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L'école des paysans

Encouragement, vulgarisation, développement Du professeur d'agriculture à l'ingénieur d'agronomie [1982]

27 Mai 2019 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Vulgarisation. Développement

Depuis des siècles, les dirigeants français ont été confrontés au problème de l'approvisionnement du pays en produits agricoles : accroître la production, améliorer les techniques de culture et d’élevage, maîtriser l'écoulement et la conservation des produits, augmenter la productivité du travail, sont autant de questions auxquelles il a fallu répondre en permanence.

Afin d'y parvenir, des institutions sont apparues a diverses époques, chargées de participer a la diffusion des innovations techniques auprès des agriculteurs. D’autres ont été fondées pour assurer la formation professionnelle des travailleurs de |'agriculture et des cadres techniques et économique. Bien évidemment, ces initiatives ont été marquées par Ia politique agricole de l’État, telle qu'elle était menée lors de leur genèse.

Aborder l'histoire de la modernisation de l’agriculture c'est donc également traiter des relations entre l’État et les agriculteurs.

Du XVIIIe siècle où se fait jour l’idée que l’on peut utiliser les sciences et les techniques pour maîtriser la production agricole, à la mise en place du « développement agricole » en 1966, les modes d’intervention de l’État en agriculture ont varié fortement. Il n’est pas question ici de traiter de l'ensemble des moyens utilisés par l’État pour orienter l’évolution de l’agriculture, mais de tenter de suivre l’évolution des modes de diffusion des connaissances techniques et socio-économiques auprès des agriculteurs.

Des Sociétés Royales d'Agriculture à l’Association Nationale pour le Développement Agricole, en passant par les Direction des Services Agricoles, quelles ont été les étapes, comment et pourquoi ce chemin a-t-il été parcouru ? L'histoire des agents de l’État chargés de diffuser le progrès dans les campagnes nous servira de fil conducteur pour tenter de répondre a ces questions.

Encourager le progrès en agriculture

Au cours du XVIIIe siècle l'attitude des dirigeants du pays vis-a-vis de l’agriculture évolue nettement. Sous l'influence de l’école des Physiocrates, on affirme que « la terre est l’unique source des richesses et [que] c’est l’agriculture qui les multiplie ». Ce mouvement est renforcé par celui des Agronomes1 qui avance une idée « révolutionnaire » : les sciences sont utiles à l'agriculture, des techniques nouvelles peuvent et doivent transformer l'agriculture, les systèmes de production. L’influence des expériences anglaises est incontestable parmi les Agronomes.

Sans exagérer l’importance de ce courant, il convient de souligner la place accordée à la recherche théorique « l’influence du livre sur la pratique, l'effort pour fonder en raison le progrès technique […]. Les transformations agricoles des âges précédents n'avaient jamais eu pareille couleur intellectuelle »2.

Des Sociétés d’Agriculture se créent pour étudier et expérimenter les techniques et variétés nouvelles. Pour tenter de propager les résultats de leurs travaux, deux types d'institution apparaissent alors : des « fermes-modèles » et des « écoles d'agriculture ».

En 1757, fondant la première Société d'Agriculture, l'Assemblée des États de Bretagne soulignait que « l’un des moyens de faire sortir les cultivateurs de la léthargie où ils étaient plongés était de les instruire par des personnes qu’ils respectaient et en qui ils avaient confiance ; des essais que le succès aurait justifiés, des expériences multipliées sous leurs yeux, les convaincraient à la fin que la routine qu'ont suivie leurs pères peut n’être pas la meilleure ». Au moment de la Révolution le pays compte 19 Sociétés Royales d'Agriculture dont les activités sont soutenues par les ministres.

Elles sont à l'origine d’écoles d'agriculture, prés de Limoges en 1760, de Melun en 1765 ou de Compiègne en 1771. Elles appuient les efforts des riches propriétaires qui modernisent des exploitations agricoles pour en faire des « fermes modèles ». Des naturalistes, des agronomes étudient les faits agricoles, les questions se rapportant à l’Agriculture : Buffon, Daubenton, Duhamel du Monceau, Bourgelat... Parmi ces tenants de la modernisation de l’agriculture on compte donc essentiellement des notables, savants et grands propriétaires et fort peu d'exploitants agricoles.

L’État n'intervient pas directement, mais appuie, encourage la création des Sociétés d’Agriculture et favorise leurs activités. ll n'y a pas de fonctionnaire d’État chargé de la diffusion du progrès en agriculture, mais l’Administration royale fournit aides et subventions et donne son patronage aux Sociétés.

Les dirigeants du pays, avec les Agronomes, estiment que grands propriétaires et riches fermiers sont les mieux à même de faire évoluer l’agriculture. C’est ce qu'exprime, au début du XIXe siècle, François de Neufchâteau, ancien ministre chargé de l’Agriculture : « les hommes aisés sont, en général, les seuls qui peuvent faire faire quelques progrès à l'art. En effet, eux seuls peuvent supporter des retards, des privations de revenu, et se livrer à des expériences dont les dépenses sont souvent fortes, et les rentrées presque toujours hasardées »3.

C’est ainsi que les premiers Instituts agricoles créés au XIXe siècle sont prévus pour accueillir les fils des grands propriétaires et fermiers. Ce sont les établissements de Roville (1819) fondés par Mathieu de Dombasle, puis Grignon (1826), Grandjouan (1833) et La Saulsaie (1840). Leurs anciens éléves mettent en œuvre les nouvelles techniques de culture et certains participent activement aux Sociétés départementales d’agriculture, instituées en 1819 et aux Comices Agricoles, a partir de 1820. Mais nombre de ces organismes fonctionnent mal, les débats restent souvent théoriques ou ne débouchent que sur des expériences onéreuses. Les exploitants agricoles peu nombreux au départ, s'en retirent souvent. Ainsi en 1831, le Préfet de Côte d'Or écrit : « Je n’ai vu nulle part la trace des travaux de ces Sociétés […] ».

Après 1830, les pouvoirs publics incitent les notables ruraux à développer des Sociétés d'agriculture plus dynamiques. En Côte d'Or, c’est en 1831, avec l’appui du Conseil Général, qu'est créée la « Société d'Agriculture et d’Industrie Agricole ». La moitié de ses membres doit être choisie parmi des « agriculteurs pratiques et éclairés », l'autre moitié parmi des personnalités scientifiques. Ils doivent « réunir à l'instruction qui éclaire, l’exemple qui convainc et les encouragements ou les récompenses qui appellent dans de bonnes voies »4.

En application de ces principes, qui sont ceux des responsables de l'Administration de l'Agriculture, plusieurs initiatives sont prises en Côte d'Or. L’exemple est donné dans un « champ modèle » loué près de Dijon en 1834. On y cultive de nouvelles plantes avec des instruments nouveaux tels le scarificateur Dombasle, le hache-paille et le tarare Cambrai. Lorsque les cultures introduites donnent satisfaction, on distribue des semences. Un mécanicien dijonnais fabrique le matériel afin que la Société les vende à moindre prix. L'instruction est surtout véhiculée par le Journal d’Agriculture de la Côte d’Or qui parait à partir de 1837. Les encouragements consistent en primes distribuées lors de concours. Ceux-ci sont variés : concours de charrues, de prairies artificielles, de fermes bien tenues, de bergerie moderne, etc. Des encouragements vont également à l'amélioration des espèces bovines, ovines et chevalines ; des récompenses sont attribuées à des fermiers ou des « domestiques ».

Cependant la masse des agriculteurs demeure à l'écart de ces actions. La situation économique est difficile après 1830 et la misère règne dans les campagnes. Pour les exploitants il s'agit avant tout de survivre, et l'idée de modernisation ne les préoccupe guère en raison des dépenses que cela suppose. Pourtant les rendements s'améliorent, faisant progresser la production agricole de 30 % entre 1815 et 1830. La jachère occupe encore le quart des terres labourables en 1840. Les gouvernants s’inquiètent de la lenteur de la modernisation agricole, d’autant que la population française est composée en majorité de personnes vivant du travail agricole.

Mais le libéralisme économique des dirigeants du pays ne les incite pas à intervenir directement dans l’évolution des secteurs de production, qu'il s'agisse de l’agriculture ou de l’industrie. Ce n'est donc pas le ministère des Travaux publics, de l'Agriculture et du Commerce qui est à l’origine d'une formule nouvelle de diffusion des connaissances agricoles, mais le Comice Agricole de Bordeaux. Celui-ci, le 6 décembre 1836, propose la création d'une « chaire départementale d'agriculture »5.

La motivation des auteurs du projet est avant tout politique et sociale. Il s’agit, en répandant l'instruction agricole, de maintenir les agriculteurs à la terre, et de ramener le calme et l'ordre dans le pays, après les moments de trouble de 1830. Bourgeois et propriétaires fonciers s’inquiètent de la conjonction des oppositions : celle des jeunes gens ayant une éducation supérieure libérale et celle des ouvriers « si peu recommandables par leurs mœurs et leurs habitudes ». En créant des cours d’agriculture dans les villes ils veulent attirer vers la·terre les jeunes bourgeois, afin de « rendre à notre agriculture les deux éléments de succès qui lui manquent : les capacités et les capitaux » et fournir ainsi une activité aux jeunes « oisifs ».

En novembre 1837, il est officiellement créé à Bordeaux une « chaire d’enseignement public et gratuit de l'Agriculture ». Le Ministre nomme Auguste Petit-Lafitte, titulaire de la chaire. Il assure des cours publics à Bordeaux deux soirs par semaine et impulse la création d'un cours d'agriculture à l’École normale d'instituteurs. Puis, il organise des cours dans les communes rurales, des visites de cultures, rédige de nombreux rapports sur l’état de l’agriculture pour le Conseil général.

C’est le premier fonctionnaire de l’État chargé d’assurer la diffusion des connaissances agricoles, non seulement à l'occasion d'un cours public, mais aussi en allant sur le terrain à la rencontre des agriculteurs. Son exemple est suivi a Toulouse, Besançon, Rodez, Quimper, etc., mais ces professeurs ne disposent que de moyens réduits et leur influence reste limitée.

Ces réalisations montrent que les notables ruraux prennent conscience de l’insuffisance des activités des Sociétés d'Agriculture et des Comices. Ils s’aperçoivent qu'un spécialiste de l'agriculture peut être utile sur le terrain, et que l'intervention de l’État est nécessaire pour assurer l’évolution de l'agriculture.

C'est ainsi que lors de sa session de 1845-1846, le Conseil général de l'Agriculture, émet un vœu de grande importance. ll demande au gouvernement de « favoriser la tendance de la Science à s’occuper de l'agriculture » en assurant la recherche expérimentale et la diffusion de ses résultats, en rationalisant la formation professionnelle agricole à travers l'aide financière et le contrôle des programmes, en implantant des « chaires d'économie agricole » dans les villes universitaires. Le Conseil général de l’Agriculture tire ainsi les enseignements des expériences menées depuis le début du siècle. Les établissements d'enseignement ne peuvent fonctionner sans Ie concours financier de l’État, la faillite de l’Institut de Mathieu de Dombasle à Roville en est la preuve. Par ailleurs, la diffusion des sciences et techniques ne peut être l’œuvre des seuls « agriculteurs éclairés », l'appel à des spécialistes est indispensable. Seul l’État peut mener une entreprise de modernisation de l'agriculture sur l'ensemble du territoire.

ll y a la un tournant incontestable dans la conception du rôle de l’État en matière de politique agricole. A la demande des grands propriétaires terriens et des riches fermiers représentés au Conseil général de l’Agriculture, les fonctionnaires vont s'atteler à la diffusion du progrès dans les campagnes.

