-du-Rhône, précise : « Personne ne peut supporter d'être isolé par rapport aux êtres et aux choses qui l'entourent. Jadis, le paysan élevé dans la tradition qui réglait sa vie professionnelle et sociale, était naturellement et inconsciemment pénétré de cette plénitude morale. Il naissait adapté ; il restait lui-même. Toutes ses aspirations, peu nombreuses d'ailleurs, se trouvaient satisfaites. Aujourd'hui, nous en faisons sur place un déraciné [...]. Tant que le terrien n'a pas été capable de mesurer son infériorité, il l'a accepté. Il la découvre aujourd'hui et se révolte contre sa terre ».7

Les agriculteurs sont installés sur des structures d'exploitation qui ont beaucoup évolué depuis le recensement de 1892. La comparaison avec le recensement de 1929 est possible, bien que les définitions aient variées d'une enquête à l'autre. Bien évidemment, les modifications nationales masquent des différences régionales parfois sensibles, mais les grandes tendances sont intéressantes à relever.

Tout d'abord, les exploitations de moins de 1 ha reculent de plus de moitié. En dehors d’un certain nombre d’exploitations maraîchères, il s'agit de surfaces qui étaient mises en valeur par des paysans qui travaillaient également sur les exploitations plus importantes du voisinage ou dans des industries rurales. Cette catégorie d'agriculteurs est en voie de disparition, tout comme les ouvriers agricoles temporaires. Les exploitations de moins de 10 ha, comme celles de plus de 100 ha voient leur nombre diminuer.

Ce sont les exploitations comprises entre 10 et 50 ha qui augmentent très nettement leurs effectifs : +38 % pour celles de 10 à 20 ha, et +13,5 % pour les 20 à 50 ha.

Les surfaces occupées par chaque catégorie d'exploitation sont plus difficiles à appréhender, car les statistiques ne sont pas de même nature en 1892 et 1929, surface agricole totale dans un cas, surface agricole utile dans l'autre. Cependant, il est possible de noter l'importance de la catégorie 10- 50 ha. (Voir tableau en annexe)

Ces divers éléments statistiques amènent à constater la place essentielle de l'agriculture moyenne. En 1929, parmi 3 650 000 chefs d'exploitation, quatre sur cinq ne font qu'exceptionnellement appel à la main-d’œuvre extérieure et les trois quarts sont propriétaires. Il est incontestable que l'exploitation familiale est le modèle de l'exploitation agricole française.

L'agriculture française entre les deux guerres est donc une agriculture familiale, avec des exploitations de taille moyenne, mettant en œuvre des techniques assez peu évoluées.

Vers 1920, il y a entre 3 et 4 millions d'hectares en jachères, et il y en a encore environ 1,7 million en 1938. Ceci est le signe d'une certaine intensification de la production, cependant, cette tendance est limitée. L'agriculture continue à donner la priorité aux productions animales, ce qui se traduit par un accroissement de la production de fourrages et l'extension des surfaces toujours en herbe.

La mécanisation commence à se répandre dans les campagnes, utilisant essentiellement la traction animale. En 1929, l'araire est remplacée par le brabant dans 1,4 million d’exploitations, il y a également 1,4 million de faucheuses et plus de un million de faneuses et râteaux à cheval. La quasi-totalité des 1,8 million d’exploitations de plus de 5 ha a donc atteint un niveau minimum de mécanisation. C'est un changement très important par rapport au 19ème siècle. Dans les exploitations plus importantes, les capitaux disponibles permettent l'achat de machines plus complexes : semoirs mécaniques (322 000) et moissonneuses (420 000). C'est là aussi que se trouvent les tracteurs agricoles (26 800) et les camions (8 500). Mais ces engins sont lourds et peu adaptés aux structures agricoles françaises, en outre, le réseau d'entretien est fort peu développé.

Une nouvelle source d'énergie modifie également la vie des exploitations : l'électricité. Le Génie rural, grâce aux subventions gouvernementales et aux prêts du Crédit agricole électrifie les campagnes : en 1919, 7 500 communes, surtout des villes, ont l'électricité, en 1927, elles sont 18 120 et en 1938, 36 126. Mais pour arriver à ce résultat « il aura fallu vaincre la sourde réticence des milieux paysans à cette innovation qui bouscule horaires et conditions d'existence ».8

L'évolution est, en effet, difficile à supporter. « L'agriculture voudrait continuer de progresser à son rythme propre, mais la vente de ses surplus, le remboursement de ses achats la condamnent à entrer dans l'engrenage de la commercialisation, à s'insérer dans une économie d'échanges qu'elle ne maîtrise plus. Les sociétés rurales voudraient conserver leur autonomie, et en même temps, jouir de la parité avec les milieux urbains ; elles voudraient consolider leur cohérence et pourtant ne pas subir une évolution qui leur échappe [. . .], ce tiraillement entre la fidélité à un passé et les exigences du présent, entre l'autonomie des sociétés rurales et leur participation au monde moderne, est au cœur du ‘‘malaise agricole’’ qui surgit dès que les campagnes s'ouvrent au progrès  ».9

L'après-guerre connaît un accroissement de l'intervention de l'État dans le secteur agricole. Dans un premier temps, il s'agit de favoriser la reconstruction, car « plus de 2 millions d'hectares cultivables avaient été saccagés, il fallait combler 330 millions de mètres cubes de tranchées et délester le sol de 370 millions de mètres cubes de fil de fer ».10 Il convient également de relever les bâtiments agricoles et de reconstituer le matériel.

Mais, le ministère de l'Agriculture souhaite aller plus loin et propose que l'État conserve, comme en temps de guerre, une certaine direction de l'économie ; il élabore ainsi un « avant-projet d'un programme agricole tendant à l'intensification de la production et à la réforme des méthodes administratives. » Cette orientation est vivement combattue par tous ceux, et ils sont les plus nombreux, qui sont attachés au libéralisme économique.11 Deux grands courants existent, en effet, en cette période : d’une part, ceux qui, avec le ministère de l’Agriculture, considèrent que l’État doit intervenir pour aider l’agriculture à progresser, d’autre part, la majorité des dirigeants agricoles qui revendiquent la responsabilité totale des agriculteurs sur leur secteur d’activité.

En fait, l'État intervient plus qu'avant 1914, tout en veillant à protéger les structures existantes et prioritairement l'exploitation agricole familiale. Ainsi la loi du 6 janvier 1919 crée les Offices agricoles départementaux et régionaux afin d'intensifier la production. Ils ont pour but « d'améliorer les méthodes de production, et notamment par l'organisation de centres d'expérimentations et de vulgarisation et par le développement des associations agricoles. » L’Office départemental, placé sous la tutelle de l’Administration, est dirigé par un Conseil comprenant cinq membres désignés par le Conseil général. Le directeur des services agricoles, siège avec voix délibérative et veille à l’exécution des décisions.

Les pouvoirs publics statuent sur les programmes d’activité des Offices, en fonction desquels ils attribuent les subventions prévues par la loi. Les Offices fonctionnent grâce à la collaboration entre les services départementaux du ministère de l’Agriculture et les représentants agricoles choisis par le Conseil général. Ce sont donc les forces politiques dominantes du département qui collaborent avec le ministère de l'Agriculture pour faire évoluer l'agriculture. «  En principe, le rôle de l'État se borne à conseiller, orienter, favoriser des actions dont la mise en œuvre est confiée aux groupements professionnels. En fait, en incitant les agriculteurs à améliorer leurs techniques de production par la généralisation des engrais et par l'acquisition de machines et d'outils nouveaux, il les engage à produire de plus en plus pour le marché. Sous les apparences d'une simple politique d'aide à la production, il contribue à les faire s'intégrer davantage dans le système économique ».12 La Société nationale d’encouragement à l’agriculture et la Fédération nationale de la Mutualité et de la Coopération bénéficiant de relations privilégiées avec les représentants de l’État, et notamment les directeurs des services agricoles, approuvent ces orientations.

