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L'école des paysans

La rénovation de l'enseignement agricole en France. [1992]

6 Avril 2019 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Enseignement agricole en Europe, #Rénovation

Intervention devant les enseignants de l'Université agraire de Voronej (Russie) 22 mai 1992

La présentation de l'expérience de rénovation de l'enseignement agricole français n'a pas pour ambition de vous proposer un "modèle". mais plutôt de permettre un débat sur les objectifs et les conditions de mise en œuvre d'une transformation du système de formation agricole dans une société qui connaît de profonds changements politiques, culturels et économiques.

 

Un milieu rural en profondes transformations

Le modèle de développement agricole adopté en 1960 était extrêmement sélectif. Il posait en principe que l'élimination d'un nombre important d'exploitations "non rentables" était indispensable à la mise en place d'une agriculture moderne et performante. Le bilan établi au début des années 80 a montré que deux types d'agriculture s'étaient constitués :

- d'une part. une agriculture hautement productive, utilisant des techniques nouvelles, faisant appel à une forte accumulation de capital et à une main-d'œuvre qualifiée.

- d'autre part. de nombreuses exploitations où des agriculteurs connaissent une situation difficile, certains pouvant espérer, au prix de lourds sacrifices, passer dans la première catégorie, d'autres n'ayant que l'espoir de se maintenir.

Dans diverses régions, un processus de désertification s'était engagé à la suite des disparitions d'exploitations et du départ d'agriculteurs ou de leurs enfants vers d'autres secteurs professionnels.

En 1981, le changement de majorité politique conduisit au choix d'une autre orientation reconnaissant la diversité des exploitations agricoles.

L'objectif affirmé était de maintenir. à côté de 2 à 400 000 "agriculteurs-entreprenants", 4 à 600 000 exploitations familiales conduites par des agriculteurs à temps complet et des pluri-actifs, mettant en œuvre des modèles de développement diversifiés. Ce second groupe était appelé à jouer un rôle capital dans la production agricole et dans la vie rurale.

Population active agricole

 

Nombre

% de la population active totale

1962

3870800

20

1970

2479000

12,8

1990

1439000

5,7

Source : Ministère de l'Agriculture

Soit en moins de 30 ans : - 2 431 800. c'est-à-dire - 62.8% ; prés de 2 actifs sur 3 en moins.

 

Nombre d'exploitations

 

Nombre

1963

1933000

1970

1588000

1990

924000

Source : Ministère de l'Agriculture

Soit : - 1 009 000 ou – 52,2 %. En moins de 30 ans, plus d'une exploitation sur deux a disparu.

Poids dans l'économie nationale

 

Produit de l'agriculture

(+ sylviculture, + pêche)

dans le PIB marchand

Produit des industries agroalimentaires

 

Total / PIB

1960

12,4

5,2

17,6

1970

7,2

4,2

11,4

1990

3,6

3,2

6,8

En %

Source : Ministère de l'Agriculture

Il y a aujourd'hui moins d'un million d'exploitations et il est difficile d'estimer ce que sera leur nombre à la fin du siècle. Les installations en agriculture sont d'environ 15 000 par an dont 12 000 aidées, avec 22% de jeunes seulement ayant une formation agricole égale ou supérieure au niveau du baccalauréat, niveau de référence pour obtenir des aides de l'Etat å partir de 1993.

Les industries agro-alimentaires ont un poids croissant dans l'activité économique nationale, l'évolution des habitudes de consommation faisant une place sans cesse plus importante aux produits transformés. Ce secteur connaît un fort mouvement de concentration, avec une baisse des effectifs, une

modernisation des techniques de production alors que 80% des salariés sont peu ou pas qualifiés.

Les secteurs de l'agro-fourniture. de la commercialisation et de la distribution des produits agricoles, horticoles et forestiers, ainsi que le tertiaire agricole. sont en expansion rapide et demandent une main-d'œuvre ayant un haut niveau de qualification. Ainsi avec 500 000 salariés. les industries agro-alimentaires réalisent plus de 3% du Produit Intérieur Brut et se placent parmi les premiers secteurs économiques du pays.

La diversification de l'économie rurale est une caractéristique fondamentale du développement du monde rural au cours de ces dix ou quinze dernières années. A ces mutations économiques correspondent des mouvements de population. Depuis la deuxième moitié des années 1970, on observe dans la plupart des régions rurales de France. mais aussi de la Communauté Économique Européenne, un renversement de la tendance au dépeuplement et un "rajeunissement".