En octobre 1848, est adopté Ie décret organisant l’enseignement professionnel de l’agriculture. Avec les trois types d’établissements prévus, fermes-écoles, écoles régionales et Institut national agronomique, l’État prend en charge la formation des cadres de l'agriculture6. Les objectifs énoncés dans l’exposé des motifs peuvent se résumer ainsi :

- attirer le capital vers l’agriculture en formant des spécialistes de niveau supérieur ;

- améliorer la productivité du travail agricole et baisser ainsi les prix des produits alimentaires et des matières premières agricoles ;

- obtenir l'appui de la paysannerie par la diffusion d'une idéologie agrarienne républicaine, s'appuyant sur l’idée de progrès par la science et la connaissance.

Malgré la demande du Conseil général de l’Agriculture, le texte ne prévoit pas la création de chaires départementales agriculture. Seul est prévu l'enseignement professionnel dans les établissements, le législateur n'estime pas utile de diffuser des connaissances auprès de la masse des agriculteurs. L'agriculture qui se dessine derrière l'organisation de l'enseignement agricole est une agriculture capitaliste, inspirée du « modèle anglais », avec ouvriers non qualifiés et cadres salariés. Le paysan pauvre et l’ouvrier agricole, comme l’ouvrier d'industrie, ne sont pas concernés par la formation professionnelle. Les fermes-écoles fourniront les contremaîtres, les écoles régionales prépareront les chefs d'entreprises agricoles de niveau ingénieur. Enfin, les cadres économiques, administratifs et de la recherche sortiront de l'I.N.A.

L'option prise est donc de développer l'agriculture grâce à un solide encadrement technico-économique au sein des unités de production. Comme pour l'industrie on forme des « élites » chargées de concevoir et de diriger, la main-d’œuvre n’ayant besoin que de connaissances limitées, apportées à l’école primaire.

Les Associations agricoles, Sociétés d'Agriculture, Comices continuent leurs activités d'encouragement au progrès agricole. A partir de 1867, la Société des Agriculteurs de France (S.A.F.) s'organise pour exprimer les revendications des grands propriétaires fonciers monarchistes. La S.A.F., que l'on surnommera la « Société des ducs et des marquis » affirme parler au nom de tous les agriculteurs. Ses dirigeants s’inquiètent de la politique économique du Second Empire qui voit dans l’agriculture un fournisseur de main-d’œuvre et un lieu de prélèvement de capital afin d’assurer la mise en place de grandes unités industrielles et commerciales. Les notables de la S.A.F. ne souhaitent pas voir les fonctionnaires intervenir dans les campagnes, au risque de bouleverser « l’ordre éternel des champs ».

Quant à l’enseignement agricole il est resté marginal avec a peine 400 jeunes formés en 1870, dont 60 de niveau ingénieur, l’l.N.A. ouvert en décembre 1850, est fermé en 1852. La population active agricole est alors de 7,2 millions de personnes.

Conquérir les campagnes

Sous le Second Empire industrialisation et urbanisation ont drainé la main d’œuvre hors des campagnes. L'agriculture doit donc commercialiser une part sans cesse croissante de sa production pour assurer l'alimentation du reste de la population et fournir des matières premières. Ceci suppose une modification des techniques culturales et une amélioration de la productivité du travail, ainsi qu’une meilleure maîtrise de la production et des échanges.

Contrairement aux prévisions, l’agriculture n'a pas évolué selon une voie capitaliste, mais demeure constituée de nombreuses exploitations agricoles, petites et moyennes. En 1882, 80 % des agriculteurs sont propriétaires de tout ou partie de leur terre. En 1892, le recensement permet de dénombrer environ 1,9 millions d'agriculteurs travaillant sur des exploitations de 1 à 5 ha. La nécessité de moderniser l'agriculture est donc posée dans des termes nouveaux aux dirigeants républicains qui arrivent au pouvoir. De plus, à partir de 1873, l’agriculture entre dans une période de crise économique, accentuée en 1875 par le phylloxera.

Dans un premier temps, Ie gouvernement crée des «  écoles pratiques d’agriculture », prévues pour les fils des petits propriétaires. Mais ces établissements, à l’évidence, ne peuvent suffire et deux anciens projets réapparaissent : assurer l'enseignement de l'agriculture dans les écoles primaires comme le voulait Carnot en 1848, et développer l’activité des professeurs départementaux d'agriculture auprès des exploitants.

En 1874, la Commission de l’Enseignement agricole créée par le ministre de l'Instruction publique affirme qu'elle « attend de bons résultats de l'institution de professeurs départementaux dont l’enseignement, sous forme de conférences, s’adresse aux adultes, et, dans ses allures nomades, va chercher l’auditeur sur place, au lieu de l'attendre patiemment et quelquefois inutilement dans les amphithéâtres des grands centres de population […]. »7 En outre, la Commission insiste sur la nécessité de former les maîtres de l’enseignement primaire en matière agricole, les professeurs départementaux pouvant assurer cette mission.

Une circulaire d’octobre de la même année du ministre de l'Instruction publique appuie ces propositions et demande aux Préfets de les présenter aux conseils généraux. Les ministres de l’Agriculture et de l'Instruction publique se déclarent prêts à payer, par moitié, le traitement de ces professeurs, chaque fois qu’un conseil général aura demandé la création d’une chaire en s’engageant à payer les indemnités de déplacement. Cette circulaire donne un nouvel essor a l'implantation des chaires : en 1874, il n'y a que 8 chaires départementales, 3 sont créées en 1875, 6 en 1876, 5 en 1877, 7 en 1878 et 12 en 1879. A cette date, 42 départements ont donc un professeur d’agriculture.

Le 16 juin 1879 est votée la loi sur « l’enseignement départemental et communal de l'agriculture » qui prévoit l’établissement d’une chaire d’agriculture par département, dans les 6 ans.

Le décret d’application publié un an plus tard (9 juin 1880) précise les attributions du professeur départemental :

1. L'enseignement agricole à l’école normale primaire et, s’il y a lieu, dans les autres établissements d’instruction publique. Le programme est arrêté par le ministère de l'Instruction publique après avis de celui de l’Agriculture. Le cours s'adresse aux élèves de 2e et 3e années, à raison de deux leçons par semaine, complétées par un exercice pratique ou une excursion agricole.

2. Les conférences agricoles dans les campagnes. Le programme est arrêté chaque année par le Ministre de l’Agriculture. Le professeur doit assurer au moins 26 conférences par an, dans des localités choisies par le Préfet. ll fait un compte-rendu annuel de ces conférences pour Ie Ministre de l’Agriculture et pour le Conseil général.

3. Les travaux ou missions dont il peut être chargé par le préfet du département ou le Ministre de l'agriculture.

Les fonctions du professeur départemental ont donc pris de l’ampleur, reflet de l'importance accordée à l'agriculture dans le développement national sur le plan économique mais aussi sur le plan politique.

En 1881, une circulaire ministérielle règle les attributions de ce fonctionnaire8. En tant que conférencier, son rôle est « d'éclairer les cultivateurs», de développer en eux « l’amour du progrès et cet esprit d’initiative qui fait qu'on n'attend pas tout du pouvoir et du temps, mais beaucoup de soi-même ». Par ailleurs, il ne s’agit pas de diffuser des théories trop modernes, mais de s’appuyer « sur des vérités bien reconnues et des principes nettement posés par la science ». ll n’est pas question d’expérimentation, mais le professeur aura recours aux « démonstrations pratiques» de matériel ou de techniques culturales. L’itinéraire et le programme des conférences doivent étre approuvés par le Préfet et le Ministre.

En outre, le professeur « doit fournir son concours au Préfet pour tous les renseignements intéressant l’agriculture du département », ainsi qu’exécuter pour le ministère des « travaux spéciaux». Le professeur départemental est alors « un inspecteur départemental chargé de tenir l’Administration au courant de la situation agricole et de la renseigner sur l'état des récoltes comme sur les besoins des populations rurales ».

Enfin, le professeur assure 90 leçons d'une heure aux futurs instituteurs, complétées par des visites et travaux pratiques. Ainsi l'instituteur sera à même d'« inspirer le goût de la campagne aux enfants, en les intéressant aux choses de la nature […]. Il doit semer de bonnes idées, de façon que l’enfant, quand il sera devenu homme, comprenne mieux son métier, raisonne mieux ses opérations et améliore ses procédés ».

En résumé, le professeur départemental d’agriculture est chargé de créer les conditions de la diffusion du progrès en agriculture, d'une part en préparant les instituteurs ruraux à donner quelques connaissances fondamentales aux futurs agriculteurs, d’autre part, en informant les agriculteurs par des conférences et en étant leur « conseiller technique ». Par ailleurs, c’est un collecteur d’informations et un chargé d'études pour l'Administration. Le ministère de l'Agriculture, en tant qu’administration autonome, est d’ailleurs installé le 14 novembre 1881.

En 1891-92, soit dix ans après cette circulaire, il y a 91 professeurs départementaux sur le territoire métropolitain9. Il sont issus de l'enseignement supérieur, pour 87 d’entre eux. Au cours de l'année, en moyenne chaque professeur a fait 31 conférences, avec chaque fois une moyenne de 115 auditeurs. Au total ce sont prés de 300 000 personnes qui ont suivi les conférences. Ce chiffre est important, mais il faut le rapprocher des 3 millions d’exploitants agricoles de l’époque... Par ailleurs, 2 500 élèves instituteurs ont bénéficié de leur enseignement dans les écoles normales.

ll convient de noter qu'a partir de 1885, les professeurs départementaux ont aussi la responsabilité de champs d'expériences (9 en moyenne représentant 4,34 ha) et de champs de démonstration (38 en moyenne, soit 17,40 ha). Ces champs répartis dans le département, ont un rôle de vulgarisation et d’incitation à l'adoption de variétés ou de techniques nouvelles. ll est, bien sûr, difficile de mesurer leur efficacité.

En 1885, également, afin de compléter l'action des professeurs départementaux, l'Administration crée des professeurs spéciaux d'enseignement agricole secondaire et primaire, installés dans les arrondissements. Le professeur spécial doit assurer, sous la direction du professeur départemental, deux tâches particulières :

1. faire un cours d'agriculture aux élèves des deux dernières années d’études de l'école primaire supérieure ou du collège de sa résidence, à raison de deux leçons par semaine et par division ;

2. donner des conférences « ou mieux des petits cours d’adultes » dans quelques communes de sa circonscription, à raison d’une conférence par semaine, excepté durant la période des grands travaux. Ces cours ont lieu le soir en hiver et le dimanche après-midi l'été.