La droite agrarienne, elle, combat vivement les Offices départementaux et régionaux accusés d’être sous la coupe de l’Administration et des responsables politiques. Dès 1920, l’Union centrale des syndicats agricoles demande, lors de son Congrès, la suppression des Offices et la création de Chambres d’agriculture.

Un des leviers particulièrement efficaces utilisés par l'État pour mettre en œuvre sa politique est celui du financement de l’agriculture, grâce à la réorganisation du Crédit agricole, avec la mise en place de la Caisse nationale, en 1920. En 1928, les prêts ont triplé et les dépôts décuplés, la « banque de l'agriculture » a supprimé les usuriers anciens. En effet, la mécanisation et l'utilisation des engrais augmentent les dépenses et posent des problèmes financiers à de nombreux agriculteurs. La part du capital d'exploitation croît plus vite que celle du capital foncier, en raison de l'importance du matériel et de la hausse des prix de celui-ci, supérieure à celle du prix de la terre. Peu à peu apparaît l'image d'une agriculture où il faut investir pour produire. Cependant l'essentiel des prêts du Crédit agricole mutuel restent des prêts à court terme pour la trésorerie des agriculteurs et des prêts à long terme pour l'achat des terres. D'ailleurs, les agriculteurs voient dans le Crédit agricole une institution où placer leur argent plus qu’une banque pouvant accorder des prêts.

Pour l’économie nationale, le secteur agricole n'est pas considéré comme un débouché pour l'industrie, mais comme le fournisseur de produits pour l’alimentation, de capitaux et de main-d’œuvre.

Les agriculteurs se méfient du fonctionnement des marchés et nombreux sont ceux qui conservent une partie de leur production afin de se protéger contre les aléas économiques. La production commercialisée suit divers circuits, la viande transite par le commerce de gros, mais les coopératives se développent dans le domaine des produits laitiers, du blé et du vin. Il convient de souligner la croissance des industries agroalimentaires dont la production de 1928 est supérieure de 25% à celle de 1913. Le développement le plus important concerne les conserves de viande, puis la biscuiterie, l'industrie laitière, celle des pâtes alimentaires.

Durant toute la période de l'entre-deux guerres, l'intervention de l'État se poursuit sous des aspects multiples13 et il reçoit, de fait, l'appui des organisations agricoles qui en attendent aide et protection, malgré des discours souvent violents contre les fonctionnaires et la bureaucratie.

A la fin des années 20, le mythe de l'exploitation familiale, fondement de cette « démocratie rurale » chantée dès la naissance de la Troisième République, est devenu réalité. L'inflation et la hausse des prix agricoles à la fin de la guerre ont permis aux paysans d'acheter de la terre. « Après la victoire, la richesse est venue. [Les paysans] la convertissent en terres, ils accomplissent leur antique, leur aveugle désir ».14 Mais, comme en 1892, les différences régionales sont importantes.

La guerre par les déplacements des hommes, les souffrances et les blessures, les morts, a bouleversé les idées des ruraux. De plus en plus d’agriculteurs pensent qu'ils doivent s'unir, créer un front pour défendre leurs intérêts et faire évoluer la société vers plus de justice. Cependant, les divergences demeurent entre les grands courants qui traversent l'agriculture française depuis la fin du XIXe siècle. En outre, un événement lointain va retentir dans les campagnes, la Révolution bolchevique d'octobre 1917 en Russie ; les idées du socialisme pénètrent peu à peu les milieux agricoles.

A l’issue de la guerre, les deux « grandes maisons » de l'agriculture demeurent. Rue d'Athènes, la Société des agriculteurs de France, l'Union centrale des Syndicats, l'Office central de la Mutualité agricole regroupent leurs services. Les organisations régionales se développent, outre le « Sud-Est », il s'agit des groupes du Plateau central et de ceux de Bretagne, avec Hervé Budes de Guébriant à l’Office central des œuvres mutuelles agricoles de Landerneau. Les dirigeants de la rue d'Athènes ne contestent pas le régime républicain et améliorent leurs relations avec les autorités. Ce qu'ils veulent, c'est que la profession agricole puisse s'organiser librement, avec « son autonomie relative, son autorité, ses institutions et ses lois propres  » afin de préserver l’ordre de la société rurale. L'influence de la foi se traduit dans l'existence, rue d'Athènes, d'un  « Comité d'initiative rurale » influencé par le mouvement catholique de Marc Sangnier, le Sillon, et dans l'initiative des « Semaines rurales », appuyées par l’Action catholique de la Jeunesse de France, ACJF, pour la formation des cadres paysans.

L'autre « grande maison », la Société nationale d'Encouragement à l’agriculture organise des congrès techniques et la Fédération nationale de la Mutualité et de la Coopération agricoles multiplie les activités économiques en relation avec l'Administration. Une fédération agricole nouvelle apparaît alors, celle du Centre-Sud implantée à Limoges.

A la fin de 1918, se réunissent à Paris les États Généraux de l'Agriculture Française, rassemblant 800 délégués. Voulant développer l'unité du monde paysan, ceux-ci décident la création de la Confédération Nationale des Associations Agricoles, CNAA, dont le premier congrès a lieu au début de 1919. Le souhait des fondateurs est d'établir « un lien entre les groupements dont l'ancienneté prouve la vitalité et à la tête desquels se trouvent des hommes qualifiés pour rester nos chefs de file ».15 Par delà les divergences, les associations se mettent d'accord pour défendre leurs intérêts derrière « un drapeau » commun. La CNAA décrit ce drapeau comme « symbolisant non la lutte des classes arbitrairement divisées, dans certains milieux, en oisives ou exploitantes et en laborieuses ou exploitées, mais symbolisant au contraire l'union de tous aux champs pour la défense de leurs droits et la recherche du progrès ».16

C'est donc la mythologie agrarienne qui sert de lien entre les grands propriétaires fonciers et leur Société des Agriculteurs de France, et la Société d'encouragement à l'agriculture. Face aux « menaces » venues du monde industriel, aux idées socialistes, les représentants agricoles veulent parler d'une seule voix.

Mais la réalité est autre, les dissensions à l'intérieur de la CNAA font qu'elle ne peut avoir qu'un rôle d'information.17 Une autre cause d'affaiblissement est le développement d'associations spécialisées. Il existait déjà des syndicats de planteurs de tabac, des associations viticoles, mais le mouvement s'amplifie car des agriculteurs de plus en plus nombreux veulent maîtriser la mise en marché de leur production. Les initiateurs de ces associations ne sont plus les grands propriétaires fonciers, mais de gros exploitants, formés dans les écoles d'ingénieurs, Institut national agronomique, écoles nationales d'agriculture et souvent écoles supérieures privées d'agriculture.

Un nouveau type de dirigeant agricole émerge, hautement qualifié, travaillant sur une exploitation moderne de dimensions économiques importantes. La recherche de l’amélioration des résultats économiques est le fondement de l'activité de la Confédération générale des Planteurs de betteraves, créée en 1921, et de l'Association générale des Producteurs de blé qui naît en 1924. Une forte discipline permet à ces associations de peser sur l'organisation des marchés au profit des agriculteurs spécialisés et d'obtenir des mesures de protection douanière. D'autres associations apparaissent dans les secteurs des fruits et légumes, du lait ou de la viande.

Ces changements dans la conception de l'organisation professionnelle agricole vont se traduire au sein de l'Union centrale des Syndicats agricoles qui prend ses distances vis-à-vis de la Société des agriculteurs de France. Elle devient Union nationale des Syndicats agricoles et quitte la rue d'Athènes pour la rue des Pyramides. Quant aux organisations du boulevard Saint-Germain, elles quittent la CNAA en 1925.