Les nouvelles activités qui apparaissent dans les zones rurales entraînent une demande de nouvelles qualifications professionnelles axées notamment sur:

  • la pluri-activité de l'exploitant et de sa famille, appelés à gérer un ensemble complexe de production, de transformation et de commercialisation de produits agricoles. en assurant la sécurité et l'hygiène du travail,

  • la valorisation de l'exploitation agricole par l'instauration d'activités liées à l'agro-tourisme, à l'accueil des jeunes et à des activités péri-scolaires en milieu rural,

  • l'artisanat rural. souvent tourné vers l'habitat. la maintenance de celui-ci et du matériel agricole.

  • les activités liées aux travaux forestiers et à la sauvegarde de l'environnement,

  • la mise en place de nouveaux types de services mobiles, dépannage, vente, achat, ou liés à l'information, à la formation, au conseil et å l'animation.

Il est donc indispensable de mieux connaître les nouveaux métiers et de proposer des formations professionnelles adaptées afin de contribuer au maintien des activités rurales.

La rénovation de l'enseignement agricole

En matière de formation, le premier constat que font tous les experts est que les tendances d'évolution de la société conduisent à un besoin d'accroissement important de la compétence de la population active. Pour autant, il ne s'agit pas de définir le développement du système de formation à partir des seuls besoins de l'économie. comme ce fut le cas dans les années 60. Il faut « faire le pari de la formation » (Jallade, 1987) en structurant l'offre à partir des besoins de formation des jeunes, même s'il n'y a pas de besoins économiques prévisibles les justifiant.

Il est cependant intéressant d'analyser des demandes formulées aujourd'hui dans les entreprises les plus modernes de l'industrie et du tertiaire, d'en dégager le portrait du « bon travailleur » de l'an 2000 (Charlot, 1987). Celui-ci a reçu une solide formation générale, il maîtrise des savoirs et savoir-faire liés au système de production et aux produits sur lesquels il opère. Il a également des capacités intellectuelles et sociales, des compétences transversales nombreuses. Il maîtrise les langages symboliques, sait mobiliser, adapter et transférer ses savoirs. Il s'adapte aux situations imprévues, anticipe, affronte les aléas, prend des initiatives. Il est créatif, autonome et capable de travailler en équipe.

Répondre aux besoins économiques ne devraient donc plus se traduire par la mise en œuvre de formations étroitement professionnelles. L’École doit former plus de jeunes, plus longtemps, et les aider à acquérir un profil nouveau et ambitieux. Elle est ainsi confrontée à l'obligation de se transformer, en respectant plusieurs tendances fortes :

  • abandonner l'objectif de transmettre tout le savoir accumulé,

  • adapter en permanence les contenus aux transformations des savoirs,

  • développer des curricula fondés sur l'inter- et la pluridisciplinarité,

  • favoriser l'apprentissage du travail en groupe et du travail autonome,

  • développer chez les élèves l'aptitude à apprendre, l'éducabilité incluant une quadruple capacité à apprendre à apprendre, apprendre à partager ses connaissances et expériences avec autrui. apprendre à évoluer, apprendre à s'améliorer,

  • utiliser les nouvelles technologies de l'information et de la communication pour concevoir de nouvelles pratiques éducatives,

  • s'adapter à la diversité de la population scolaire,

  • organiser l'éducation interculturelle.

En ce qui concerne l'insertion du système dans la société. trois « faits porteurs d'avenir » ont été repérés (HCEE, 1988) :

  • la tendance à la multiplication et la flexibilisation des temps d'éducation et de formation se traduira par une généralisation des formes d'éducation en alternance et d'éducation permanente,

  • l'explosion des lieux d'éducation (école, entreprise, association, loisirs, ...) favorisée par les nouvelles technologies de l'information et de la communication (éducation à distance) va conduire à une réorganisation des lieux "traditionnels", l'école devenant centre de ressources, s'inspirant de l'expérience de l'Open University britannique.

  • le renforcement des liens entre l'établissement et son environnement entraînera le développement de synergies entre développement local et éducation, le partenariat entre l'établissement. les collectivités locales et les entreprises constituant un catalyseur des créativités locales.

Le recensement rapide de ces transformations de l'école et de son rôle permet d'affirmer à propos des enseignants « qu'aucun autre métier n'a à long terme des conséquences aussi importantes sur l'avenir de la société française » (Lesourne, 1987).