Le professeur spécial assure donc directement la formation des futurs agriculteurs. Les conférences doivent constituer un « petit cours complémentaire » aidant les jeunes agriculteurs à maintenir à jour leurs connaissances. Ainsi que le dit Eugène Tisserand, directeur de l'agriculture : « le professeur spécial instruit les agriculteurs, le professeur départemental les renseigne ». Mais il note aussitôt que dans la plupart des cas, ces professeurs spéciaux ne sont « qu’une sorte de doublure des professeurs départementaux ».

Le premier professeur de ce type, chargé de conférences d'horticulture, avait été installé en 1874 à Limoges. En 1890, ils étaient 26 et, le recrutement s’accélérant, ils sont 70 en 1893, mais sont encore absents dans 22 départements. En outre, 31 chaires sont annexées à des établissements d’enseignement divers (école normale, lycée ou … Sorbonne). En 1893, il y a donc au total 192 professeurs chargés de diffuser des connaissances agricoles dans Ie pays, sous des formes variées ; 5 ans plus tard, ils sont 256.

Mais, comme le souligne Michel Augé-Laribé, il n’y a en 1898, que 256 professeurs pour 2 500 cantons et 3000 champs de démonstration pour 36 000 communes. Le bilan n'est guère brillant !

Le professeur départemental est plus qu’un formateur et un vulgarisateur, c’est aussi le représentant du ministère de l'Agriculture dans le département. Devenu administration autonome en 1881, le ministère n’a en effet aucun service auprés des agriculteurs, en dehors de la Préfecture. Le professeur départemental est donc chargé de tenir l’Administration informée de l'état de l'agriculture et des besoins des ruraux. Bien évidemment, il doit diffuser dans les campagnes la politique définie à Paris et « répandre les lumières de la République». En cette fin de XIXe siècle, la bourgeoisie républicaine cherche à consolider son pouvoir face aux tenants de l'Ancien Régime et au mouvement ouvrier qui a lancé sa grande offensive avec la Commune de 1871. Elle doit obtenir l’appui de Ia paysannerie, et le professeur départemental est un élément important dans cette lutte.

La décision de Gambetta de créer un ministère de l’Agriculture à part entière est un renversement complet de la politique suivie jusque-là. En juin 1881, le Ministre de l’Agriculture et du Commerce déclare dans un concours régional : « Je vous conseille, Messieurs et chers concitoyens, de ne pas compter beaucoup sur l’État. Il ne peut rien ou presque rien pour vous, parce que vous êtes trop nombreux et que le vaste prélèvement qu’il serait nécessaire de faire sur les ressources publiques deviendrait bientôt pour vous, dans une autre forme, un accablant fardeau. Mais je vous engage [...] à compter beaucoup sur vous-mêmes et rien que sur vous »10.

La position est claire, en accord avec les principes du libéralisme économique : l’État est l'arbitre d’une compétition économique sans merci où le vainqueur est « le meilleur ».

Pourtant cinq mois plus tard, créant le ministère de l'Agriculture, Gambetta explique qu’ « il s'agit […] de développer l’élément le plus fécond de la richesse nationale, et la nécessité de donner à ce grand intérêt une représentation spéciale dans les Conseils du Gouvernement se justifie d’elle-même ». Le ministère doit être un véritable « Ministère de l’Intérieur » des paysans permettant à l’État d’intervenir directement dans l’évolution de l'agriculture.

Les professeurs d'agriculture doivent agir auprès d’agriculteurs qui subissent une dure crise agricole. Ils connaissent leurs besoins et leurs revendications et vont les aider a améliorer leur situation économique.

Au début de 1883, Tanviray, professeur départemental d’agriculture du Loir et Cher, constatant les abus faits dans le commerce des engrais, assure : « A notre humble avis, le meilleur moyen pour les cultivateurs de se prémunir contre la fraude, c'est de se liguer contre les fraudeurs et de constituer entre eux une association syndicale rayonnant sur tout le département ». Le 7 juillet 1883, le fonctionnaire Tanviray constitue la première association de cultivateurs. Aprés le vote de la loi de 1884, elle devient le « Syndicat des Agriculteurs du Loir et Cher ». L'exemple de Tanviray est repris l’année suivante en Vendée par Albert Vaucher, en 1886 dans la Sarthe (M. Launay), en 1887 dans la Drome, en 1892 en Seine Inférieure (Félix Laurent), etc.11 Tous les départements connaissent le même mouvement.

Mais les professeurs font plus qu’impulser la création des syndicats, ils sont souvent élus aux fonctions de président, secrétaire ou trésorier. Grâce a eux, le syndicalisme se répand rapidement et les professeurs vont passer à la mise en place de fédérations départementales lorsqu’existent de nombreux syndicats locaux. C'est le cas dans les Alpes-Maritimes, l’Aube (en 1902), l'Allier (1903), le Lot et Garonne etc. Parallèlement, les professeurs agissent pour que les syndicats soient aussi des agents de diffusion des améliorations techniques.

Bulletins et périodiques, créés par les syndicats, sont presque toujours rédigés par le professeur d’agriculture. Dans ces feuilles qui touchent chaque adhérent sont traitées les questions les plus diverses relatives à l'exploitation agricole. Les professeurs diffusent également des brochures, des tracts, sur l'utilisation des engrais, le choix des semences, du matériel agricole, etc. Ils font des conférences lors des assemblées générales ou des réunions des conseils d’administration des organisations agricoles.

Certains syndicats, constatant le rôle joué par le professeur d’agriculture, vont jusqu'à le rétribuer : c'est le cas en Charente-Maritime où le professeur dirige également un laboratoire d'analyses agricoles. Le professeur payé par le syndicat agricole et viticole de Châlon-sur-Saône en est en même temps le directeur. Le syndicat des agriculteurs de Die, dans Ia Drôme, subventionne le professeur spécial d’agriculture de cet arrondissement et lui fournit gratuitement engrais et semences pour un champ d’expériences. Ces exemples montrent la variété des situations selon les départements.

Le rôle des professeurs départementaux dans le développement du crédit agricole ou les mutuelles agricoles est aussi important. Par ses conférences, s'appuyant sur les syndicats, le professeur travaille à la mise en œuvre de la loi de 1899 instituant les caisses régionales de crédit. Dans de nombreux départements, il participe à la création des caisses locales. Ainsi en 1907 en Côte d’Or, le professeur d’agriculture écrit-il dans son rapport d’activités « Les conférences faites sur ce sujet à Saulieu et Chatillon, à Fontaine-Francaise, à Sombernon ont abouti à la création de quatre nouvelles caisses locales de Crédit Mutuel Agricole ». Pour ce qui concerne les mutuelles agricoles, l'activité des professeurs départementaux est tout aussi essentielle, et, en 1902, dans une circulaire le Ministre de l’Agriculture, Léon Mougeot leur précise : « j'attacherai le plus grand prix aux efforts que vous ferez pour provoquer et faciliter Ia création de mutualités agricoles». Enfin, on retrouve des professeurs départementaux à l’origine de coopératives de stockage ou de transformation (laiterie, coopératives de vinification, ...).

Comme l’instituteur, le professeur départemental d'agriculture est le représentant de la République venu aider les ruraux à se libérer des grands propriétaires fonciers, des usuriers et des notables réactionnaires.12 Mais il a un poids plus important que le « maître d’école » car c'est souvent sur son avis que sont répartis les subventions ministérielles venues du bureau des « encouragement » ou de celui des « subsistances et secours pour pertes matérielles et événements malheureux ». Il appuie ainsi l'action des élus républicains et celle de la Société Nationale d’Encouragement à l’Agriculture créée par Gambetta en 1889 pour combattre la Société des Agriculteurs de France.

La SNEA, doit « avec un esprit franchement démocratique, grouper toutes les bonnes volontés dans une même pensée : le progrès de l’agriculture et l'amélioration du sort des travailleurs du sol ». La SAF, face à cette offensive, réagit en suscitant la création de syndicats agricoles pour « lutter contre la formidable armée de 400 000 fonctionnaires de l’État […] disposant […] avec un arbitraire sans frein de nos intérêts, de nos patrimoines et de nos personnes […].»13 C’est ainsi que se constitue en 1886 l'Union Centrale des Syndicats des Agriculteurs de France, UCSAF.

La coupure du monde rural entre partisans et adversaires de la République, va se compliquer de nouveaux conflits au moment des lois sur la laïcité, puis sur la séparation de l’Église et de l’État. SNEA et UCSAF, ou comme on le dit de plus en plus, « Boulevard St Germain » et « rue d’Athènes », se disputent les voix des agriculteurs.

Mais la majorité des agriculteurs restent en dehors des luttes entre partis politiques et entre syndicats, voyant surtout en ces derniers un outil de défense économique. D'ailleurs, le discours des Républicains rejoint celui des « ducs et marquis » pour vanter les vertus paysannes et la politique agricole maintient les ruraux « à part », coupés de la classe ouvrière. ll s'agit de maintenir une population rurale importante, de freiner l'exode vers les villes qui ne peut que renforcer le prolétariat. Le protectionnisme, le « retour à la terre» prôné par Méline, conduisent à ne plus donner priorité à la diffusion du progrès technique, et entraînent une véritable rupture de la croissance de la production agricole.

Ces orientations vont marquer l’évolution agricole durant plusieurs décennies. « On allait voir subsister jusqu’en 1945, une agriculture d'un type particulier où l'immense majorité des exploitations pratiquait un système de polyculture-élevage peu élaboré, peu intensif, ayant des caractères nettement archaïques. Adoptant très lentement les progrès techniques, ce système, d’une faible productivité, allait dégager très peu d'excédent de main d’œuvre ».14

Et Michel Augé-Laribé considère que les représentants de l’agriculture n’ont pas su agir selon les besoins de celle-ci, le protectionnisme « a intoxiqué, démoralisé les agriculteurs ». L’auteur souligne l’insuffisance des incitations au progrès, notamment dans les domaines de la recherche et de l'enseignement. Il note que le gouvernement n’a pas donné à l'agriculture les équipements collectifs nécessaires, chemins, drainage, irrigation, remembrement. Il résume ainsi sa pensée : « La politique agricole de 1880 à 1914 a mal su, mollement voulu, pauvrement exécuté ce qui eut été nécessaire ».15

C’est dans ce milieu agricole traversé de luttes et de contradictions, soumis a une politique économique et sociale « protectionniste »», qu'agissent les professeurs d'agriculture. Leur rôle ne concerne pas que la diffusion du progrès technique, représentants du ministère de l’Agriculture ils interviennent aussi dans l’évolution sociale et politique des campagnes.

Le bilan de leur action ne s'établit pas seulement en comptabilisant Ie nombre de cours assurés à l’École normale d'instituteurs ou de conférences faites dans les villages. Il faut le compléter par les multiples interventions effectuées pour implanter et développer syndicats, mutuelles et coopératives. ll est impossible de dissocier leurs efforts en matière d’enseignement, de vulgarisation et d'appui aux organisations professionnelles. En outre, ce sont des informateurs précieux pour les préfets et le Ministre de l’Agriculture, grâce a leur connaissance des hommes et du terrain.