A partir de la fin de la guerre, un courant nouveau apparaît en milieu paysan : le courant révolutionnaire. Certains agriculteurs et des ruraux sont sensibles aux idées lancées par les Soviets, on le voit au moment du Congrès de Tours (décembre 1920) où naît le Parti Communiste Français. D'autres, au contraire, plus nombreux s'inquiètent, retrouvant les vieux thèmes sur le danger « rouge » venu des villes et de l'étranger.

Le programme agraire du Parti Socialiste SFIO, présenté par Compère-Morel en 1919, n'est que la reprise du programme du Parti Ouvrier Français de 1892. C'est un ensemble de revendications immédiates et la position à l'égard de la petite exploitation paysanne est ambiguë. La SFIO fonde en février 1920 un mensuel intitulé La voix paysanne qui n'a qu'une diffusion limitée. Après la scission, il devient propriété du PCF mais son influence reste faible.18 En 1921, au Congrès de Marseille, le PCF adopte des « Thèses sur la question agraire » qui affirment le droit des paysans « à la jouissance absolue et perpétuelle de leur propriété », avec suppression du fermage, du métayage et du salariat agricole.

Les communistes vont participer à la création de syndicats agricoles, ils soutiennent, en 1922, la création d’une fédération qui a pour but de regrouper tous ceux qui travaillent la terre de leurs mains, « à savoir métayers, ouvriers et domestiques agricoles, fermiers et propriétaires exploitant soit seuls, avec l'aide de leur famille ou avec le concours de salariés ». En 1924, la fédération devient « Fédération des Paysans Travailleurs », en 1929 est créée la Confédération Générale des Paysans Travailleurs, la CGPT. Les socialistes encouragent, le 12 février 1933 à Limoges, la naissance de la Confédération Nationale Paysanne, la CNP, réunissant la Fédération des syndicats agricoles du Centre e la France (Haute-Vienne, Creuse, Allier, Indre) et des adhérents individuels. De son côté, la CGT crée en 1920 une Fédération de l'agriculture regroupant les salariés. La syndicalisation est très faible, 30 000 adhérents pour plus de 2 millions de travailleurs. Les effectifs baissent fortement après la scission politique de décembre 1920, un an plus tard, la CGT, proche de la SFIO, compte 9 300 salariés agricoles, la CGTU, animée par les communistes, environ 2 000.

Face aux idées socialistes et communistes, les agrariens s'appuient toujours sur la petite propriété paysanne. Pour les agrariens de droite, il est essentiel de maintenir la propriété traditionnelle, « le foyer rural stabilisé, agrandi, enrichi, qui, assis et prospère, fixe l'homme et le multiplie » comme l’affirme l’écrivain Joseph de Pesquidoux. Le ministre de l’Agriculture, Henry Chéron, défend les mêmes positions : « Les paysans font plus pour la paix sociale que toutes les lois ; ils sont les véritables artisans de la propriété nationale et la meilleure garantie contre le bolchevisme ».19 Les agrariens de gauche, très hostiles au communisme, avancent la notion d’«exploitation paysanne familiale » assurant l'indépendance économique et sociale de l'agriculteur. Il faut souligner que le terme de « paysan » est de plus en plus utilisé par les intéressés eux-mêmes.

C'est durant cette période qu'est réglé le problème de la représentation officielle de l'Agriculture. Les dirigeants agricoles « de droite » combattent les offices départementaux trop dépendants de l'État et demandent la création de Chambres d'Agriculture. La loi du 3 janvier 1924 les organise, « institution professionnelle reconnue établissement public » mais les élections n'ont lieu qu'en mars 1927, élus et Administration hésitant devant l’apparition de nouveaux interlocuteurs. Un quart des sièges est pourvu par les groupements agricoles, le reste par le suffrage direct des agriculteurs. Les représentants de l'Union centrale occupent la plupart des postes importants et s'y maintiendront jusqu'en 1939. Les présidents des Chambres se regroupent en une Assemblée bien que la loi ne la prévoit pas. Un décret-loi d’octobre 1935 officialise cette Assemblée permanente des Présidents des Chambres d’agriculture, APPCA.

A la fin des années 20, l'agriculture paraît avoir trouvé un certain équilibre. Les dirigeants agricoles n'ont pas changé, l'économie est relativement prospère et les innovations techniques pénètrent peu à peu les exploitations agricoles. C'est alors que survient la grande crise économique.

12 - Les crises

Le monde rural est frappé par une crise multiforme où l’on peut distinguer trois composantes : une crise économique, une crise politique et une crise culturelle.

La crise économique internationale touche la France à partir de 1930. Le chômage et la crise industrielle entraînent une baisse de la consommation populaire, au moment où la production agricole française en hausse est soumise à la concurrence étrangère. Malgré les barrières douanières, les importations augmentent rapidement. Ainsi pour le blé, l'excédent d'importations passe de 1,5 million de quintaux en 1930 à 17,6 en 1931 et 15,6 en 1932.

Les prix agricoles s'effondrent, le quintal de blé vaut 152 francs en 1930, 117 en 1932 et tombe à 65 francs en 1935, après le rétablissement de la liberté du prix de vente des céréales qui favorise la spéculation à la baisse des meuniers et négociants. L'hectolitre de vin diminue de 183 francs en 1930 à 128 en 1932, et 64 francs en 1935 ! Pour l'ensemble des productions les baisses sont aussi importantes. Au total, l'indice des prix de gros perd entre 1930 et 1935, 34 % pour les aliments végétaux et 40 % pour les aliments animaux. Bien évidemment, le revenu des agriculteurs est en baisse très nette. Ainsi, l'indice Dessirier du « pouvoir d'achat de l'agriculture » passe de 100 en 1929 à 90 en 1930, 77 en 1934 et 67 en 1935. Cet indice global masque les disparités, et la situation dramatique des petits paysans, fermiers et métayers.

En octobre 1935, le ministre de l’Agriculture, Pierre Cathala, dans un rapport au président de la République, propose de supprimer les Offices départementaux et régionaux.20 Il considère qu’ils ont atteint l’objectif qui leur avait été fixé, à savoir l’intensification de la production agricole. « Leurs ressources avaient d’ailleurs considérablement diminué ; de l’ordre de 20 millions les premières années de leur création, le montant annuel des subventions de l’État avait été ramené à 7 millions en 1935 ». Mais, face à la crise économique, « la nécessité de réaliser le redressement de [la] situation financière ne permet plus à l’heure actuelle d’accorder des subventions qu’en cas de besoin absolu ... ». Le 30 octobre, le Président de la République supprime par décret les Offices, dont une partie des ressources est affectée au ministère de l’Agriculture.21 Les dirigeants agricoles perçoivent cette disparition comme un « recul » de l’intervention étatique et s’en félicitent.

L'exode rural est freiné car il n'y a pas de travail dans les villes où sévit le chômage. La crise conduit à une diminution des investissements et à un ralentissement de la modernisation des exploitations. Les agriculteurs cherchent, bien sûr, à réduire au maximum leurs dépenses. Certains proposent de rétablir un système de culture moins intensif : « Revenons dans une modeste proportion à la jachère de nos aïeux. Réduisons nos frais de main d'œuvre en l'utilisant plus judicieusement. Diminuons nos frais d'engrais en produisant plus de fumier (traction animale plus abondante), en faisant de la sidération sur nos jachères. Réduisons le chapitre de l'achat de carburant en utilisant plus largement les animaux... Engraissons notre bétail avec ce que nous produisons  ».22 Dans les régions de polyculture et de petite et moyenne exploitation, le repli sur l'économie de subsistance est particulièrement important. Cette nécessité est d'autant plus mal supportée que depuis 1920 la vie agricole a connu une certaine amélioration.

Les agriculteurs réagissent avec amertume, puis avec colère devant la dégradation de leur situation. Les mouvements de protestation se multiplient dans le milieu rural, avec une caractéristique nouvelle : ce sont de plus en plus des agriculteurs qui prennent les responsabilités, remplaçant les notables anciens. Assez vite les revendications prennent une dimension politique affirmée.

