Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
L'école des paysans

L’enseignement agricole privé s'organise 1830 - 1918 [2005]

9 Mai 2019 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #enseignement public enseignement privé

La fin du XIXe siècle et le début du XXe sont marqués par les luttes entre les Républicains et les Monarchistes pour conquérir l’appui des campagnes. Ces conflits se déroulent notamment par l’intermédiaire des Associations et Syndicats agricoles en cours de création, ainsi que des instituteurs et professeurs départementaux d'agriculture.

Face à l’enseignement public apparaît un enseignement agricole privé, à l’initiative de la Société des Agriculteurs de France et de l’Église catholique. En effet, celle-ci est intéressée au maintien de son influence sur les agriculteurs et cherche donc à garder sa fonction d'enseignement. Dès 1830, d’ailleurs, les pères de Ploërmel, dans leurs écoles primaires rurales décernaient un « certificat d'agriculture ». L’accord se fait « naturellement » entre les dirigeants agrariens de l’Union centrale des Syndicats des agriculteurs de France, l’UCSAF, qui reprochent à l’école laïque d’arracher les élites à la terre, et l’Église qui à la fin du siècle s’engage dans le combat contre « l’école sans Dieu ».

Alors que des textes précisent peu à peu les modalités de constitution des établissements privés (secondaire en 1850 et supérieur en 1875), il faut noter que l’ouverture des établissements privés d’enseignement agricole n’est soumise à aucune règle, sous réserve du respect de l’ordre public – sécurité, salubrité – qui s’impose à tous.1

L’idéologie véhiculée par cet enseignement est, bien évidemment, traditionaliste et même souvent réactionnaire. Sans reprendre ce que nous disions sur l’idéologie agrarienne, deux citations montreront ce qu’est l’état d’esprit des fondateurs de l’enseignement agricole privé.

Delalande, président de l’UCSAF, déclare en 1907 : « Pour faire l’éducation du paysan, il fallait des chefs aimant la terre comme lui, d’un désintéressement absolu, sans arrière-pensées politiques, dévoués ».2 Ne pas faire de politique, c’est, comme toujours, affirmer une politique de respect de l’ordre social établi et des traditions, soit, pour reprendre les classifications françaises, une politique de droite. C’est ce que montre l’examen des positions de l’USCAF.

En ce qui concerne la formation des jeunes filles, mademoiselle Renée de Belfort, en 1911, au 8e Congrès national des Syndicats agricoles à Toulouse, constate que « la jeune fille et la femme se dégagent des devoirs domestiques et cherchent à s’identifier à des idées sociales qui ne sont pas les leurs. Que les unes dans le monde se portent vers des occupations purement intellectuelles, que d’autres, à l’usine, s’enlisent dans un matérialisme absolument dénué d’idéal, presque partout la femme manque à sa mission. Et peu à peu, autour d’elle, et par elle, se désagrègent et meurent les principes du devoir et les saintes traditions familiales ». L’enseignement ménager doit lutter contre cet état de fait et donc, « rétrograder sur les idées nouvelles, apprendre à la femme que son premier idéal est d’être une épouse et une mère digne […] ». La représentante de l’Association des femmes de France, conclut son intervention en déclarant : « C’est au foyer, par l’influence de la femme, qu’on peut espérer refaire ou plutôt restaurer la vieille mentalité française toute de foi, de droiture et de bon sens ».3

Face aux initiatives des notables du syndicalisme agrarien et des membres du clergé qui, au nom de l’action pour le maintien des agriculteurs à la terre, mettent en place un enseignement agricole privé, les républicains réagissent.

A partir de 1883, l’État cesse tout appui aux établissements de l'enseignement agricole privé tenus par des congrégations religieuses et placés sous le patronage des Œuvres catholiques. Puis, la loi de 1904 interdisant aux congrégations religieuses d'enseigner et la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État, frappent directement l'enseignement agricole privé dont le développement est freiné jusqu’aux années 304.

En ce début de siècle, le climat dans les campagnes est tendu comme l'illustre un article paru dans un journal de la Nièvre en 1909 : « La congrégation, chassée de France, qui, en ce moment règne souverainement sur l’esprit du Pape, veut tenter un dernier et suprême assaut contre nos institutions […]. La loi sur les syndicats a paru à ces ennemis irréductibles du monde moderne une arme merveilleuse dont ils pourraient tirer grand profit, et sur leur inspiration, pour ne pas dire leur ordre, un certain nombre de curés, choisis parmi les plus ardents, les plus combatifs, les plus hostiles au gouvernement de leur pays mais, par contre, les plus soumis aux volontés venues du dehors, s'évertuent à créer tous les jours des groupements politiques dans nos communes, sous l’apparent prétexte de défense des intérêts agricoles […] sous le nom de Syndicats Agricoles, nous voyons éclore presque chaque jour des associations ayant pour président, Monsieur de X…, et pour secrétaire, le curé Y… Touchant accord, une fois de plus, de la réaction aveugle et du cléricalisme fanatisé […] en fait d’intérêts agricoles, c’est surtout de dispositions à prendre contre nos institutions qu’il s’agit ».5

Ces quelques citations permettent d’appréhender un peu mieux ce qu’est l’atmosphère entourant la mise en place de l’enseignement agricole privé sous la Troisième République.