Le constat

Une vaste consultation de tous les partenaires de l'enseignement agricole s'engage à partir du printemps 1982, il s'agit d'un mouvement unique dans le système éducatif français, avec des discussions par établissement, puis par région, enfin une synthèse nationale est réalisée au début de 1983.

Cinq thèmes sont mis en évidence :

  • programmes trop chargés. cloisonnés, inadaptés,

  • évaluation couperet et non formative.

  • manque de vie collective dans les établissements et de démocratie.

  • enseignement mal connu, les élèves y entrent trop souvent après des difficultés scolaires.

  • participation au développement économique et social trop limitée et sectorielle.

Les orientations de la réforme

* Mieux prendre en compte l'évolution de l'agriculture. sa diversité.

* Tenir compte de l'évolution des métiers de l'agro-industrie mais plus largement, de ceux du commerce vers et venant de l'agriculture, des agro-équipements. des activités de conseil, de la gestion de l'environnement.

* Améliorer la qualité des formations et lutter contre l'échec scolaire.

* Accroître la participation des élèves et des différents partenaires.

* Être acteur du développement économique, social et culturel.

On arrive à une réforme globale avec des lois, des règlements, des programmes. C'est possible car il existe des mouvements pédagogiques, des syndicats qui contribuent activement au débat.

Le Ministère de l'Agriculture bénéficie également d'un dispositif d'appui pour mettre en œuvre le processus de rénovation : l'Institut national de Recherches et d'Applications pédagogiques, INRAP, qui conduit des recherches finalisées, a une longue pratique de la formation continue des enseignants et produit des outils pédagogiques. Ceci est important pour réussir.

Les points forts de la rénovation

  • Articulation formation - champs professionnels.

  • Approche des savoirs, conception des programmes, utilisation de méthodes actives.

  • Mode d'évaluation.

  • La notion d'équipe pédagogique et la dynamique du projet d'établissement.

  • L'ouverture des établissements et le partenariat dans le développement local.

Articulation formation - champs professionnels

Depuis longtemps, existent de fortes interactions entre l'enseignement agricole et les champs professionnels.

ex : évolution rapide du métier d'agriculteur et diversité.

- selon l'Assemblée permanente des Chambres d'Agriculture, APCA, 12 000 exploitations ont un chiffre d'affaire annuel supérieur à 1.5 MF et produisent ainsi autant que les 450 000 plus petites.

- les zones de production se rapprochent des bassins de consommation (villes) ou des lieux de commercialisation : littoral. voies de communication, internationales.

Il faut donc des chefs d'exploitation hautement compétents techniquement, mais aussi gestionnaires et capables d'analyser le marché et d'innover.

Par conséquent. la formation doit donner une bonne formation générale,

plus une spécialisation,

plus la capacité à décider et à innover.

Au cours des années 80, l'enseignement agricole s'est doté d'une méthode permettant d'analyser le métier pour concevoir la formation, grâce aux travaux conduits à l'Institut national de Promotion supérieure agricole, INPSA, et à l'lNRAP sur les certificats d'aptitude professionnelle, CAP, par unités capitalisables.

L'idée s'impose nettement que, préalablement à la mise en place de toute formation qualifiante, il convient de passer par deux phases distinctes. La première est 1'élaboration par les milieux professionnels concernés d'une "fiche descriptive d'activités" ou d'un "référentiel" du métier ou des métiers visés. La deuxième phase est la construction par les formateurs du "référentiel" du diplôme ou du programme de formation : objectifs, contenus, démarches, tests d'évaluation ou d'auto-évaluation.

En réalité. cette pratique ne se met pas en place sans écueils ou remise en cause. Elle oblige les responsables nationaux à expliciter orientations, prescriptions et méthodes, à tous les partenaires. Elle suppose aussi que la puissance publique responsable des formations et diplômes gère les inévitables contradictions entre éducation et formation professionnelle, entre adaptabilité et adaptation, entre contenus et méthodes. entre finalités pédagogiques et réalités sociales, entre impératifs du développement d'un milieu et obligation du développement des personnes.

Nouvelle approche des savoirs

Quand on analyse un métier et qu'on définit les capacités nécessaires, on constate qu'aucune discipline ne peut seule permettre d'atteindre les objectifs pédagogiques. Ceci a conduit à la "modularisation" des programmes.