Les plus rapides pour réagir sont les défenseurs des vertus traditionnelles de la paysannerie, les agrariens de droite, dans les organisations professionnelles comme sur le plan politique.

Fondé en 1928, le Parti agraire et paysan français veut « unir tous ceux qu'on a divisés ». Tout en prétendant ne pas faire de politique car « le blé, le lait, le vin, le bétail, la charrue, n'ont pas d'opinion politique, il n'y a pas une façon radicale, socialiste, cléricale ou monarchiste de cultiver la terre », le Parti agraire critique le gouvernement et combat « la politique du moujik ». En 1932, il a un seul élu, dans les Vosges, en 1936 il en a huit. Malgré ses ambitions affichées, ses dirigeants ne sont pas des agriculteurs, le président est un ancien enseignant, Fleurant dit Agricola, les secrétaires généraux sont deux avocats. Mais il influence le milieu agricole, rassemblant par exemple 10 000 personnes à Paris en 1933. Les ressources financières du Parti sont d'origine obscure, et les liens avec de gros négociants en blé paraissent réels.

Un autre mouvement d'extrême droite va prendre une place beaucoup plus grande, dirigé par un journaliste, Henri d'Halluin, dit Dorgères.23 Celui-ci apparaît lors d'une manifestation organisée à Vannes en 1928 contre l'augmentation des impôts et la loi sur les assurances sociales agricoles. Assez rapidement, des Comités de défense paysanne s'implantent en Bretagne, Normandie, dans le Bassin Parisien, le Nord, la Lorraine. Dorgères publie un livre manifeste en 1935, « Haut les fourches ! ». Tribun incontestable, il est un leader populaire, maniant habilement la démagogie, les attaques contre les fonctionnaires et les louanges aux paysans. Il crée des commandos, les « chemises vertes », chargés « d'actions de justice sociale », telles que sacs de perception ou matraquage d'ouvriers agricoles en grève. Suivi par de nombreux agriculteurs, Dorgères réussit en avril 1934 à regrouper autour de Défense paysanne plusieurs organisations dont l'Union nationale des Syndicats agricoles, en un « Front paysan » dont le programme indique la progression des idées corporatistes :

« Les associations, ligues, groupements, constituent, à titre temporaire, un comité de vigilance et d'action paysanne qui prendra le titre de Front Paysan.

Le Front Paysan est constitué dans un double but :

1 - Réaliser l'union des associations adhérentes sur les grands thèmes essentiels de la politique générale de défense paysanne.

2 - Organiser les manifestations de masse indispensables à la défense des intérêts paysans et prendre éventuellement les positions publiques que la situation imposerait.

Les objectifs du Front Paysan sont les suivants :

1 - Lutte contre une politique de déflation qui tend au nivellement inacceptable des prix français et des prix mondiaux,

2 - Lutte pour une politique de revalorisation des prix nationaux à la production,

3 - Lutte pour une protection du travail national sous toutes ses formes,

4 - Défense du régime républicain avec réforme de l'État ayant pour base la famille et le métier,

5 - Organisation professionnelle de l'économie nationale  ».

Les signataires de ce programme sont l'Union nationale des Syndicats agricoles, les organisations de producteurs de blé, lait, betteraves, fruits et légumes, la Ligue des fermiers, le Parti agraire, les Comités de Défense paysanne. Ce sont donc tous les tenants de la droite agraire et de l'extrême droite qui veulent se rassembler, au moment même où la vie politique nationale est agitée par les scandales et vient de connaître l'émeute fasciste du 6 février 1934, suivie des grandes manifestations ouvrières. Dans les villages, les débats politiques se passionnent, les paysans cherchent à définir leur place dans la société. Incontestablement, Dorgères a éveillé les paysans, il les a mis face aux problèmes posés par l'évolution économique et sociale, et leur propose des solutions d'inspiration corporatiste et réactionnaire.

Ces idées trouvent un terrain favorable en raison de l'évolution du syndicalisme agricole qui voit l'Union nationale des Syndicats agricoles quitter la rue d'Athènes pour se rapprocher de l'Association générale des Producteurs de blé. Les nouveaux dirigeants, exploitants soucieux des résultats économiques de l'agriculture, affichent une certaine méfiance vis-à-vis des parlementaires et de l'Administration. En face, les syndicats agricoles soutenus par le PCF ou la SFIO gardent une certaine influence, notamment dans le Sud-Ouest, le Massif Central et dans certaines zones du Sud-Est. Ils recrutent parmi les petits exploitants, les métayers et les ouvriers agricoles.

Les projets du gouvernement de Front Populaire, élu en juin 1936, sont nombreux dans le domaine agricole : revalorisation des produits de la terre, lutte contre la spéculation, soutien aux coopératives, statut du fermage, développement de l'enseignement agricole, etc.

Le ministre de l'Agriculture, Georges Monnet, dépose dès juin 1936 le projet de loi créant l'Office national interprofessionnel du Blé, l'ONIB. Ce projet est vivement combattu par les dirigeants des Chambres d'agriculture et ceux de l'Association générale des Producteurs de blé. Cet office, qui supprime le « jeu » de l'offre et de la demande, est en opposition totale avec la doctrine économique libérale. Ses adversaires, qui trouvent des appuis au Sénat, y voient « la certitude du servage pour la paysannerie française »... ! La loi est cependant votée le 15 août 1936. L'ONIB, établissement public, contrôle les quantités de blé mises en marché et fixe le prix du quintal, et ceci tant pour la production que pour la transformation. Les coopératives ont un rôle privilégié pour la collecte et le stockage du blé.

Le Sénat réussit à bloquer d'autres réformes, notamment celle du métayage, qui devait accroître les droits du preneur, celle reconnaissant au fermier la « propriété culturale » pour le renouvellement du bail, et enfin un projet d'organisation des marchés par conventions collectives de vente entre les agriculteurs-coopérateurs et les industries alimentaires.24

Les agriculteurs ont donc le sentiment d'être, encore une fois, abandonnés par le gouvernement. La droite, qui empêche le gouvernement de Front Populaire de réaliser ce qu'il avait promis aux paysans, affirme aux agriculteurs que la gauche est l'ennemie de l'agriculteur. Cette campagne de propagande s'appuie sur les drames de la guerre civile espagnole pour développer la peur du « Rouge », de l'ouvrier. A nouveau les thèmes de 1848 ou de 1871 refleurissent : l'ouvrier ne veut pas travailler, à preuve les 40 heures et les congés payés, le Rouge veut collectiviser la terre, seul le Paysan peut sauver le pays.

Cette propagande porte, car les difficultés des paysans sont réelles. Leur pouvoir d'achat progresse lentement, et les salariés agricoles partent vers la ville pour profiter des conditions de travail améliorées des ouvriers. Les conditions de vie des ruraux demeurent peu satisfaisantes, les maisons sont trop souvent anciennes, inconfortables, sans eau courante. Cependant des améliorations se manifestent contribuant à l’ouverture des campagnes. La part de communes raccordées au réseau électrique passe de 20 % en 1918 à 96 % en 1937. Les chemins de fer « d’intérêt local » triplent leur longueur entre 1913 et 1936, voies de grande communication et chemins vicinaux tissent un réseau dense, désenclavant les villages. Cette entrée dans la « modernité » parait cependant insuffisante aux ruraux car ouvriers et employés profitent des congés payés pour retrouver leurs familles rurales et décrivent leur situation, parfois en... l'enjolivant. Les jeunes ruraux sont nombreux à partir et le vieillissement de la population agricole s'accentue.