La loi du 21 août 1912, institue dans chaque département une « Direction des Services agricoles» (DSA), en remplacement de la Chaire départementale d’Agriculture. Cette direction comprend dans ses attributions la vulgarisation des connaissances agricoles, l'enseignement agricole dans les établissements d’enseignement public désignés par l’arrêté ministériel ; le service des intérêts économiques et sociaux de l’agriculture, celui de la Mutualité agricole et de l’hygiène rurale ; les renseignements agricoles, la statistique et le ravitaillement; la direction des champs d'expériences ; les recherches ou missions techniques et, d’une manière générale, tous les services intéressant l'agriculture. Ne sont pas compris dans ces attributions les services vétérinaires et forestiers, ni les stations agronomiques.

Le professeur départemental d’agriculture prend le titre de directeur des services agricoles ; il est assisté par un ou plusieurs professeurs d'agriculture, titulaires de chaires spéciales, dont les circonscriptions sont variables et qui comprennent tout ou partie d’un ou plusieurs arrondissements. Ces circonscriptions peuvent s’étendre a une région encore plus importante, lorsqu’il s'agit de professeurs spécialistes (industrie laitière, horticulture, apiculture, sériciculture, etc.). Les attributions énoncées par la loi illustrent l’ampleur et la variété des tâches assumées jusqu'alors par les professeurs départementaux.

Pour ce qui concerne la « vulgarisation des connaissances agricoles », un arrêté ministériel en fixe les conditions chaque année et pour chaque département, « notamment le nombre et le programme des conférences qui seront faites au cours de l’année ». Ces conférences sont assurées par le directeur des Services agricoles et les professeurs. En outre, sont prévues des publications : « affiches contenant des instructions et des conseils de pratique agricole et soumises au visa du préfet ; [...] brochures et notices distribuées dans les communes par les soins des maires, des présidents des associations agricoles et syndicats subventionnés par l’État et le département ».

L'enseignement agricole est donné dans divers établissements publics :

- établissements dépendant du ministère de l'Instruction publique. Le directeur des Services agricoles, ou son adjoint, assure les cours d’agriculture a l’École normale primaire du département. Dans les lycées, collèges, écoles primaires supérieures, etc., les cours sont faits par le professeur adjoint au directeur et par les professeurs d'agriculture.

- établissements dépendant du ministère de l’Agriculture (écoles ménagères ambulantes, écoles d’agriculture d'hiver, cours temporaires). Un professeur d’agriculture peut, en outre, enseigner en école pratique d’agriculture ; de même, un professeur d’école pratique d’agriculture peut être chargé des fonctions de professeur d’agriculture. Dans ces deux cas, les conditions dans lesquelles ils assurent le double service sont élaborées par e directeur des services agricoles et celui de l’école pratique.l

Le directeur des Services agricoles concourt au fonctionnement du service des intérêts économiques et sociaux de l'agriculture, de la mutualité et de l’hygiène rurale. C’est ainsi qu'il donne son avis au Préfet sur toutes demandes de subventions sur fonds d’État et du département émanant des associations et organisations agricoles. Les programmes de tous les concours agricoles subventionnés doivent également faire l’objet de sa part d’un avis motivé. ll est chargé des enquêtes pour la création de chaires d’agriculture, l’installation des écoles pratiques, des fermes-écoles, des écoles ménagères, des écoles d'agriculture d’hiver. Il enquête sur les demandes d’avances accordées en vertu des lois sur la mutualité, le crédit et la coopération agricoles. Il participe également aux commissions chargées de l'attribution des primes. Le directeur des services agricoles, assisté des professeurs d’agriculture, participe aux enquêtes agricoles et assure Ie service des renseignements agricoles pour l’Administration et les agriculteurs. Il dirige les champs d'expériences et de démonstrations agricoles et viticoles.

Enfin, chaque année, il présente au Préfet un rapport contenant le compte rendu des conférences, du fonctionnement des champs d'expériences et de démonstrations, le résumé des rapports des professeurs d'agriculture relevant de la DSA.

La Direction départementale des Services agricoles constitue donc une antenne du ministère de l’Agriculture aux missions nombreuses. L’époque du professeur départemental, véritable « homme-orchestre » et notable républicain, est révolue. Il s'agit maintenant d’organiser de façon plus précise l’intervention de l’État dans le secteur agricole. Contrôlé a la fois par le Préfet et par les inspecteurs de l’agriculture, le directeur des services agricoles voit ses contacts directs avec les agriculteurs réduits, et les professeurs d’agriculture n’interviennent que dans une zone précise du département. II semble donc que le ministre de l’Agriculture en créant les DSA ait voulu, à la fois, améliorer ses moyens d’intervention, et contrôler plus étroitement des fonctionnaires qui s’étaient parfois trop intégrés au milieu local. Le professeur départemental d’agriculture, disposant d’une liberté d'action certaine, initiateur d’organisations agricoles, souvent secrétaire d’un syndicat, assurait en fait deux fonctions, celle de représentation du milieu et celle d'instrument de l'Administration centrale. Peu à peu la crainte peut avoir surgi de voir le professeur « assimilé » par le milieu où il doit intervenir, affaiblissant les possibilités d'action de l’appareil d’État.

Si cette interprétation parait plausible, il convient de la nuancer en soulignant que les nouveaux directeurs des services agricoles ne sont autres que les anciens professeurs départementaux. Ces hommes vont donc marquer fortement les nouvelles institutions, en utilisant leur pouvoir d’initiative. « Chacun d’eux, dans l'impossibilité de faire face à tous les besoins, choisissait en fonction des conditions locales ou parfois de ses goûts, le secteur sur lequel il voulait faire porter son action : il optait tout naturellement pour les questions sur lesquelles il pensait pouvoir être efficace, et puis s’y donnait '' à plein'' »16.

 

Reconstruire et vulgariser

La guerre 1914-1918 a marqué la France dans sa chair et dans son économie. L’agriculture a perdu 673 000 hommes, 500 000 autres sont revenus invalides. ll faut reconstruire rapidement pour assurer l’alimentation et le développement économique du pays.

La loi du 2 août 1918 organise l’ensemble de l’enseignement agricole, institutionnalisant l'enseignement saisonnier (cours d'hiver), les formations féminines et créant l'enseignement post-scolaire. En formant professionnellement la jeunesse rurale, il s’agit, comme l’indique l’exposé des motifs de la loi de permettre l’industrialisation de l’agriculture en s’appuyant sur des agriculteurs mieux formés. Enseignement saisonnier et cours post-scolaires s'adressent aux enfants des exploitants familiaux qui ne peuvent se priver de la main-d’œuvre fournie par leur fils ou leur fille.

Pour accélérer le redémarrage puis la modernisation de l'agriculture, la loi du 6 janvier 1919 crée les Offices agricoles départementaux et régionaux. ll s'agit d’une nouvelle forme d’intervention de l’État en agriculture. Le ministère de l’Agriculture souhaite conserver comme durant la guerre, une certaine direction de la production. Dans ce sens il élabore l’« avant-projet d'un programme agricole tendant à l’intensification de la production et à la réforme des méthodes administratives ». Cette orientation est vivement combattue par tous ceux, et ils sont les plus nombreux, qui sont attachés au libéralisme économique.17 Le ministère de l'Agriculture ne peut donc intervenir directement sur les conditions de la production agricole.

Les offices ont pour but « d'améliorer les méthodes de production, notamment par l’organisation de centres d’expérimentation et de vulgarisation et par le développement des associations agricoles ». L’Office départemental est dirigé par un conseil de cinq membres désignés par le conseil général, dont un ou deux élus de cette assemblée et des représentants des groupements agricoles. Le directeur des services agricoles est associé à ce Conseil en tant que conseiller technique, initiateur des programmes et exécutant des décisions.

L’Office départemental a la personnalité civile et dispose de l’autonomie financière, jouissant ainsi d'une réelle souplesse de fonctionnement. L’État apparaît comme le soutien des organisations agricoles du département, favorisant les actions de modernisation de la production qu'elles entreprennent. L'Office, outre la réalisation de ses propres initiatives, répartit les subventions aux diverses organisations professionnelles. Les Offices régionaux, pour leur part, créent des centres d’expérimentation agricole.

Bien que n’intervenant pas directement, le ministère de l’Agriculture participe à la vulgarisation des connaissances agricoles grâce à l’activité de coordination et d’impulsion des services agricoles. Un moyen supplémentaire lui est fourni par la création en 1920 de la Caisse nationale de Crédit agricole, la «  banque de l’agriculture ».

En 1929, la production agricole atteint un niveau élevé, l’agriculture a progressé grâce à l’action des Offices, animés par les DSA. L’Institut des Recherches agronomiques fondé en décembre 1921 participe à ces progrès, tout comme l’Office national industriel de l’Azote. Mais dans le développement national, l’agriculture est considérée par la plupart des dirigeants essentiellement comme le fournisseur de matières premières agricoles, d’aliments, de capitaux et de main-d’œuvre. Les exploitants familiaux, de leur côté, revendiquent une meilleure place dans la Société et appuient les attaques des notables contres les « interventions exagérées » de l’État. Les dirigeants agricoles de « droite » combattent violemment les Offices départementaux et régionaux accusés d’être sous la coupe de l’Administration et des responsables politiques. En 1920, l'Union Centrale des Syndicats agricoles demande lors de son Congrès la suppression des Offices et la création de Chambres d'Agriculture.

Deux grands courants existent, en effet, dans ces années 20 : d’une part, ceux qui, avec le ministère de l’Agriculture, considèrent que l’État doit intervenir pour aider l’agriculture à progresser, d’autre part la majorité des dirigeants agricoles qui revendiquent la responsabilité totale des agriculteurs sur leur secteur d'activité.

Afin d’améliorer l'intervention de l’État, le ministère de l’Agriculture crée en décembre 1920 la Section d’agriculture et d'enseignement agricole afin que les professeurs d’agriculture connaissent « tout ce que savent les meilleurs agriculteurs ». Ainsi la qualité de l’enseignement et de la formation professionnelle doit s’élever, de même que celle de l'ensemble des fonctions assurées par les DSA. Les professeurs d’agriculture poursuivent leurs activités d'appui aux organisations professionnelles, aidés en cela par les Offices, ceux-ci ont en effet des moyens matériels et financiers assez importants. Les DSA en profitent également pour s’installer et s’équiper un peu mieux. Comme avant la guerre, ils ont des relations privilégiées avec le Crédit agricole, les mutuelles et coopératives ainsi que les Syndicats affiliés « au Boulevard Saint-Germain ». C'est ce que souligne en 1930 le Congrès national de la Mutualité et de la Coopération agricoles : « Les directeurs des Services agricoles, résident dans les chefs-lieux des départements et bien secondés par leurs professeurs d'agriculture, semblent les mieux placés pour exercer une action efficace et surtout, plus continue au point de vue de la propagande […]. Ils se rendent dans les communes rurales pour y faire des conférences destinées à faire comprendre aux agriculteurs l’intérêt qu’ils ont à se grouper pour constituer soit une caisse de crédit, soit une société coopérative, soit tout autre association agricole […] ». Devant cette activité des DSA, il n’est pas étonnant que certains les aient qualifiés de « Préfets agricoles », avec inquiétude devant leur rôle grandissant.