Cette approche en modules pluridisciplinaires présente plusieurs avantages :

- D'abord, elle permet de mettre en évidence les convergences et connexions des champs de connaissance et des méthodes : en ce sens. elle contribue à alléger le programme tout en en renforçant la cohérence. Ensuite, elle prend en compte le fait que les compétences ne son pas réductibles à un algorithme : elle permet de « dispenser à la fois une formation générale plus solide et des enseignements professionnels plus larges et plus souples » (Mabit, 1989) ; elle incite les enseignants à travailler en équipe tant au niveau de la préparation du projet de formation que de sa réalisation et son évaluation. A travers les modules d'adaptation. d'approfondissement et d'initiative locale, l'équipe pédagogique fait jouer sa créativité et sa capacité de réponse aux besoins.

- La mise en évidence d'objectifs généraux regroupés en modules vise également à dépasser la traditionnelle division : enseignement général - enseignement pratique. Il importe de faire comprendre à ceux qui apprennent que les dimensions de la formation sont à la fois scientifiques, techniques, sociales et culturelles parce que la réalité peut être approchée sous ces divers aspects. Certes, parmi l'ensemble des objectifs les uns sont de méthodes et de savoir-faire professionnels et d'autres sont de connaissances et de compréhension de la réalité mais la modularisation aide celui qui apprend à en comprendre la cohérence alors qu'il doit, dans la conception traditionnelle des programmes, réaliser, seul, la synthèse des divers apports disciplinaires. En ce sens, la rénovation de l'enseignement agricole doit contribuer, si les conditions d'application sont convenables. à lutter contre l'échec scolaire. ce qui était le premier objectif de cette rénovation.

Modes d'évaluation et de délivrance des diplômes

La nouvelle approche des savoirs. en particulier l'affichage lisible des objectifs généraux, permet à chaque apprenant de mieux choisir son orientation. Elle lui donne aussi la possibilité de s'auto-évaluer. à tout moment, et de mesurer le chemin qui lui reste à parcourir. Entre ces principes d'explicitation des objectifs et de modularisation des formations d'une part et les modalités d'évaluation institutionnelle d'autre part, il doit exister une logique : « l’évaluation ne prend son sens que par rapport aux objectifs visés ; elle est ou devrait être la vérification de leur atteinte » (Langouet, 1985).

Afin d'éviter l'examen couperet qui entraîne le "bachotage", les partenaires consultés ont proposé un système associant "contrôle continu" et "examen final".

Les conditions de délivrance du diplôme ont été harmonisées pour les divers niveaux : CAP.,BEP, BT. BTS. L'examen comporte deux groupes d'épreuves : le premier groupe est constitué d'épreuves en fin de formation ayant pour objet le contrôle de l'atteinte des objectifs terminaux de la formation. Il devrait s'agir de situations-problèmes, même complexes, proches des situations de la vie professionnelle ou sociale, où le candidat peut disposer d'une documentation. d'informations et faire appel d'une part à des connaissances transférables et d'autre part à d'éventuelles expériences personnelles. Il s'agit par là de former des individus « capables de saisir les liaisons. interactions et implications mutuelles, les phénomènes multidimensionnels, les réalités qui sont à la fois solidaires et conflictuelles » (Morin, 1988).

Cela suppose une organisation nouvelles des épreuves d'examen : « épreuves interdisciplinaires, durée non trop strictement limitée, dialogue avec les membres du jury. mise à disposition de documents et d'équipements, présence d'experts dans le jury, pour une part formateurs, pour une autre part professionnels chevronnés ».

Le second groupe d'épreuves a pour objet le contrôle de l'atteinte d'objectifs opérationnels d'un ou plusieurs modules ; il prend normalement la forme de contrôles certificatifs en cours de formation organisés par l'équipe pédagogique, préalablement habilitée à cet effet (ce qui suppose une formation académique suffisante et une préparation pédagogique adaptée). Si les conditions d'habilitation ne sont pas remplies par l'équipe responsable de la formation considérée, le deuxième groupe d'épreuves est constitué de tests organisés en fin de formation.

Équipe pédagogique et dynamique du projet

La transformation des modes d'approche du savoir et des modalités de délivrance des diplômes a conduit l'enseignement agricole à une coopération concrète entre formateurs et socio-professionnels, plus forte sans doute que dans les autres secteurs éducatifs. De ce fait, le métier de professeur prend une dimension nouvelle. Le professeur doit transposer les objectifs définis avec les représentants du monde du travail et du monde social en contenus réellement enseignés, en méthodes pédagogiques.