La période de lutte politique et idéologique du Front Populaire conduit la droite agrarienne à préciser son projet corporatiste. Jacques Le Roy Ladurie, secrétaire général de l'UNSA, déclare : « Après 60 ans de stabilité, le socialisme-marxisme a fait brusquement irruption dans nos institutions et constitue pour l'existence de la paysannerie une menace angoissante. [...] Le syndicalisme agricole doit donc s'affirmer, selon sa doctrine propre, pour sauver l'essentiel du patrimoine spirituel et matériel de la France que représente la paysannerie ».25 De son côté, un jeune membre du Conseil d'État, Roland Maspetiol, écrit : « A l'heure où les idéologies totalitaires, qu'elles soient communistes ou fascistes, ont conquis les deux tiers de l'Europe, [...] le sillon du paysan constitue l'ultime tranchée de la liberté française ».26

Dès 1935, l'Union nationale des Syndicats agricoles a fait adopter par la CNAA le projet de création d'une corporation agricole. Mais c'est au Congrès de Caen de l'UNSA, les 5 et 6 mai 1937, que s'exprime nettement la revendication corporatiste. L'UNSA rassemble à ce moment là 1,2 million de familles organisées dans 47 unions syndicales et 9 392 syndicats.27 C'est au nom de ce vaste ensemble d'agriculteurs que Jacques Le Roy Ladurie demande :

« 1 - Représentation de nos syndicats paysans dès maintenant auprès de l'État,

2 - Dans la hiérarchie corporative, première place à la paysannerie parce qu'elle représente le premier ordre dans la Nation, celui dont est issue la Nation, et celui sans lequel il n'y aurait plus de Nation,

3 - Autonomie de la corporation - reflet du fait paysan - compétence et responsabilité dans les limites de sa spécialité, avec arbitrage de l'État, avec si l'on veut son contrôle et non point sa tutelle ».28

Louis Salleron, théoricien du corporatisme, explique clairement que l'enjeu est politique : « Ce n'est pas la profession qu'il faut amender essentiellement, c'est l'État ; il s'agit de la réforme de l'État et point autre chose ». Ce courant a pour origine la pensée de La Tour du Pin et de certains catholiques sociaux.29 Ses partisans rejettent à la fois capitalisme et socialisme, le capitalisme libéral a ignoré la famille et mis en place l'exploitation de l'homme pour le profit ; le socialisme détruit la société en exaltant la lutte des classes. Le corporatisme, lui, s'appuyant sur les valeurs des chrétientés médiévales, veut bâtir un ordre social sur la famille et le métier.

D’autres courants se retrouvent sous le drapeau du corporatisme, les uns, avec Maurras, contestent le régime parlementaire, et considèrent que « le grand mal est l'individualisme, fruit de la Révolution française. L'erreur est d'avoir ignoré les cellules sociales auxquelles l'homme appartient : la famille et le métier » ; d’autres sont attirés par le fascisme et le nazisme ; d'autres enfin pensent seulement que le régime parlementaire fonctionne mal, notamment depuis 1936, la CGT faisant depuis lors pression par la grève et les manifestations.

L'idée dominante parmi les dirigeants de l'UNSA est celle de la contestation de la civilisation urbaine et industrielle. Ils retrouvent ainsi le fondement de l'idéologie agrarienne du 19ème siècle. « C'est le déséquilibre mortel, volontairement accentué, complaisamment affirmé entre les travailleurs des villes et les paysans. Aux premiers, toutes les satisfactions, toutes les complaisances. Aux seconds, le bluff d'une fausse revalorisation, les vagues promesses non tenues, la commisération méprisante. L'injustice sociale achève de les démoraliser [...]. La paysannerie se meurt, la vie de la France est menacée ».30 Pour ces dirigeants, marqués par la Première guerre mondiale, l'État voit dans le monde rural « un réservoir d'hommes commodément mobilisables dans les unités combattantes ». Les socialistes n'ont pas compris que « l'agriculture n'est pas une industrie, qu'elle n'est pas un phénomène de production, qu'elle est simplement un mode de vie différent de tous les autres, qu'elle veut des lois pour elle, faites exprès pour elle et autant que possible par elle ».31

C'est dans ces années de crise que se développe un mouvement d'une nature différente, qui marque profondément le monde rural et que l'on retrouve toujours actif cinquante ans plus tard : la Jeunesse Agricole Chrétienne, la JAC. C'est en 1929, que l'Association catholique de la Jeunesse française admet l'autonomie de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC), puis de la JAC. En 1931, la JAC compte 1 200 cotisants dans 80 sections et 26 fédérations ; en 1935, ils sont 12 000 dans 878 sections et 67 fédérations.32 Cette même année, leur journal « Jeunesse Agricole » a 35 000 abonnés. La JAC Féminine, créée en 1933, réunit 12 000 jeunes rurales à Lourdes en 1938, la JAC 25 000 jeunes au Congrès de Paris en 1939.33

La JAC est un mouvement religieux, missionnaire, qui veut sauvegarder les valeurs terriennes et chrétiennes. « Nous, les jeunes terriens, nous voulons nous unir et nous organiser pour rendre nos campagnes plus belles, plus gaies, plus chrétiennes, et devenir bientôt dans notre pays la grande force qui arrêtera le mouvement de désertion de la terre ». Pour atteindre ces objectifs, les jacistes doivent accroître leur compétence professionnelle, élargir leur culture, définir les besoins du milieu en utilisant la méthode de l'enquête. Ils organisent également de nombreuses campagnes pour affirmer la « fierté paysanne ». La JAC se veut à l'écart des grands courants politiques, tout en invitant ses militants à participer aux manifestations professionnelles. Elle est quelque peu réservée vis-à-vis du corporatisme, mais affirme qu'elle travaille « dans le même sens et sur son terrain propre, à former des chefs paysans qui sauront, dans un esprit de dévouement absolu, donner à la profession agricole la place qui lui revient dans l'organisation sociale de la France. »

A travers des mouvements divers, et parfois contradictoires, ce temps des crises voit les agriculteurs relever la tête et s'organiser afin de prendre une place éminente au sein de la société, contestant la place des notables ruraux. C'est une force politique et sociale qui s'affirme, en revendiquant hautement le nom de « paysan ». A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le silence des campagnes est bien fini.

 

II Le temps des reculs (1940-1945)

Introduction

Le 3 septembre 1939 la France déclare la guerre à l'Allemagne à la suite de l'agression hitlérienne contre la Pologne. L'état de guerre se maintient, sans opérations militaires importantes, pendant plusieurs mois, c’est la « drôle de guerre ». Le 10 mai 1940 l'Allemagne déclenche l'offensive et le 22 juin, l'Armistice est signé. L'armée française a été balayée, le gouvernement est désemparé, des millions de Français, pris sous les bombardements, ont fui sur les routes de l'exode. L'Armistice consacre l'occupation de plus de la moitié de la France, assure « le concours de l'Administration française » à l'occupant, les prisonniers de guerre seront maintenus en Allemagne jusqu'à la conclusion de la paix.

Le gouvernement Pétain s'installe à Vichy et le 10 juillet l'Assemblée Nationale donne les pleins pouvoirs à Pétain, mettant fin à la République, seuls quatre-vingt députés s’y opposent.

Deux millions d’hommes sont prisonniers en Allemagne, il y a un million et demi de chômeurs, quatre cent milles immeubles sont détruits. La République est remplacée par l'État Français, toutes les structures électives cèdent la place à une hiérarchie bureaucratique. La France est découpée : l'Alsace-Lorraine est annexée au Reich, le Nord-Pas-de-Calais rattaché administrativement à la Belgique occupée, une partie du territoire national est occupé, l’autre demeure « libre » jusqu'en novembre 1942.

Dans ce pays traumatisé par la défaite, soumis aux dures conditions de l'Armistice, où les familles ont de plus en plus de difficultés à s'alimenter, dont de nombreux hommes sont prisonniers en Allemagne, le gouvernement de Pétain va mener une politique de collaboration active avec les nazis.