Pour leur part, les dirigeants agricoles de « la rue d’Athènes», s’ils ont amélioré leurs relations avec l'Administration, veulent que la profession agricole puisse s’organiser librement, avec « son autonomie relative, son autorité, ses institutions, et ses lois propres ». Ils obtiennent en 1924 l’institution des Chambres d'Agriculture, qui sont élues en 1927, et où ils occupent la plupart des postes importants.

La crise de 1929 qui frappe durement l’agriculture y exacerbe les contradictions, comme dans le reste de la Société. Le Parti agraire, le Front Paysan mènent la lutte pour un état « ayant pour base la famille et le métier ». Dans les organisations agricoles une nouvelle génération de dirigeants est apparue, travaillant sur des exploitations modernes, de dimensions économiques importantes, formés dans les écoles d’ingénieurs. Ils animent les associations spécialisées telles que la Confédération générale des Planteurs de betteraves ou l'Association générale des Producteurs de blé (AGPB). Soucieux de rentabilité économique, de maîtrise des marchés, ils considèrent qu’ils n'ont pas besoin de l’intervention des fonctionnaires.

Lorsqu'en octobre 1935, un décret-loi de Laval supprime les Offices agricoles pour des raisons d’économie, tous ces dirigeants agricoles apprécient ce « recul » de l’intervention étatique. Les DSA participent cependant à la mise en place de coopératives de vente, notamment pour le blé, sous l’égide des Chambres d'Agriculture. Mais, sans aucun doute, les DSA voient leur rôle de vulgarisateurs amoindri.

Lors du Congres de l'Enseignement agricole départemental tenu a Bordeaux du 18 au 22 juin 1936, les participants insistent sur le rôle essentiel qu’ils ont dans le département. Ils citent Victor Boret, ancien ministre de l’agriculture, qui demande des moyens plus grands pour les services agricoles, compte tenu de l'importance de leur rôle, et qui conclut : « le directeur des services agricoles constitue en fait dans chaque département comme un ministre départemental, et stable, de l’agriculture [sic], sous le double contrôle du gouvernement et du préfet, gratifié ainsi d’un conseiller technique pour l'une de ses attributions importantes».

Tenant a préciser leurs revendications, les DSA demandent à « ne pas être sous la dépendance étroite - comme des mineurs non émancipés - du Préfet, du Conseil général, des personnalités politiques si ondoyantes et si diverses ». ll ne s'agit pas de rechercher une indépendance complète, mais que les Services agricoles aient «  un meilleur classement dans la hiérarchie des Services d’État. Il nous appartient, par contre, à nous tous, directeurs des Services agricoles, professeurs d’agriculture, directeurs et professeurs d'écoles, de donner toujours plus de relief à nos fonctions ».

Et, se plaçant dans l'optique de transformations dans le fonctionnement de l’État (ceci se passe en juin 1936), le rapporteur souligne qu'« il importerait de faire aux services officiels de l’agriculture une large place, de prévoir des services départementaux fortement organisés concentrant tous les renseignements techniques, tenant à jour la liste de tous les groupements agricoles, s'intéressant régulièrement, à leur activité, obligatoirement consultés sur toute question agricole rentrant dans leurs attributions ». L’Administration de l’Agriculture serait ainsi « au-dessus des questions locales ou de personnes », sinon, si la tutelle préfectorale, des Chambres d’Agriculture ou d'autres groupements, se maintient sur le D.S.A. « nous verrons rapidement des groupements privés ou des collectivités obtenir les crédits nécessaires sur le budget de l’État, s’organiser en marge de l’Administration, se substituer à elle, travailler peut-être, mais dans le désordre, dans l’incohérence ».

Ce vigoureux plaidoyer est le fait de fonctionnaires qui veulent que l’Administration d’État se comporte en véritable « service public » à la disposition de l'ensemble des agriculteurs, et qu’elle « arbitre les situations dans l’intérêt général de l’agriculture et dans l’intérêt général du pays ».

Les professeurs d’agriculture et les directeurs des Services agricoles ressentent quotidiennement que la mise en œuvre de la politique agricole est l’objet d’enjeux et de conflits politiques. Seul le renforcement de leur place et de leur pouvoir peut, selon eux, leur permettre de ne pas être soumis aux contingences locales.

En août 1936, les directeurs des Services agricoles se voient confier par le Ministre de l'Agriculture du Front Populaire, Georges Monnet, l’organisation et la gestion du Comité départemental des céréales. Ils se retrouvent ainsi au cœur de la bataille politique conduite par les dirigeants des Chambres d'Agriculture et I'AGPB contre l’Office national interprofessionnel du Blé où ceux-ci voient « la certitude du servage pour la paysannerie française »...

Jusqu’à la guerre, DSA et professeurs d'agriculture vont continuer leur effort d'enseignement et de vulgarisation malgré des moyens limités. Pour le gouvernement il n’est pas pensable de diminuer les pouvoirs du Préfet, représentant politique départemental du Pouvoir d’État. Le DSA ne peut devenir un second préfet, c’est un fonctionnaire de type original ainsi que l’expliquait le Ministre de l’Agriculture Tardieu, en 1931 : « Dans nos institutions qui remontent à Louis XI, à Louis XIV, et à Napoléon, il n’est pas fréquent que le pouvoir central ait voulu que son représentant local ne fut pas, par rapport au peuple de France, un simple agent de sanction. La République, dans la diversité de ses majorités, a eu la sagesse de vous conserver ce caractère d’être d’abord les conseillers et les amis des paysans tout en étant aussi, si vous me permettez de le rappeler, les agents du pouvoir central, des agents qui ont pour mission de stimuler, non pas de frapper, d’établir un lien de confiance plus qu’un lien de subordination ».

Par ailleurs, les principales organisations agricoles continuent à faire pression, notamment à travers le Sénat, pour ne pas laisser se renforcer une structure d’État perçue comme d’autant plus inquiétant que les fonctionnaires sont catalogués à gauche ... et que « le collectivisme menace ».

Quant a l’enseignement agricole public, il s’est peu développé et n’a pas atteint l’objectif fixé en 1918 de former l'ensemble des jeunes entrant dans le secteur agricole. La grande majorité des agriculteurs n’a pas de formation professionnelle de base, et la vulgarisation ne peut, à elle seule, faire évoluer les techniques de production.

La guerre 1939-45 bouleverse totalement la situation de l’agriculture. De nombreux agriculteurs sont prisonniers, les chevaux sont réquisitionnés, le carburant manque, les engrais partent vers Allemagne. Tout ceci entraîne une forte baisse de la production. Les contraintes se multiplient pour les exploitants : déclarations de récoltes, livraisons obligatoires, taxation des prix.

Dés 1940, les DSA ont été appelés à participer à l'organisation du ravitaillement. Puis ils assurent Ia diffusion des productions de remplacement, tels les oléagineux en 1942. Les organisations professionnelles sont fondues dans Ia Corporation paysanne dès décembre 1940. Contrairement a ce qu’espéraient bon nombre d'agriculteurs, ce n’est pas pour eux le début de « l'autonomie », mais, au contraire, l’intervention de l’État est renforcée par cette structure très hiérarchisée et contraignante.

Développer l'agriculture

A la Libération, la production agricole atteint la moitié de celle de 1939, plus de 200 000 exploitations agricoles ont souffert, dont 53 500 ont été anéanties. Il faut agir vite pour assurer l'alimentation des Français. C'est à quoi va s’employer le Ministre de l’Agriculture, le jeune socialiste Tanguy Prigent. Il va utiliser deux moyens pour développer sa politique : la réorganisation du syndicalisme agricole et les investissements pour la modernisation des exploitations.

La Corporation paysanne est dissoute dès juillet 1944 et plusieurs textes officiels conduisent à la constitution de la Confédération Générale de l’Agriculture (C.G.A.) rassemblant l’ensemble des organisations agricoles d’exploitants et de salariés. La C.G.A. veut orienter Ie développement de l'agriculture dans un sens nouveau : la modernisation des exploitations à travers des structures coopératives variées. L’État planificateur doit apporter son aide à cette transformation grâce à un « dirigisme démocratique et humain ».

Des personnalités diverses apportent leur appui au courant de modernisation. C’est le cas du Père Lebret, et du groupe Économie et Humanisme, qui affirme « c’est dans le progrès qu’est la fidélité à la terre ». Son influence est importante sur la Jeunesse Agricole Chrétienne (J.A.C.). De son coté, René Dumont, professeur à l’Institut national agronomique, conseiller agricole du Commissariat Général du Plan, publie un ouvrage remarqué, Le problème agricole français, pour inciter a une énergique politique de modernisation, dans le cadre d'un « plan agricole souple »18.

Le premier Plan de modernisation et d’équipement, dit plan Monnet, reprend l'essentiel du programme élaboré au ministère de l’Agriculture, en considérant le machinisme agricole comme « investissement de base », et en affirmant la nécessité de l'équipement intellectuel. La formation professionnelle des agriculteurs est en effet toujours très faible et la masse des exploitants apprend son métier « sur le tas ». Ce manque de qualification est un handicap sérieux pour le développement de l'agriculture.

Mais, les moyens mis à la disposition du ministère de l’Agriculture pour la diffusion du progrès demeurent réduits. Quelques dizaines de fonctionnaires supplémentaires sont recrutés en 1944 et 1945.19 Le professeur d’agriculture prend le titre d’Ingénieur des Services Agricoles par un décret du 3 août 1946 et la Section chargée de les former prend le nom d’École Nationale Supérieure des Sciences Agronomiques Appliquées, ENSSAA, par décret du 21 novembre 1946. Mais ces changements ne règlent pas les problèmes de la vulgarisation agricole.

Un effort important sur les méthodes de vulgarisation est réalisé par les services agricoles. Bien évidemment, la conférence est toujours utilisée, durant la fin des années 40, on en compte environ 10 000 par an, avec 500 000 auditeurs. Plus de 12 000 champs de démonstration sont implantés sur tout le territoire. Concours d’animaux, analyses de sol, sont utilisés pour montrer aux agriculteurs l’importance des améliorations possibles. Mais, les ingénieurs des services agricoles ont conscience que les conseils techniques isolés ne suffisent pas et qu’il s’agit d'aborder l'ensemble de l’exploitation agricole. Des 1946, 70 fermes pilotes sont suivies régulièrement par un ingénieur. Celui-ci doit aider l’agriculteur à améliorer son niveau technique et Ia rentabilité de l’exploitation et ceci sans subvention.