A partir de 1987, a été entreprise la réforme de la formation initiale des professeurs certifiés de l'enseignement agricole. Il a été institué un nouveau concours de recrutement, le CAPETA (Certificat d'Aptitude Pédagogique à l'Enseignement Technique Agricole) et à cette occasion, ont été précisées les orientations de l'année de formation au métier. L'accent est mis sur quatre composantes de la qualification des formateurs : qualification académique (niveau de la maîtrise universitaire ou du diplôme d'ingénieur) ; qualification pédagogique (didactique de la discipline, connaissance des publics en formation, méthodes pédagogiques, évaluation) ; connaissance des institutions administratives et éducatives ; éthique et connaissance des missions de l'enseignement agricole.

L'atteinte des objectifs de la rénovation nécessite non seulement un accroissement de la capacité enseignante individuelle mais aussi de la capacité collective. La notion d'équipe pédagogique est donc un élément essentiel. Sans elle, chaque enseignant risque de se sentir isolé, sentiment accentué par la dispersion et la faible densité des établissements agricoles.

De méme afin d'éviter que la vie scolaire ne reste à l'écart des transformations, il est fait souvent référence à la notion d'équipe éducative où doivent se retrouver professeurs. conseillers et conseillers principaux d'éducation, documentalistes. Infirmières, surveillants et maîtres d'internat et, pour une partie de leurs fonctions, personnels administratifs et de service.

Projet d'établissement :

A partir du cadre national, des finalités et objectifs généraux, mais aussi de l'analyse des besoins locaux, le projet contient l'énoncé clair des objectifs prioritaires sous forme opérationnelle, le calendrier de mise en œuvre, l'organisation retenue et l'évaluation des résultats. Des actions pilotes ont été conduites de 1987 à 1989 avec des établissements volontaires de façon à élaborer des outils pour construire le projet d'établissement.

Dans un avenir proche, chaque établissement qu'il soit centre de formation initiale ou centre de formation d'adultes, aura à répondre, à travers la dynamique du projet d'établissement, à un défi important : face à l'exigence d'une haute qualification, pour un public socio-culturellement hétérogène, quelle organisation pédagogique faut-il mettre au point qui soit à la fois centrée sur tout individu qui apprend, sur ses pré-acquis. sur son projet personnel et, en même temps, adaptée au projet global de développement de la société où ceux qui apprennent vont demain s'insérer ?

Ouverture des établissements et partenariat dans le développement économique et social

L'enseignement agricole ayant reçu du législateur missions conjointes de formation initiale et continue, de participation au développement et à l'animation du milieu ainsi que de coopération internationale a démontré sa capacité à mettre en place un enseignement en prise directe avec les réalités sociales.

Un des éléments du contact entre enseignement et réalités sociales est l'existence dans toutes les formations de l'enseignement agricole de périodes de stage en exploitation agricole ou en entreprise. Leur préparation, leur suivi, leur évaluation relèvent d'équipes pluridisciplinaires de formateurs. L'élève peut acquérir, dans ces périodes-là, des savoir-faire professionnels mais aussi l'expérience de l'organisation du travail productif et s'intégrer dans le faisceau complexe des relations sociales qui y sont liées. La fréquentation réelle et répétée des lieux et techniques de travail permet d'aller bien au-delà du modèle ancien de l'apprentissage à savoir la transmission des gestes du métier. Cette démarche est cohérente avec le décloisonnement effectué, dans les programmes, entre travail théorique et travail pratique, entre cours et applications, entre objectifs d'enseignement général et objectifs d'enseignement professionnel. Les relations entre l'établissement et les entreprises restent sous la responsabilité des formateurs ; elles sont régies par convention : le chef d'entreprise. appelé maître de stage, qui accueille l'élève a, lui aussi, un rôle de formateur à jouer.

Progressivement, l'enseignement agricole s'est ouvert à une nouvelle image du développement, à la suite du mouvement social. Celui-ci, en effet, a conduit à agrandir l'image du développement en prenant en compte, bien sûr, le développement des forces productives, c'est à dire le développement des techniques et moyens de production mais aussi la maîtrise plus grande de l'homme sur les ressources naturelles, le développement des capacités physiques et intellectuelles de tout individu, l'action pour l'épanouissement personnel des hommes et femmes qui vivent dans le milieu rural. Ce milieu étant caractérisé par l'existence de communautés humaines de faibles dimensions ou fortement dispersées le développement dont se veut partenaire l'enseignement agricole, est à la fois global et local.

C'est ainsi que la Direction Générale de l'Enseignement et de la Recherche a incité, à partir de 1983, les établissements à élaborer des projets d'action éducative. de développement et d'animation (PAEDA). Ces projets sont réalisés soit par les seuls établissements d'enseignement agricole, soit par ceux-ci avec les associations à vocation rurale qui jouent un rôle dans le développement et l'animation : « ils sont élaborés dans le cadre d'un partenariat ouvert et adapté ; ils s'intègrent dans les politiques locales et régionales ».