Dès le mois d'août 1940, les organisations ouvrières, CGT et CFTC, sont dissoutes, le droit de grève est supprimé. La Charte du Travail intègre le syndicalisme à l'État et en fait un élément de la réalisation de la politique du Pouvoir. « La compétence des syndicats se limite désormais à des tâches d'administration et d'encadrement ».34 L'inscription au syndicat est obligatoire, ses décisions applicables par tous.

La « loi »35 du 16 août 1940 crée les Comités d'organisation dans chaque branche industrielle et commerciale. Le Comité édicte les règles de fonctionnement des entreprises, établit les programmes de fabrication, intervient sur la concurrence. C'est l'instrument d'une première tentative de planification de l'économie capitaliste en France. L'État intervient de diverses façons : fixation de la composition des comités d'organisation, désignation d'un commissaire du gouvernement auprès du Comité, approbation des décisions du Comité par le ministère de tutelle, droit de réquisition des matières premières, des produits, des personnels des entreprises.

C'est durant les années de guerre que les structures économiques et étatiques se transforment peu à peu. Du capitalisme libéral qui a subi la crise de 1929, on passe à une organisation planifiée et coordonnée des grandes entreprises, l'État opérant au profit du grand capital. Cette transformation économique fondamentale se fait au nom de la Révolution nationale qui s'affirme anticapitaliste et antisocialiste. Si la répression contre les militants ouvriers est bien réelle, l'anticapitalisme demeure purement verbal. La réalité est que la France est occupée et que le gouvernement de Vichy met en œuvre une politique profondément réactionnaire, revanche des capitalistes sur les conquêtes ouvrières obtenues depuis près d'un siècle.

La Révolution nationale apparaît comme la revanche sur 1789, celle de la province sur Paris, des ruraux sur les citadins, des bien-pensants sur les mal-pensants, des anciens riches sur les nouveaux La grande peur de 1936 est vengée, c’est le retour aux « bons principes ». Les notables reprennent en main le pays au nom des valeurs traditionnelles, partout aux postes de responsabilité se trouvent des généraux, des amiraux, des hobereaux. Cette idéologie marque l'ensemble de la vie de la France pendant les dramatiques années de l'occupation. Peu à peu, cependant, les idées que défendent les Résistants vont être reprises dans de nombreux secteurs de l'opinion et se retrouver dans le Programme du Conseil National de la Résistance élaboré par l'ensemble des forces démocratiques du pays.

L'agriculture

Jusqu'à la défaite de juin 1940, l'agriculture a pu assurer l'approvisionnement du pays, malgré la mobilisation de 1 300 000 agriculteurs et la réquisition de nombreux chevaux. Avec l'Armistice et l'occupation, la situation change brutalement. Les hommes manquent, il y a au moins 500 000 agriculteurs prisonniers et, malgré les libérations d'anciens combattants de 1914-1918 ainsi que des ingénieurs agronomes et agricoles, il manque encore 400 000 unités de main d'œuvre agricole en 1944. La réquisition des chevaux se poursuit, le carburant fait défaut, paralysant les rares tracteurs, les engrais partent vers l'Allemagne.

Tout ceci conduit à une forte baisse de la production. Les estimations 36 indiquent un déficit de 20% pour le blé, 30 à 35% pour les pommes de terre, 10% pour la viande de bœuf, 40% pour celle de porc, 20 à 30% pour le lait. La commercialisation, en outre, est rendue difficile par les contrôles de l'occupant et la désorganisation des transports. Assez vite la nourriture manque dans les villes, d'autant que les Allemands prélèvent une partie des récoltes. « Il faut remonter au moins jusqu'à l'époque de la Révolution française pour retrouver une disette d'une telle ampleur ».37

Les nazis veulent faire de la France une nation agricole au service d'un Reich industriel. L'exposé des motifs du projet de révision constitutionnelle le formule ainsi : « intégrée au système continental de la production et des échanges, la France redeviendra, d'ailleurs à son avantage, agricole et paysanne au premier chef ». Les autorités allemandes invitent donc la France à augmenter sa production agricole, appuyées en cela par les chantres de la collaboration. Mais, à la fin de la guerre, en 1945, l’indice de la production agricole est tombé à 57 contre 100 en 1938.

Devant le déficit de la production et les exigences allemandes, les contraintes se multiplient sur le marché des produits agricoles : déclaration de récoltes, livraisons obligatoires, taxation des prix. Se développent alors des circuits parallèles, les spéculateurs pratiquent le « marché noir », tandis que s'établissent des « circuits familiaux » entre villes et campagnes. Les agriculteurs connaissent des conditions de travail plus dures, par manque de facteurs de production, et la baisse de celle-ci. Mais, à partir de 1943, ils réalisent des gains qui ne sont en fait que des économies forcées pour la plupart d'entre eux. Cependant le fait qu'ils puissent s'alimenter correctement, grâce à leur exploitation, est souvent perçu comme quelque chose de choquant par ceux qui subissent les privations.

L'agriculture et les agriculteurs ont donc pris une place particulière dans cette France vaincue et occupée. Le pouvoir souligne l'importance de la terre et du paysan à travers de multiples discours et initiatives.

Dès sa première allocution, reprise sous forme d'imagerie et souvent citée, Philippe Pétain déclare : « Je hais les mensonges qui nous ont fait tant de mal. La Terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Aux heures les plus sombres, c'est le regard paisible et décidé du Paysan Français qui a soutenu ma confiance. La Terre de France n'est pas moins riche de promesse que de gloire. Il arrive qu'un paysan de chez nous voit son champ dévasté par grêle. Il ne désespère pas de la moisson prochaine. Il creuse avec Foi le même sillon pour le grain futur. [...]. Croirait-on que les Français refusent à la France l'amour et la foi qu'ils accordent à la plus petite parcelle de leur champ ? Une France nouvelle, je vous le jure, naîtra de votre fureur ».

Le thème central de l'idéologie de Vichy est énoncé dans ce discours. Assimilant la patrie à la terre, Pétain affirme qu'il faut reconstruire le pays sur le modèle de la société terrienne, c'est-à-dire dans l'union des classes. Ainsi, la paysannerie est source de toutes les vertus : le Maréchal Pétain n'est-il pas d'ailleurs de famille paysanne ? Les chantres du régime l'appellent, et il en est d'accord, le « maréchal paysan ».

En avril 1941, à Pau, Pétain adresse un « Message aux Paysans » où il précise sa pensée :

« Le travail de la terre exige des qualités de décision ainsi que des dons d'observation et de prévision, car le labeur du paysans ne trouve pas toujours, comme celui de l'ouvrier, la récompense qu'il mérite et cette récompense n'est jamais immédiate. [ …]. Le citadin peut vivre au jour le jour. Le cultivateur doit prévoir, calculer, lutter. Les déceptions n'ont aucune prise sur cet homme qui domine l'instinct du travail nécessaire et la passion du sol. Quoi qu'il arrive, il fait face, il tient. C'est un chef.

De ce miracle chaque jour renouvelé, est sortie la France, nation laborieuse, économe, attachée à la liberté. C'est le paysan qui l'a forgée par son héroïque patience, c'est lui qui assure son équilibre économique et spirituel. Le prodigieux développement des forces matérielles n'a pas atteint la source des forces morales, celles-ci marquant le cœur du paysan qu'un empreinte d'autant plus forte qu'il les puise à même le sol de la Patrie.

C'est pourquoi, il faut que le "Paysan" soit hautement honoré, car il constitue, avec le soldat, les garanties essentielles de l'existence et de la sauvegarde du pays ».38

Ce Message permet de comprendre la conception agrarienne du régime de Vichy : le paysan, travailleur, doué de forces morales est un chef représentant la réalité essentielle du pays ; il est opposé à l'ouvrier qui reçoit plus facilement récompense de son travail, mais qui a été atteint moralement par le développement des forces matérielles. C'est bien le retour de l'opposition ville-campagne développée au dix-neuvième siècle, l'affirmation de la valeur des vertus « terriennes » du passé, afin de faire disparaître les idées et les réalisations du Front Populaire, les résultats des luttes du mouvement ouvrier. L'agriculture représente le véritable monde du travail, ce travail, accompli dans les difficultés et la peine, qui doit régénérer la France.