Cependant, l’action des services agricoles demeure limitée en raison du manque d’effectifs. En 1950, des experts de l'OECE ayant étudié les réalisations françaises notent : « Chaque ingénieur doit s’occuper en moyenne de plus de 6 000 fermiers. Le nombre des fermiers, par ingénieur, dépasse même 10 000 dans certains départements. En même temps, le personnel technique doit fournir le travail administratif et de contrôle considérable et il doit consacrer beaucoup de temps à l’enseignement dans les écoles d’agriculture. L’effectif du personnel est tout a fait insuffisant pour les activités du service consultatif ». Quant aux moyens financiers, « les services de Recherche et de Vulgarisation reçoivent moins de 2 % des crédits alloués au Ministère de l’Agriculture, et ceux-ci représentent moins de 3 % du budget total de l’État ».

C’est donc dans une situation difficile que les ingénieurs des services agricoles s'efforcent de répondre aux besoins de l'agriculture, et d’atteindre les objectifs du Plan. Afin de confronter leurs expériences, ils utilisent l’organe créé par le ministère pour les services agricoles : le Bulletin Technique d’Information des Ingénieurs des Services Agricoles, le BTI. Un numéro spécial est d’ailleurs consacré en décembre 1949 à « la vulgarisation en Agriculture ». En outre, les DSA rédigent de nombreux tracts et brochures, participent à des émissions radiophoniques, à la réalisation de films, pour essayer de toucher le maximum d’agriculteurs.

En 1951, un décret du 4 mai, modifie les statuts des fonctionnaires des services agricoles, en créant deux corps, celui des Ingénieurs des Services Agricoles et celui des Ingénieurs des Travaux Agricoles, qui « ont seuls vocation à occuper les emplois techniques des services agricoles et des services de Ia protection des végétaux ». Les I.S.A. peuvent, en outre, remplir les fonctions de directeur ou professeur dans les écoles d’agriculture de second degré et de chef de culture dans les écoles nationales d’agriculture et d’horticulture.

L’article 2 précise que les I.S.A. participent principalement à l'étude des problèmes techniques, économiques et sociaux concernant l’agriculture ; à l’enseignement et à la vulgarisation des connaissances scientifiques, techniques, économiques et sociales ; à l’organisation et au contrôle de l’enseignement populaire et de l’apprentissage agricole ; à la préparation et à la mise au point de Ia statistique et des enquêtes agricoles ; à l'application de la législation rurale et au développement des différentes formes d’associations agricoles ; ainsi qu’aux diverses activités relevant du service de la protection des végétaux. Au total, ce texte reprend les activités des services agricoles tels qu'ils fonctionnaient en 1939.

Pour ce qui est du corps des Ingénieurs des Travaux Agricoles, les I.T.A., le décret indique qu'« ils sont placés sous l'autorité des I.S.A.». Ils ont « pour attribution l’exécution de missions techniques ou spécialisées se rapportant aux attributions du corps des ingénieurs des services agricoles ».

Il apparaît donc que les I.T.A. doivent remplir les mêmes fonctions que les l.S.A., mais en étant sous leur autorité. Le gouvernement crée ainsi un « sous-corps des services agricoles ». La réforme est très mal ressentie car c’est à partir d’un seul corps que l'on en crée deux nouveaux, hiérarchiquement séparés. Le corps des I.S.A. est constitué par 440 ingénieurs diplômés de l'ENSSAA (ou de la section d’application de l’enseignement agricole), celui des I.T.A. est constitué par 230 ingénieurs qui n'ont pas été intégrés comme I.S.A. La réforme est un véritable drame pour ces I.T.A., elle fait « éclater» les Services agricoles et déclasse plus du tiers des ingénieurs ! ll faut garder à l’esprit cette situation pour comprendre les réactions des ingénieurs des services agricoles lors des réformes suivantes.

Selon un des rapporteurs,20 aux Journées d'études de 1954, les D.S.A. rassemblent alors environ les 2/3 des ingénieurs fonctionnaires soit 400, c’est a dire à peu près 4 par département, 1 de plus qu’en 1939. Afin de démultiplier leurs interventions, les D.S.A. obtiennent la possibilité de recruter des « correspondants » qui sont rémunérés à la vacation. Ce sont le plus souvent des instituteurs chargés de cours post-scolaires agricoles, notamment tous les instituteurs itinérants.

Devant Ia nécessité de faire évoluer rapidement les techniques de production, une initiative originale est prise par un groupe d’agriculteurs. C'est en 1946, qu'un jeune agriculteur du Bassin Parisien, Bernard Poulain, crée un Centre d’Études Techniques Agricoles, C.E.T.A., rassemblant une quinzaine d’agriculteurs. Contrairement à l'idée dominant avant-guerre, ils estiment que l'expérience des agriculteurs n’est pas suffisante et qu’il faut faire appel à des techniciens. Mais, au lieu d’attendre le renforcement des moyens de l’État, ils préfèrent embaucher eux-mêmes un ingénieur. ll lui demande d’être, « un conseiller : ayant personnellement une certaine expérience et se déplaçant constamment d'une ferme à l’autre, le technicien peut procéder a des comparaisons qui lui permettent de porter un jugement de valeur et aussi de conseiller l'agriculteur dans le choix ou l’utilisation des machines, des produits, des semences, des méthodes de travail […]. Un ingénieur de C.E.T.A. ne travaille pas pour les agriculteurs, mais avec eux ».

Développer l'agriculture

A la Libération, la production agricole atteint la moitié de celle de 1939, plus de 200 000 exploitations agricoles ont souffert, dont 53 500 ont été anéanties. Il faut agir vite pour assurer l'alimentation des Français. C'est à quoi va s’employer le Ministre de l’Agriculture, le jeune socialiste Tanguy Prigent. Il va utiliser deux moyens pour développer sa politique : la réorganisation du syndicalisme agricole et les investissements pour la modernisation des exploitations.

La Corporation paysanne est dissoute dès juillet 1944 et plusieurs textes officiels conduisent à la constitution de la Confédération Générale de l’Agriculture (C.G.A.) rassemblant l’ensemble des organisations agricoles d’exploitants et de salariés. La C.G.A. veut orienter Ie développement de l'agriculture dans un sens nouveau : la modernisation des exploitations à travers des structures coopératives variées. L’État planificateur doit apporter son aide à cette transformation grâce à un « dirigisme démocratique et humain ».

Des personnalités diverses apportent leur appui au courant de modernisation. C’est le cas du Père Lebret, et du groupe Économie et Humanisme, qui affirme « c’est dans le progrès qu’est la fidélité à la terre ». Son influence est importante sur la Jeunesse Agricole Chrétienne (J.A.C.). De son coté, René Dumont, professeur à l’Institut national agronomique, conseiller agricole du Commissariat Général du Plan, publie un ouvrage remarqué, Le problème agricole français, pour inciter a une énergique politique de modernisation, dans le cadre d'un « plan agricole souple »18.

Le premier Plan de modernisation et d’équipement, dit plan Monnet, reprend l'essentiel du programme élaboré au ministère de l’Agriculture, en considérant le machinisme agricole comme « investissement de base », et en affirmant la nécessité de l'équipement intellectuel. La formation professionnelle des agriculteurs est en effet toujours très faible et la masse des exploitants apprend son métier « sur le tas ». Ce manque de qualification est un handicap sérieux pour le développement de l'agriculture.

Mais, les moyens mis à la disposition du ministère de l’Agriculture pour la diffusion du progrès demeurent réduits. Quelques dizaines de fonctionnaires supplémentaires sont recrutés en 1944 et 1945.19 Le professeur d’agriculture prend le titre d’Ingénieur des Services Agricoles par un décret du 3 août 1946 et la Section chargée de les former prend le nom d’École Nationale Supérieure des Sciences Agronomiques Appliquées, ENSSAA, par décret du 21 novembre 1946. Mais ces changements ne règlent pas les problèmes de la vulgarisation agricole.

Un effort important sur les méthodes de vulgarisation est réalisé par les services agricoles. Bien évidemment, la conférence est toujours utilisée, durant la fin des années 40, on en compte environ 10 000 par an, avec 500 000 auditeurs. Plus de 12 000 champs de démonstration sont implantés sur tout le territoire. Concours d’animaux, analyses de sol, sont utilisés pour montrer aux agriculteurs l’importance des améliorations possibles. Mais, les ingénieurs des services agricoles ont conscience que les conseils techniques isolés ne suffisent pas et qu’il s’agit d'aborder l'ensemble de l’exploitation agricole. Des 1946, 70 fermes pilotes sont suivies régulièrement par un ingénieur. Celui-ci doit aider l’agriculteur à améliorer son niveau technique et Ia rentabilité de l’exploitation et ceci sans subvention.

Cependant, l’action des services agricoles demeure limitée en raison du manque d’effectifs. En 1950, des experts de l'OECE ayant étudié les réalisations françaises notent : « Chaque ingénieur doit s’occuper en moyenne de plus de 6 000 fermiers. Le nombre des fermiers, par ingénieur, dépasse même 10 000 dans certains départements. En même temps, le personnel technique doit fournir le travail administratif et de contrôle considérable et il doit consacrer beaucoup de temps à l’enseignement dans les écoles d’agriculture. L’effectif du personnel est tout a fait insuffisant pour les activités du service consultatif ». Quant aux moyens financiers, « les services de Recherche et de Vulgarisation reçoivent moins de 2 % des crédits alloués au Ministère de l’Agriculture, et ceux-ci représentent moins de 3 % du budget total de l’État ».

C’est donc dans une situation difficile que les ingénieurs des services agricoles s'efforcent de répondre aux besoins de l'agriculture, et d’atteindre les objectifs du Plan. Afin de confronter leurs expériences, ils utilisent l’organe créé par le ministère pour les services agricoles : le Bulletin Technique d’Information des Ingénieurs des Services Agricoles, le BTI. Un numéro spécial est d’ailleurs consacré en décembre 1949 à « la vulgarisation en Agriculture ». En outre, les DSA rédigent de nombreux tracts et brochures, participent à des émissions radiophoniques, à la réalisation de films, pour essayer de toucher le maximum d’agriculteurs.

En 1951, un décret du 4 mai, modifie les statuts des fonctionnaires des services agricoles, en créant deux corps, celui des Ingénieurs des Services Agricoles et celui des Ingénieurs des Travaux Agricoles, qui « ont seuls vocation à occuper les emplois techniques des services agricoles et des services de Ia protection des végétaux ». Les I.S.A. peuvent, en outre, remplir les fonctions de directeur ou professeur dans les écoles d’agriculture de second degré et de chef de culture dans les écoles nationales d’agriculture et d’horticulture.

L’article 2 précise que les I.S.A. participent principalement à l'étude des problèmes techniques, économiques et sociaux concernant l’agriculture ; à l’enseignement et à la vulgarisation des connaissances scientifiques, techniques, économiques et sociales ; à l’organisation et au contrôle de l’enseignement populaire et de l’apprentissage agricole ; à la préparation et à la mise au point de Ia statistique et des enquêtes agricoles ; à l'application de la législation rurale et au développement des différentes formes d’associations agricoles ; ainsi qu’aux diverses activités relevant du service de la protection des végétaux. Au total, ce texte reprend les activités des services agricoles tels qu'ils fonctionnaient en 1939.