D'autres actions de développement du milieu rural ont été menées pour initier les ruraux aux technologies nouvelles. L'opération FABRICE a été conduite par l'enseignement agricole avec l'APCA (Assemblée Permanente des Chambres d'Agriculture) pour vulgariser auprès des agriculteurs l'utilisation de la micro-informatique et des logiciels professionnels agricoles.

Un autre atout important d'ouverture et de participation de l'enseignement agricole au développement est l'existence dans les établissements d'ateliers de production, d'expérimentation ou de recherche. C'est ainsi que les établissements publics d'enseignement totalisent 10 000 hectares environ de SAU (surface agricole utile) et contribuent à produire et diffuser des références techniques et économiques. Les formateurs. en particulier ingénieurs et techniciens, sont au contact des instituts techniques et de recherche et peuvent apporter un appui au développement. Plus de mille actions ont été financées en 1988 (pour un montant total de 16 MF) et des réseaux thématiques d'établissements ont été créés depuis 1982. En outre les établissements offrent souvent aux professionnels concernés des centres de documentation spécialisée et des lieux de réunion.

Parmi les principaux réseaux thématiques animés par la DGER (bureau des expérimentations), on peut citer des thèmes techniques aussi divers que : l'hydraulique (irrigation, drainage, qualité des eaux), l'élevage ovin, la viticulture et la production de vin, la transformation et la commercialisation des produits fermiers, la gestion de la forêt, l'aquaculture, les expérimentations de blé et maïs, l'élevage porcin, la conception des bâtiments d'élevage, la cuniculiculture, l'agriculture biologique, la production de palmipèdes gras, qui tous rassemblent de 15 à 45 établissements associés aux organismes de recherche (INRA, CEMAGREF), à des centres et instituts techniques, des établissements publics tels les Chambres d'Agriculture, des coopératives, des entreprises privées,

L'enseignement agricole s'efforce à cette ouverture. Il accueille, surtout en section de techniciens supérieurs, des étudiants étrangers. Il favorise les échanges de formateurs et appuie les coopérations entre établissements français et étrangers. Les liaisons avec les partenaires de la France dans la CEE se sont fortement développées depuis 1988. Un réseau européen de maîtres de stages se développe depuis Février 1990, et un autre réseau a vocation à regrouper les établissements assurant la formation des enseignants agricoles dans l'ensemble de l'Europe.

L'ouverture et la participation au développement se concrétisent aussi par l'élargissement progressif du champ d'activité de l'enseignement agricole. Centré longtemps sur les métiers de la production agricole, celui-ci s'est intéressé à l'agro-industrie, à la filière bois, à l'analyse biologique, au contrôle de qualité, à l'innovation en matière d'alimentation, à l'horticulture d'ornement et de loisirs, à l'aquaculture, au tourisme. Désormais, selon les mots du ministre de l'Agriculture, Henri Nallet devant le Conseil national de l'enseignement agricole en avril 1989, l'enseignement agricole « doit se préoccuper de la formation aux responsabilités syndicales et associatives, à celle d'administrateur d'organisation économique ou encore à celle d'élu local ».

Des perspectives

L'enseignement agricole doit former des agriculteurs de haut niveau, utilisant les acquis de la science, maîtrisant les données économiques, attentifs aux demandes des consommateurs.

Ces futurs exploitants de l'an 2000 sont actuellement en formation initiale ou vont prochainement y entrer. Un dispositif d'enseignement scientifique, technique et économique de haut niveau, au minimum baccalauréat, doit leur être proposé, complété par une formation continuée tout au long de leur vie professionnelle.

Cela constituera un des points forts et une des raisons d'être d'un enseignement technologique et professionnel destiné à former les agriculteurs. Demain l'enseignement agricole doit à travers des formations de technicien, de technicien supérieur et d'ingénieur-manager préparer les agriculteurs à utiliser les avancées de la recherche biologique et agronomique, à maîtriser les données économiques, à répondre rapidement aux demandes des consommateurs au plan national et surtout international. La rénovation des formations supérieures technologiques (BTS agricoles) et de l'enseignement supérieur agronomique, agro-alimentaire et vétérinaire est engagée pour répondre à cet objectif de maintenir le niveau de performance de l'agriculture et de l'agro-industrie.