On retrouve là un thème réactionnaire, la valorisation du travail pénible opposée à « l'esprit de jouissance » des ouvriers de l'industrie, le « souffre et tais-toi ! » que le châtelain adresse au croquant. Il faut, en outre, relever que Pétain proclame que le paysan est un « chef ». C'est un point important car l'un des « Principes de la Communauté » proclame : « Toute communauté requiert un chef. Tout chef étant responsable, doit être honoré et servi ».

Ces conceptions agrariennes sont reprises et développées par les divers responsables et notamment par le ministre de l'Agriculture Pierre Caziot, ingénieur agronome et propriétaire d'une exploitation agricole en Berry. Très hostile au Front populaire, il voit la possibilité de faire une politique agricole favorisant l'exploitation familiale et maintenant le maximum de jeunes à la terre.

L'affirmation des valeurs terriennes est également assurée par de nombreux ouvrages tant littéraires que scientifiques. Les textes d'Olivier de Serres ou de Sully, sont remis à l'honneur.39 Camille Rosier publie un traité, La France Agricole, qui analyse l'évolution agricole, les qualités et les défauts du paysan, les techniques et institutions agricoles, la place de l'agriculture dans l'économie. Il y décrit le paysan comme « défiant, peu causeur ou entraîné à se plaindre, traditionnel ». Mais ses qualités sont nombreuses : « solide bon sens, esprit pratique, attachement aux principes sociaux, goût à l'épargne, haine du gaspillage, ténacité silencieuse ».40 L'auteur invite à utiliser l'école et la presse pour convaincre les ruraux de ne pas se laisser berner par le mirage de la ville. Ils ne doivent pas « s'émerveiller devant leurs parents et leurs camarades, qui reviennent aux vacances, dans leur village, ou leur hameau, faire voir leurs beaux vêtements de la ville, leur teint plus pâle, leurs manières plus raffinées ; derrière ces apparences trompeuses, se cachent, bien souvent, la misère "en faux col", ou "en bas de soie", la tuberculose ou les privations ».

Une nouvelle collection présentant « nos beaux métiers par les textes » publie un recueil de textes présenté par Louis Barjon sur le Paysan,41 l'ouvrage suivant devant être le Soldat

C'est dans ce climat de retour à la terre que se met en place la Corporation paysanne.

Les dirigeants de l'Union nationale des Syndicats agricoles qui, en 1937 au Congrès de Caen, avaient affirmé leur volonté de voir instaurer un ordre corporatif, estiment le moment venu pour réaliser cet objectif. Au début de septembre 1940, ils rédigent une note à ce sujet au ministre de l'Agriculture. Après diverses péripéties, la « loi » du 2 décembre 1940 crée une Corporation paysanne et dissout tous les organismes agricoles existants.42 Dès le 5 décembre les dirigeants de l'UNSA félicitent le gouvernement pour avoir promulgué cette « charte paysanne ».

Le 14 décembre, le ministre Caziot commente le texte à la radio, afin d’expliquer les caractéristiques principales de l'ordre corporatif agricole. « La première c'est l'unité. C'est parce que l'Agriculture était trop souvent divisée qu'elle a été faible […]. Désormais, il ne pourra exister QU'UN SEUL syndicat corporatif pour une même circonscription, la même règle s'appliquant aux autres organisations professionnelles […],

La seconde caractéristique, c'est le groupement au sein des syndicats agricoles de tous ceux qui vivent de la terre : ouvriers, chefs d'exploitation, propriétaires exploitants ou non. C'est pourquoi le syndicat est dit corporatif. L'Agriculture diffère complètement de l'industrie. […].

Certes, le propriétaire et le fermier, le patron et l'ouvrier ont des besoins qui, dans l'immédiat, semblent s'opposer, mais tous vivent de la terre ; leurs intérêts communs en face des intérêts de la ville l'emportent de beaucoup sur leurs intérêts respectifs ».43

Caziot insiste dans sa conclusion sur le changement fondamental que cela représente : « Vous étiez les maîtres de votre terre, mais votre pouvoir s'arrêtait trop souvent aux limites de votre exploitation. Vos aurez maintenant la maîtrise de votre profession et votre action pourra s'exercer sur un plan beaucoup plus vaste dans une position d'égalité avec les autres profession. Ainsi disparaîtra le complexe d'infériorité que vous sentiez sans cesse et qui plaçait la profession agricole au-dessous des autres ».

L'adhésion à la Corporation est théoriquement facultative, mais l'article 9 prévoit que « l'adhésion aux divers organismes professionnels agricoles [...] implique l'affiliation à un syndicat corporatif agricole ». L'adhésion du chef de famille entraîne celle de tous les membres qui travaillent avec lui sur la même exploitation. La hiérarchie est stricte, le syndic local est nommé par l'Union corporative régionale sur proposition du syndicat local. Aux niveaux régional et national, c'est le ministre de l'Agriculture qui nomme les délégués. Ce sont les cadres de l'UNSA, dissoute, qui contrôlent la Corporation dont le pouvoir réglementaire est réel : les syndicats locaux fixent par des commissions paritaires « le régime du travail, les conditions juridiques d'exploitation du sol et généralement tous les rapports professionnels » (art.5). Les Unions régionales règlent « toutes les conditions de la vie paysanne ». Toutes les autres institutions agricoles sont subordonnées à la Corporation.

Le 21 janvier 1941, le ministre nomme les vingt-six membres de la Commission nationale d'organisation corporative. « La grande majorité de ces hommes sont des notables du monde agricole d'avant-guerre ; on ne peut guère parler d'hommes nouveaux ».44 On retrouve ainsi Dorgères comme délégué général à la coordination des délégués régionaux. Tous les courants de la droite sont représentés dans l'appareil régional et national, et parmi les 30 000 syndics locaux, sont écartés tous ceux qui sont soupçonnés d’être communistes ou socialistes. De 1941 à 1944, le poids de l'État est de plus en plus pesant sur la Corporation. Celle-ci devient ainsi un moyen de contrôle des agriculteurs et de collecte de produits agricoles.

La Corporation paysanne disparaît avec la Libération, mais la plupart des dirigeants joueront un rôle dans le syndicalisme agricole jusqu'à la fin des années 50.45 Camille Laurens, syndic national adjoint, sera même secrétaire d'État, puis ministre de l'Agriculture, de juillet 1951 à juin 1953.

Tous les paysans, bien sûr, ne partagent pas les orientations de la droite agrarienne qui triomphe depuis juin 1940. La résistance paysanne est une réalité, structurée notamment par les partis de gauche qui élaborent le projet d'organisation syndicale qui devient la Confédération Générale de l'Agriculture, la CGA, en 1944.

Ainsi, durant ces années de guerre et d'occupation, les courants politiques qui traversent les milieux agricoles, ont maintenu leurs choix antérieurs. La droite la plus réactionnaire a pu expérimenter cette Corporation paysanne qui devait être la base d'un État corporatif. Au nom du Travail, de la Famille et de la Patrie, en chantant les vertus du Chef paysan, elle a collaboré avec les nazis. La Résistance a insisté sur la nécessaire solidarité entre paysans et travailleurs des villes. Elle a préparé des projets pour développer l'agriculture une fois la liberté retrouvée. Une partie non négligeable des agriculteurs a évolué peu à peu d'une adhésion aux idées de la Révolution nationale à une hostilité de plus en plus nette à Vichy et à sa politique de collaboration.