Pour ce qui est du corps des Ingénieurs des Travaux Agricoles, les I.T.A., le décret indique qu'« ils sont placés sous l'autorité des I.S.A.». Ils ont « pour attribution l’exécution de missions techniques ou spécialisées se rapportant aux attributions du corps des ingénieurs des services agricoles ».

Il apparaît donc que les I.T.A. doivent remplir les mêmes fonctions que les l.S.A., mais en étant sous leur autorité. Le gouvernement crée ainsi un « sous-corps des services agricoles ». La réforme est très mal ressentie car c’est à partir d’un seul corps que l'on en crée deux nouveaux, hiérarchiquement séparés. Le corps des I.S.A. est constitué par 440 ingénieurs diplômés de l'ENSSAA (ou de la section d’application de l’enseignement agricole), celui des I.T.A. est constitué par 230 ingénieurs qui n'ont pas été intégrés comme I.S.A. La réforme est un véritable drame pour ces I.T.A., elle fait « éclater» les Services agricoles et déclasse plus du tiers des ingénieurs ! ll faut garder à l’esprit cette situation pour comprendre les réactions des ingénieurs des services agricoles lors des réformes suivantes.

Selon un des rapporteurs,20 aux Journées d'études de 1954, les D.S.A. rassemblent alors environ les 2/3 des ingénieurs fonctionnaires soit 400, c’est a dire à peu près 4 par département, 1 de plus qu’en 1939. Afin de démultiplier leurs interventions, les D.S.A. obtiennent la possibilité de recruter des « correspondants » qui sont rémunérés à la vacation. Ce sont le plus souvent des instituteurs chargés de cours post-scolaires agricoles, notamment tous les instituteurs itinérants.

Devant Ia nécessité de faire évoluer rapidement les techniques de production, une initiative originale est prise par un groupe d’agriculteurs. C'est en 1946, qu'un jeune agriculteur du Bassin Parisien, Bernard Poulain, crée un Centre d’Études Techniques Agricoles, C.E.T.A., rassemblant une quinzaine d’agriculteurs. Contrairement à l'idée dominant avant-guerre, ils estiment que l'expérience des agriculteurs n’est pas suffisante et qu’il faut faire appel à des techniciens. Mais, au lieu d’attendre le renforcement des moyens de l’État, ils préfèrent embaucher eux-mêmes un ingénieur. ll lui demande d’être, « un conseiller : ayant personnellement une certaine expérience et se déplaçant constamment d'une ferme à l’autre, le technicien peut procéder a des comparaisons qui lui permettent de porter un jugement de valeur et aussi de conseiller l'agriculteur dans le choix ou l’utilisation des machines, des produits, des semences, des méthodes de travail […]. Un ingénieur de C.E.T.A. ne travaille pas pour les agriculteurs, mais avec eux ».21

Ce n’est qu’en 1947 que se crée le deuxième C.E.T.A., en Seine et Marne ; jusqu'en 1949, les C.E.T.A. s’implantent dans les zones de grandes cultures. En 1951, les 25 C.E.T.A. existants constituent la Fédération Nationale des C.E.T.A., la F.N.C.E.T.A., il sont alors en majorité dans les régions de petite culture.

A coté de cette action « de pointe », l’Association Générale des Producteurs de Blé, l’A.G.P.B., lance en 1949 Ia formule des « villages-témoins ». ll s’agit d’améliorer les conditions de production de la majorité des exploitations du village. « Dans le village-témoin, l’agent technique doit connaître individuellement tous les agriculteurs, et chaque exploitation doit lui être familière. Son action est toute de persuasion, il agit par ses conseils uniquement, ou presque, car l’apport financier est relativement faible. ll doit donc, avant de pouvoir donner valablement des conseils, faire la conquête de chaque agriculteur, ce qui n'est pas toujours facile. Le meilleur moyen est encore de mettre la main à la pâte ».22

ll ne s'agit plus là de vulgarisation limitée à un petit groupe, élaborant des solutions avec l’aide d'un ingénieur, la formule de I’A.G.P.B. vise à élargir le cercle des exploitants touchés. Mais ce qui est à noter, c'est que le portrait du technicien du village-témoin ressemble beaucoup à celui de l'ingénieur des Services Agricoles … Il apparaît en effet que l'A.G.P.B., soucieuse de relancer rapidement la production céréalière, décide de prendre la responsabilité de la vulgarisation que l’État n'arrive pas à développer par manque de moyens. Rien d’étonnant donc à ce que des professionnels utilisent l’expérience des D.S.A. pour lancer ces villages-témoins.

D’ailleurs, les D.S.A. apportent leur appui à ces initiatives, dès le début. Et c’est avec le soutien du ministère de l'Agriculture que l’A.G.P.B. passe en 1952 à l'organisation de « zones-témoins ». Celles-ci s’étendent sur une petite région agricole qu’il s'agit d’aider a progresser, avec l'aide d'un vulgarisateur et de prêts particulièrement intéressants. Cette aide est favorisée par le Fonds National de Progrès Agricole, créé en 1947, alimenté par des taxes parafiscales, ainsi que par le Commissariat national à la Productivité. Les conseils généraux participent également à l’effort financier.

Les années 50 vont connaître une transformation profonde de l’agriculture. De 1946 à 1954, la population agricole est passée de 25,3 à 22,5 % de la population totale. L’exode agricole s'amplifie, frappant en premier les petits exploitants. La politique agricole passe a une étape nouvelle, le développement agricole accéléré, afin d'exporter des produits alimentaires. Le Plan propose d’aller vers « une agriculture française convenablement orientée et puissamment équipée, conciliant le caractère des agriculteurs de l’Europe nord-occidentale évolués grâce à l'équipement de l’exploitation familiale avec, dans certaines régions, la mécanisation de la grande culture intensive ». A partir de 1950, selon la formule de Pierre Barral, « le progrès a saisi l’agriculture française ».

L’aspect le plus évident de ce changement est la motorisation : 140 000 tracteurs en 1950, 680 000 en 1960 ; il y a aussi l’accroissement de la consommation d’engrais, la diffusion de nouvelles espèces végétales plus performantes, la culture des fourrages, l'utilisation des herbicides et pesticides, l'amélioration du cheptel grâce à l'insémination artificielle. Jamais l’agriculture française n'a connu des changements aussi rapides qui doublent la productivité du travail en 10 ans. Mais cette évolution est difficile à vivre pour les agriculteurs. Et Michel Cépède, ancien conseiller de Tanguy-Prigent, écrit « Deux problèmes dominent l’avenir de notre agriculture : un problème de vulgarisation des techniques, car la bonne volonté ne suffit pas pour suivre le rythme actuel du progrès et faire rattraper à nos paysans un retard dû aux conditions qui ont prévalu de 1880 à 1939 ; un problème de financement de la modernisation que les trésoreries paysannes ne sauraient résoudre seules ».

Dans ce contexte de transformations rapides, les efforts de vulgarisation vont être menés par les Services agricoles et par les organisations professionnelles, conjointement d'abord, puis en concurrence.

Les D.S.A., avec les Chambres d'Agriculture rétablies en 1948, et l'A.G.P.B. appuient l'activité des zones-témoins. Puis, avec le 2e Plan de modernisation et d'équipement, le ministère de l’Agriculture décide la création de Foyers de Progrès Agricole, les F.P.A. Il est prévu d’implanter un F.P.A. dans chacune des 580 petites régions agricoles. Chaque FPA comporte une école d’agriculture d’hiver, des cours post-scolaires masculins et féminins, un centre de démonstration. Les activités d’enseignement et de vulgarisation sont assurées par un I.T.A. et un ou deux conseillers agricoles. De nouvelles zones-témoins voient le jour, les instituteurs agricoles organisent les Centres d’Informations et de Vulgarisation Agricoles et Ménagères, CIVAM.

Pour répondre aux besoins en matière de vulgarisation, un décret-programme de mai 1955 autorise la création de 1 800 emplois nouveaux. Mais très vite les moyens financiers se révèlent largement insuffisants. De 1955 à 1957, 54 FPA voient le jour au lieu de 100 prévus, les zones-témoins subissant le même retard, 4 sur les 20 prévues. Pour faire fonctionner les nouveaux FPA, l’Administration est obligée de prélever « à titre tout à fait exceptionnel » des ingénieurs parmi le personnel des DSA.

En 1957, le 3e Plan prévoit la création de 600 FPA avec chacun un ITA et 4 conseillers agricoles. Mais en 1960, on ne compte que 216 FPA ! Leur nombre est de 476 en 1963, avec 263 ingénieurs, 214 conseillers et 41 conseillères23 Les réalisations sont donc très éloignées des objectifs définis par le Plan pour le service public de la vulgarisation agricole.

Face aux carences de l’État et devant les besoins grandissants d'une agriculture en pleine mutation, les organisations professionnelles agricoles, et notamment la FNSEA, ainsi que les associations spécialisées, décident d'organiser Ieurs propres services de vulgarisation, en faisant appel à des techniciens. En 1951, la Chambre d'Agriculture de la Somme recrute le premier conseiller agricole. D'autres chambres embauchent des « moniteurs conseillers techniques » chargés des cours professionnels agricoles et de la vulgarisation. En 1956, il y a 86 conseillers agricoles dans les Chambres d'Agriculture.24 En 1958, le ministère de l'Agriculture emploie dans le secteur de la vulgarisation 473 ingénieurs et 244 conseillers agricoles, les organisations professionnelles, 200 « assistants techniques » et 300 techniciens de CETA.

Mais Ie mouvement qui se manifeste ainsi ne traduit pas seulement les efforts de la profession agricole pour pallier les carences de l’État. Il y a en réalité affrontement entre deux conceptions de la vulgarisation. Pour le ministère de l’Agriculture, la vulgarisation doit faciliter la mise en œuvre de la politique de développement agricole définie par le Plan. L’outil de base de cette vulgarisation est constitué par les FPA qui « doivent permettre de lier intimement les actions de l'enseignement et celles de la vulgarisation […]. C’est autour des écoles d'agriculture que la diffusion du progrès technique peut être réalisée avec le plus d’efficacité ».25

Les Organisations Professionnelles Agricoles, notamment Ia FNSEA, sont depuis 1950 dirigées à nouveau par la droite agrarienne, non-corporatiste, et elles affirment leur volonté de « gérer elles-mêmes les affaires agricoles ». Au 9e congrès de Ia FNSEA, en 1955, le secrétaire adjoint, Pierre Collet, précise ainsi la doctrine syndicale : « le syndicalisme agricole doit assurer l’union car […] les producteurs isolés sont menacés dans leur liberté et dans leur vie. Entre le libéralisme anarchique et la dictature économique de l’État, ils risquent ou bien l’écrasement ou bien le moderne esclavage qui transforme les hommes libres en robots ». Aussi, Ia FNSEA revendique-t-elle le droit, face à l’État, d’assurer « la responsabilité de l'organisation de certains secteurs de l’économie ».