Mais l'agriculture et donc l'enseignement agricole ne peuvent être contenus dans cet objectif de production. En effet. la demande sociale qui s'exprime de plus en plus fortement est celle d'un aménagement raisonné du territoire et pour cela de formations permettant à de nombreux acteurs économiques d'être présents dans le milieu rural. Les agriculteurs, eux-mêmes, deviendront, pour partie, des agents économiques garants de la qualité de l'alimentation, garants de la qualité de l'espace et de la protection de l'environnement. A leurs côtés, des entreprises de transformation des produits pour des utilisations alimentaires ou non-alimentaires devront créer la valeur ajoutée, sur le territoire national, et l'aval, c'est à dire la commercialisation de ces produits, nécessitera de plus en plus de salariés formés à la maîtrise des procédés, à la connaissance des produits, à l'assurance de qualité, à la mise en marché.

L'enseignement agricole devra donc évoluer vers un ensemble de formations où les compétences visées seront celles d'une plus grande maîtrise des connaissances biologiques, écologiques. économiques et environnementales.

Plutôt que d'un enseignement agricole, il faudra sans doute parler demain d'un enseignement voué au développement rural et à l'aménagement du territoire.

S'appuyant sur une forte tradition d'étude du milieu, sur des compétences en biologie, écologie, agronomie, économie, éducation socioculturelle et sur la dynamique pluridisciplinaire, l'enseignement agricole est capable d’être l'enseignement de l'environnement c'est-à-dire de « l'ensemble des aspects physiques, chimiques, biologiques et des facteurs sociaux et économiques susceptibles d'avoir un effet direct ou indirect. immédiat ou à terme, sur les êtres vivants et les activités humaines ». Cette connaissance de l'environnement passe par une approche systémique que l'enseignement rénové du ministère de l'Agriculture sait faire, tout en renforçant la maîtrise des disciplines. « L'apport des disciplines reste essentiel. Chaque matière d'enseignement fournit des données spécifiques dans la compréhension des faits étudiés aux plans cognitifs et méthodologiques » (Gourlaouen et Roquefere, 1983).

Une demande sociale de formation émerge depuis quelques temps pour

préparer à de nouveaux métiers, ceux de l'environnement, mais aussi pour créer, sur l'ensemble du territoire, de nouvelles activités économiques permettant de moderniser 1'ensemble de notre société sans exclure telle ou telle partie de la population ou de l'espace. Un système de formation initiale et continue doit donc être construit pour répondre å cette demande.

Dans son effort de rénovation, entrepris depuis 1985, l'enseignement du ministère de l'Agriculture et de la Forêt, s'est préparé, mieux qu'un autre, à répondre à cette demande. Mais est-ce suffisant ? Il est clair qu'une nouvelle étape doit être entreprise sur deux plans au moins : celui des structures et celui des méthodes.

Pour ce qui concerne la taille des équipes, des solutions doivent pouvoir être trouvées. A l'instar de ce qui s'est passé il y a une vingtaine d'années à propos des écoles primaires et maternelles en milieu rural, il convient sans doute de substituer à un éparpillement de trop petits centres isolés, des regroupements pédagogiques fournissant une dimension “intellectuelle” suffisante pour faire face à toutes les missions et offrant aux demandeurs de formation une gamme assez large de réponses. Les établissements publics vont être conduits à réfléchir ensemble au niveau du bassin d'emploi ou de la Région de façon à proposer des projets d'établissement et un projet régional coordonnés.

La distinction entre formation initiale et formation continue va progressivement disparaître pour faire place à la notion dynamique de formation continuée. Le réseau d'établissements publics locaux doit au plan régional constituer la réponse moderne, offensive. du service public à la demande de formation exprimée par des publics de plus en plus diversifiés : jeunes à la recherche d'une première qualification ou d'un premier diplôme, adultes demandeurs d'une adaptation précise au poste de travail, publics en reconversion professionnelle, jeunes exclus du système standard de l'enseignement secondaire, étrangers à la recherche d'un parcours "européen", etc.

Le concept de projet d'établissement fera ainsi progressivement place à une dynamique de groupes d'établissements en projet. Selon les lieux et en particulier dans les zones rurales les plus éloignées de centres universitaires, une coopération étroite entre établissements relevant de départements ministériels différents sera indispensable, par exemple sous forme contractuelle ou sous forme de co-responsabilité sur des formations, sur des diplômes, sur des établissements.

Un développement d'établissements “verts” est possible à travers la structuration de véritables centres de ressources largement ouverts aux usagers considérés comme citoyens responsables.