Enfin, le courant chrétien de la JAC subit, lui aussi, l'épreuve. « La guerre et l'occupation cassent le mouvement en deux : en zone libre, la JAC bénéficie de l'appui de Vichy jusqu'en 1943, tout en sauvegardant son autonomie. En zone Nord, au contraire, la JAC doit se faire discrète, d'où une période d'intense réflexion, d'approfondissement de la méthode et de la doctrine, surtout d'enracinement à la base ».46 C'est alors que se forment les cadres qui vont jouer un rôle important dans l'agriculture après 1950 et au début de la Cinquième République.

Bien sûr, cette analyse des grandes tendances ne rend pas compte de la complexité des comportements individuels et des situations locales.

Document de travail Michel Boulet 2003

1 BARRAL, Pierre . Les agrariens français de Méline à Pisani. Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1968, 386 p. + annexes ; p. 194.

2 Parti socialiste – Section française de l’Internationale ouvrière, ou plus simplement SFIO.

3 HOBSBAWM, Eric J. L'âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle. Bruxelles, Éditions Complexe/Le Monde diplomatique, 1999, 810 p. ; p. 85-111.

4 Rapport de Louis Marin. Journal officiel, Chambre des députés, Documents parlementaires, n°633, 29 mars 1920, p. 51-52.

5 Préface à la brochure de Gustave KASS, Le maintien à la terre, paru en 1925 (Paris, Revue des Indépendants, 61 p). Couronné par l’Académie d’Agriculture, cet ouvrage témoigne de l’état d’esprit des responsables agricoles, et indique qu’il n’est plus question de « retour à la terre ».

6 FONDARD, Louis. L’école devant le problème paysan. Marseille, ANT. GED, 1928, p. 77.

7 Idem, p. 13

8 HOUEE, Paul. Les étapes du développement rural, T. 1 - Une longue évolution ( 1815-1950), 192 p. ; T. 2 - La révolution contemporaine (1950-1970), 296 p. Paris, Éditions ouvrières/Éditions Économie et Humanisme, 1972 ; T. 1, p. 76.

9 Idem, p. 82.

10 BONNET, Jean-Charles. « La paysannerie d’une guerre à l’autre », In : HOUSSEL, Jean-Pierre. Histoire des paysans français du XV IIIe siècle à nos jours. Roanne, Éditions Horvath, 1976, 551 p. ; p.412.

11 BARRAL, Pierre. « Les grandes épreuves : agriculture et paysannerie (1914-1948) », In : BRAUDEL, Fernand et LABROUSSE, Ernest, Ed. Histoire économique et sociale de la France. Paris, PUF, 1970, réédition 1993, coll. « Quadrige », T. IV, 2e volume, livre IV, p. 821-857.

12 DUBY, G. et WALLON, A., Ed. Histoire de la France rurale. T. IV- GERVAIS, Michel ; JOLLIVET, Marcel et TAVERNIER, Yves. La fin de la France paysanne. Paris, Ed. du Seuil, 1976, 672 p., p. 544.

13 Sont créés alors, l’Office national industriel de l’Azote, service public sans monopole, et l’Institut des Recherches agronomiques.

14 HALEVY, Daniel – Visites aux paysans du Centre. Paris, Grasset, 1935 - réédition Paris, Librairie Générale Française, 1978, 448 p. coll. « Livre de Poche Pluriel », p. 189.

15 Cité par PRUGNAUD, Louis. Les étapes du syndicalisme agricole en France. Paris, Éditions de l’Épi, 1963, 288 p. ; p. 102.

16 Idem, p. 103.

17 Sur la CNAA, voir AUGÉ-LARIBÉ, Michel. La politique agricole de la France de 1880 à 1940. Paris, PUF, 1950, 485 p., p. 441-442 ; Michel Augé-Laribé a été secrétaire général de la CNAA pendant une dizaine d’années.

18 GRATTON, Philippe. « Le mouvement ouvrier et la question agraire », In : TAVERNIER, Yves ; GERVAIS, Michel et SERVOLIN, Claude, Ed. L’univers politique des paysans dans la France contemporaine . Paris, A. Colin, 1972, 672 p. ; p. 163-195.

19 CHÉRON, Henry. « Discours au concours agricole de Pouilly en Auxois ». La Terre de Bourgogne, n° 38, 23 septembre 1922, p. 438.

20 Journal officiel, 31 octobre 1935, p. 11 653.

21 Il s’agit de crédits pour : le fonctionnement de l’inspection générale de l’agriculture et des directions des services agricoles dont une partie importante des frais généraux était payés par les Offices ; pour la tenue des livres généalogiques des races animales ; pour le fonctionnement des centres nationaux et régionaux d’expérimentation ; pour l’organisation des concours et expositions de produits agricoles.

22 Cité par BARRAL, Pierre. « Les grandes épreuves : agriculture et paysannerie » … op. cité, p. 836.

23 Sur ce mouvement voir : PAXTON, Robert O. Le temps des chemises vertes - Révoltes paysannes et fascisme rural, 1929-1939. Paris, Editions du Seuil, 1996, 316 p.

24 Les projets sur le fermage et le métayage sont portés par le député socialiste Tanguy Prigent qui deviendra ministre de l’Agriculture à la Libération. BOUGEARD, Christian. Tanguy Prigent, paysan ministre. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002, 364 p. collection « Histoire ».

25 Cité par BARRAL, Pierre. Les agrariens français … op. cité, p. 251.

26 Idem, p. 253.

27 DUBY, G. et WALLON, A., Ed. Histoire de la France rurale, op. cité, T. IV, p. 434.

28 Cité par BARRAL, Pierre. Les agrariens français … op. cité, p. 236.

29 HOUEE, Paul. Les étapes du développement … op. cité, T.1, p. 148-152.

30 HALLE, P. « La France trahit ses paysans ». Congrès syndical paysan de Caen .–Paris, Flammarion, 1937.

31 GOUSSAULT, R. « Syndicats paysans ». Congrès syndical paysan … op. cité..

32 BARRAL, Pierre. Les agrariens … op. cité, p. 241.

33 HOUEE, Paul. « Les étapes du projet jaciste dans le développement rural ». In : JAC et modernisation de l’agriculture de l’Ouest. INRA, Rennes, 18 mars 1980. Rennes, INRA, 1980, 208 p. ; p. 12.

34 GUERDAN, René. La Charte du Travail. Paris, Flammarion, 1941, 127 p. ; p. 79.

35 Le Parlement étant dissous il n’y a plus de loi au sen républicain du terme.

36 CÉPÉDE, Michel. L’agriculture et l’alimentation en France pendant la Seconde guerre mondiale. Paris, M. Th. Génin, 1961, 509 p.

37 BARRAL, Pierre. « Les difficultés de l’occupation », In : BRAUDEL, F. et LABROUSSE, E. Ed. Histoire économique et sociale de la France, op. cité, T. IV, Vol. 2, p. 848.

38 PÉTAIN, Philippe. La France nouvelle, principes de la communauté. Appels et messages, 17 juin 1940-17 juin 1941. Paris, Fasquelle, 1941, p. 142.

39 Voir l’ouvrage publié sous le patronage du Comité national Olivier de Serres : OLIVIER DE SERRES. Le théâtre d’agriculture et ménasge des champs, Pages choisies précédées d’une lettre de M. le maréchal Pétain. Paris, Firmin - Didot et Cie, 1941, 325 p.

40 ROSIER, Camille. La France agricole. Paris, Editions Alsatia, 1943, 512 p. ; p. 77.

41 BARJON, Louis. Le paysan. Le Puy, X. Mappus, 1941, 307 p.

42 Pour une étude détaillée de la Corporation, voir BOUSSARD, Isabelle. Vichy et la Corporation paysanne. Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1980, 414 p.

43 Idem, p. 44-46.

44 Idem, p. 54.

45 Idem, p. 362-369.

46 HOUEE, Paul. « Les étapes du projet jaciste dans le développement rural », article cité ; p. 13.

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