Parallèlement les dirigeants agricoles mènent une lutte directement politique, sur le thème de « l’action civique » lancé en 1951. Des responsables syndicaux agricoles se présentent aux élections législatives. Un groupe « Indépendant-Paysan » est constitué au Parlement, parmi ses membres sont choisis les quatre ministre de l'agriculture qui se succèdent de 1951 à 1956.

En matière de diffusion des connaissances scientifiques et techniques, les dirigeants professionnels estiment qu’il faut dissocier enseignement et vulgarisation, mais ils revendiquent la responsabilité de ces deux secteurs. En 1952, ils déposent un projet de loi sur l’enseignement agricole qui reprend ces conceptions. Ce projet qui démantèle le service public d’enseignement et dessaisit l’État de ses responsabilités est appuyé par... le Ministre de l’Agriculture, Camille Laurens, membre du groupe « Indépendant-Paysan ».26

Cette réforme est repoussée, mais la campagne pour donner aux organisations professionnelles autorité sur la vulgarisation se poursuit. A la fin des années 50, le courant conservateur est mis en minorité par un courant « moderniste » dirigé par des jeunes du Centre National des Jeunes Agriculteurs, CNJA. Formés au sein de la Jeunesse Agricole Chrétienne, la JAC, rassemblés autour de Michel Debatisse, ces nouveaux responsables veulent une réforme de la politique agricole et affirment que progrès technique et compétence économique sont indispensables au développement de l'agriculture au service de l'homme. Pour promouvoir la modernisation de l’agriculture, ils insistent sur l’importance de la vulgarisation dont ils revendiquent la responsabilité.

Avec l’arrivée de la Ve République, le partage des responsabilités entre l’État et les Organisations Professionnelles Agricoles en matière de politique agricole se règle dans des formes nouvelles sous le signe de la « cogestion ».

Pour ce qui concerne la vulgarisation ceci se traduit par le décret du 11 avril 1959 qui établit dans son article 1er que « la vulgarisation est assurée sous l’autorité du Ministre de l’Agriculture, par ses services et, sous son contrôle, par les établissements publics, par les collectivités publiques, les organisations professionnelles et tous groupements ou personnes privées ». La vulgarisation agricole doit permettre d'améliorer la productivité des exploitations et d’élever le niveau de vie des agriculteurs. Les services de l’État continuent leurs actions et assurent le contrôle des groupements agricoles qui obtiennent la responsabilité directe de la vulgarisation. De nombreux groupements de vulgarisation agricole, les G.V.A., se créent dans la mouvance de la FNSEA et du CNJA, ils sont plus de 3 000 en 1966 et emploient de nombreux conseillers agricoles.

Après les lois agricoles de 1960 définissant une politique de développement économique et social accéléré, les dirigeants de l’État vont accéder aux demandes de la FNSEA et du CNJA. Le décret du 4 octobre 1966 substitue à la vulgarisation le développement agricole qui vise à permettre aux exploitants de mieux se situer dans l'environnement économique et social régional et national. Sans analyser son contenu, il faut surtout noter que le décret prévoit que les actions de développement sont réalisées « par des organismes agricoles » et seulement « avec le concours des administrations ».

Le processus entamé dans les années d’après guerre atteint là son terme : l’État ne conserve qu’un rôle de conseil et de contrôle, le développement agricole est géré et mis en œuvre par les organisations agricoles « reconnues ».27

Au professeur départemental d’agriculture, homme-orchestre de la modernisation de l'agriculture, et à l’ingénieur des services agricoles « ami des agriculteurs » succède l’« ingénieur d’agronomie » chargé du contrôle du développement et de la formation professionnelle agricoles, qui, par manque de moyens, va trop souvent être coupé des agriculteurs dans leur diversité.

Michel BOULET

Chronologie

1837 - Création de la « Chaire d'enseignement public et gratuit de l’agriculture » à Bordeaux.

1848 - Loi du 3 octobre sur l'enseignement professionnel de 1'agriculture.

1879 - Loi du 16 juin créant une chaire d'agriculture par département. Recrutement sur concours.

1880 - Décret d'application du 9 Juin précisant les attributions du professeur départemental.

1881 - 14 novembre, installation du Ministère de 1'Agricu1ture, administration autonome.

1912 - Loi du 24 août, création des Directions des Services Agricoles. Le professeur départemental prend le titre de Directeur des Services Agricoles.

1918 - Loi du 2 août sur 1'organisation de 1'enseignement professionnel public de l'agricu1ture.

1919 - Création des offices agricoles.

1920 - Arrêté du 8 décembre, création de la section d'application d'enseignement agricole pour la préparation des candidats au professorat d’agricu1ture.

1927 - Transformation de cette section en section d'application de l'enseignement et des recherches agronomiques.

1935 - Suppression des offices agricoles.

1936 - Création de l’ONIB, office national interprofessionnel du blé. `

1940 - Corporation Paysanne.

1941 - Création du Service de la Protection des végétaux.

1941 et 1943 - « Lois » d'organisation de l'enseignement agricole (public et privé).

1946 - (décret du 3 août), transformation du professeur d'agriculture en ingénieur des Services agricoles (I.S.A.),

- (décret du 21 novembre), création de l’École nationale supérieure des Sciences agronomiques appliquées, ENSSAA, remplaçant la section d'application.

1951 - Création du Corps des Ingénieurs des Travaux agricoles (I.T.A.).

1959 - Décret d'organisation de la vulgarisation agricole.

1960-1962 - Loi d'orientation et loi complémentaire agricoles.

- Loi du 2 août 1960 relative à l'enseignement et à la formation professionnelle agrico1es

- Décret d'app1ication du 20 juin 1961.

1965 - Décret du 4 juin : Réforme des services extérieurs du Ministère de 1'Agriculture ; création des nouveaux Corps : ingénieurs d'agronomie, I.A. et ingénieurs du génie rural, des eaux et des forêts, I.G.R.E.F.

1966 - Passage de la vulgarisation au développement.

1980 - 21 mai : Directive sur la Formation, la Recherche, l'Expérimentation et la Diffusion du Progrès.

 

Publié dans le Bulletin INRAP, décembre 1982, p. 1-21

1 Bourde, André J. Agronomie et agronomes en France au 18e siécle. Paris, SEVPEN, 1967 - 3 vol, 1740 p.

2 Bloch, Marc. Les caractères originaux de l’histoire rurale française. Paris, A. Colin, 1964 - 266 p. ; p. 221

3 François (de Neufchâteau), rapporteur. Essai sur la nécessité et les moyens de faire entrer dans l'instruction publique l'enseignement de l'agriculture. Paris, Imprimerie de Mme Huzard, an X, 113 p. ; p. 89.

4 Laurent, R. L'agriculture en Côte d’Or dans la première moitié du 19e siécle. Dijon, Rebourdeau, 1931, 218 p. plus cartes ; p. 88-103.

5 Boulet, Michel. « Un type original d’enseignant : le professeur départemental d’agriculture (1836-1912) ». Les cahiers aubois d’histoire de l’Éducation, n° 6, 1982. p. 39-52.

6 Boulet, Michel. Évolution de l’enseignement agricole (1789-1978). Dijon, ENSSAA, 1979 ; 2 volumes offset ; « La création de l’enseignement professionnel agricole en France (1848-1880) » in FRIJHOFF, Willem, L'offre d'école. Éléments pour une étude comparée des politiques éducatives au XIXe siècle. Actes du 3e colloque de l’Association internationale pour l’Histoire de l’Éducation» - Sèvres, 27-30 septembre 1981, 374 p. ; p. 187-195.

7 Journal d ’Agriculture Pratique, vol. 2, 1874, p. 574.

8 Boulet, Michel. Évolution de l'enseignement agricole …, op. cité, tome 2, p. 30-33

9 En Seine inférieure, le service ancien comprenant 4 professeurs a été maintenu.

10 Barral, Pierre. Les agrariens français de Méline à Pisani. Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1968, 386 p. ; p. 82.

11 Buchet, Gabriel. « L'enseignement départemental de l'agriculture dans ses rapports avec les syndicats d'approvisionnement, le crédit mutuel, les coopératives de stockage et les coopératives maraîchères ». In : Congrès de l'enseignement agricole départemental, Bordeaux, 18-22 juin 1936. Bordeaux, Tisseraud, 1936, 526 p. ; p. 180-191.

12 Dans son programme agraire publié en 1893, le Parti Ouvrier Français consacre un article (sur 11) pour demander l’accroissement du nombre des professeurs d’agriculture. Ceci montre l’image de progrès qui est celle de ces fonctionnaires. « Programme agricole du Parti Ouvrier », supplément au n° 18 de l'Avenir Social du 15 mai 1893. Dijon, Imprimerie Carré, 1893, 75 p.

13 Prugnaud, Louis. Les étapes du syndicalisme agricole en France. Paris, Éditions de l’Épi, 1963, 288 p. ; p. 25

14 Gervais, Michel ; Servolin, Claude et Weil, Jean. Une France sans paysans. Paris, Le Seuil, 1965,128 p., coll. ''Société'' ; p. 31.

15 Augé-Laribé, Michel. La politique agricole de la France de 1880 à 1940. Paris, PUF, 1950, 485 p. ; voir p.291-300.

16 Cépéde, Michel et Weill, Gérard. L'agriculture. Paris, PUF, 1965, 527 p. ; p. 325.

17 Barral, Pierre. « Les grandes épreuves : agriculture et paysannerie (1914-1918) » In : Braudel, Fernand et Labrousse, Ernest, Ed. Histoire économique et sociale de la France. T. IV, 2e volume. Paris, PUF, 1980, 975 p. ; p. 821-857.

18 Dumont, René. Le problème agricole français – Esquisse d’un plan d’orientation et d’équipement. Paris, Les Editions nouvelles, 1946, 383 p.

19 SNPTDSA. Journées d'études de la vulgarisation agricole. Paris, 14-15 mai 1954. Paris, SCIE, 1954, 784 p. ; p. 75

20 Rolland. « Historique et inventaire de la vulgarisation agricole en France ». Journées d'études de la vulgarisation … op. cité, p. 16-22.

21 Cahiers de la Productivité, n° 25, 1er janvier 1953.

22 Chambres d’agriculture, n° 52, 15 mai 1954.

23 Houée, Paul. Les étapes du développement rural. Paris, Éditions Ouvrières, 1972 - 2 vol. 192 et 296 p. ; T. ll, p. 47.

24 Cafarelli, Jean-François de. « Le Conseil Agricole et la modernisation de l'agriculture française ». Chambres d'Agriculture, n° 637-638, octobre 1978, 47 p.

25 Chambres d'Agriculture, n° 52, 15 mai 1954.

26 Chambres d'Agriculture, n° 14, septembre-octobre 1952.

27 Sur cette période voir Muller, Pierre. Grandeur et décadence du professeur d'agriculture. Grenoble, CERAT- IEP, 1978, 180 p. ainsi que du même auteur « Comment les idées deviennent-elles politiques ? La naissance d'une nouvelle idéologie paysanne en France, 1945-1965 ». Revue Française de Science Politique, n° 1, février 1982, p. 90-108.

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