Ces “centres de ressources" doivent pouvoir offrir au public un ensemble de services articulés autour de la mise en œuvre des missions du service public de formation initiale et continuée, des pratiques d'auto-formation et de formation à distance, de la mise à disposition de ressources éducatives, de la gestion et de la diffusion d'informations, de la création individuelle ou collective. Fonctionnant pour partie en libre service, ils permettront à des utilisateurs très divers d'accéder au centre de documentation et d'information, à des banques de données, aux vidéodisques et CD-ROM, à des logiciels éducatifs ou didacticiels.

Les méthodes pédagogiques renouvelées pour faire face à la demande d'accueil, d'information et d'orientation de jeunes (par exemple dans le cadre du crédit formation) ou d'adultes conduisent à la mise en œuvre de parcours de formation personnalisés et exigent de nouveaux outils. Le centre de ressources est donc tout à fois centre de documentation et d'information, centre d'autoformation, centre d'accueil et de conseil, centre de bilan et d'évaluation, centre de démonstration et d'expérimentation. Les investissements et les partenariats nécessaires, la nécessaire réorganisation des locaux, la formation indispensable des formateurs conduisent à ne pas multiplier les centres de ressources mais à les mettre en réseau et ã prévoir des structures plus petites de type “point ressources” connectés à un tel centre.

L'évolution extrêmement rapide des technologies dites nouvelles et la capacité d'innovation de nombreux acteurs du système éducatif vont conduire à un nouvel “espace pédagogique" où les enseignants pourront mieux exercer leurs talents. C'est ainsi que les images satellitaires vont permettre une nouvelle forme de coopération intemationale, en matière d'enseignement agricole, entre pays d'Europe de l'Ouest et de l'Est. C'est l'apparition d'établissements câblés qui grâce à leurs locaux “intelligents” peuvent multiplier les capacités d'intervention des enseignants et leur faciliter l'utilisation de documents.

Aujourd'hui. compte tenu de sa taille modeste et de son enfermement passé dans un étroit secteur professionnel. l'enseignement agricole est mal connu. Pourtant, sans prétendre être un modèle, il a, par son histoire, par sa culture où convergent diverses démarches humanistes, par ses réalisations pédagogiques, la prétention d'etre un témoin écouté. Il a montré une continuité et une cohérence certaines ainsi que des capacités à innover mais il révèle aussi les contraintes dont il faut tenir compte pour réussir à améliorer le système d'enseignement français.

Demain. grâce au renouveau du service public, à une conception plus démocratique et plus concrète du rôle social de l'enseignement initial et de la formation professionnelle, il peut connaître une nouvelle phase de son histoire.

En effet. il dispose d'orientations et d'atouts majeurs à travers les lois de 1984 et l'énoncé des missions dévolues au service public. Il devient maintenant indispensable d'appliquer complétement ces missions à condition de les relire à la lumière de l'évolution vécue, depuis cette date, par l'agriculture, par le milieu rural, par la société française.

Si une politique claire leur est annoncée et si l'évaluation des actions conduites n'est pas faite à l'aide des seuls ratios de l'enseignement initial général, les établissements sont capables de se mobiliser et d'ètre des pôles d'animation et de développement local.

Michel BOULET

Bibliographie

- CHARLOT, Bernard. L'école en mutation. Paris, Payot, 1987, 288 p.

- GOURLAOUEN, Joseph et ROQUEFERE, Robert. « Education relative à l'environnement, objectifs, méthodes, modalités. » Aménagement et nature, n°69, 1983.

- Haut Comité Education-Economie. D'autres lieux, d'autres cultures : des clés pour l'éducation de demain. Paris, HCEE, 1988, 303 p.

- JALLADE, Jean-Louis. Les politiques de formation professionnelle des jeunes à l'étranger. Paris, Institut Européen d'Education et de Politique Sociale, 1987 - Vol. l, l36 p.

- LANGOUET, Gabriel. Suffit-il d'innover ? Paris, PUF, 1985, 280 p.

- LESOURNE, Jacques. Education et société demain. A la recherche des vraies questions. Rapport au Ministre de l'Education Nationale. Décembre 1987, 293 p.

- MABIT, René. « Enseignement agricole et developpement : deux images de la même réalité sociale ». Colloque national La formation. facteur de développement du milieu rural. Actes. Paris, EDILIG, 1989. 267 p.

- MORIN, Edgar. « Le grand dessein » in Le Monde, 22 septembre 1988.

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