1 – L’enseignement primaire

Le 8 juillet 1852, Édouard de Tocqueville, président de la Société d’agriculture de Compiègne, dans l’Oise, s’adresse au sénateur Dumas, président de la commission chargée d’organiser l’enseignement agricole dans les écoles primaires, afin de lui faire connaître les réalisations qu’il a suscitées dans son département.6 En janvier 1848, il a favorisé la création d’un cours d’agriculture pour les élèves du collège de Compiègne. Cet « enseignement classique de l’agriculture » a ensuite été introduit, en 1850, au petit séminaire de Noyon, puis, l’année suivante, à Beauvais, à l’École normale des instituteurs du département, dirigée par les Frères de la Doctrine chrétienne.

Critiquant l’absence d’enseignement de l’agriculture dans l’instruction publique, Tocqueville insiste sur les qualités du professeur d’agriculture, Louis Gossin, qui lui ont fait réussir cette innovation. Il dispose d’une bonne éducation littéraire et classique qui l’a fait accepté par les autres professeurs, et d’une d’expérience pratique de l’agriculture qui lui permet d’enseigner avec autorité. Mais, il lui fallait surtout « le dévouement religieux » afin « qu’il saisît toute occasion de ramener ses jeunes auditeurs à l’amour de l’agriculture par les vérités religieuses […] »

Pour généraliser cet enseignement de l’agriculture, Tocqueville propose de faire appel aux associations religieuses, notamment à l’institution des Frères de la Doctrine chrétienne, pour former des instituteurs possédants des connaissances agricoles. Ces associations « seules pourront multiplier, pour l’œuvre de l’enseignement agricole, cette heureuse exception dont M.Gossin, […], est le type le plus élevé ; car au dévouement qui ne se lasse pas, ces associations joignent encore la perpétuité, l’unité, l’habileté pratique et la discipline ; l’idée adoptée par le supérieur devient aussitôt celle de tous, et elles ne se laissent effrayer ni par les obstacles, ni par la grandeur des efforts, ni par les périls, ni par l’insalubrité des climats ». Ce projet n’a rien de surprenant dans cette période où l’enseignement est soumis au contrôle de l’Église, en application de la loi Falloux. D’ailleurs, dans de nombreuses villes des établissements privés dépendant des Frères des Écoles chrétiennes et des Maristes, se dotent de chaires d’agriculture.7

Par ailleurs, des orphelinats catholiques se transforment progressivement en écoles d’agriculture ou d’horticulture. C’est le cas de l’École d’horticulture St Nicolas d’Igny (Seine et Oise) fondée en 1861 par les Frères des Écoles chrétiennes, à la suite d’un orphelinat créé en 1854, afin d’accueillir des enfants de dix ans pour en faire des jardiniers.8

Dans les années 1890, on recense soixante-seize établissements privés d’enseignement primaire agricole fonctionnant sous le patronage des Œuvres catholiques, implantés dans soixante-cinq départements et rassemblant un peu plus de 4 500 élèves.9 

De leur côté, s’appuyant sur la loi du 16 juin 1879 sur l’enseignement des notions élémentaires d'agriculture à l’école primaire, les syndicats agricoles de l'USCAF veulent organiser des examens devant des jurys professionnels. Les Inspecteurs d’Académie refusent de permettre aux instituteurs d’y présenter les élèves de l'école publique, celle-ci doit, en effet, conserver la maîtrise des jurys d’examen.

C’est en 1892, que l’enseignement agricole privé s’organise en Bretagne, à l’initiative du Syndicat agricole et horticole d’Ille-et-Vilaine, de divers syndicats agricoles de la province et de l’Association Bretonne, avec le concours des Frères de l'Instruction chrétienne de Ploërmel.10 Un programme est élaboré et un manuel pour les enseignants est rédigé par le frère Abel, L’agriculture à l’école primaire en 42 leçons, soit une par semaine d’école ; les 305 questions qu’il traite sont accompagnées de 126 problèmes à résoudre et de nombreuses expériences pratiques.

Cet enseignement est donné en complément des matières générales. Le jardin du maître d’école sert pour les démonstrations horticoles. « Dans chaque commune, le chef de l’exploitation la mieux dirigée est considéré comme le professeur pratique du cours d'agriculture ».11 C’est là une différence essentielle avec l’école publique qui ne considère l’agriculteur que comme un aide éventuel et non un enseignant. Pour les agrariens, le meilleur professeur est l’agriculteur lui-même, et ils dénoncent vigoureusement « l’incompétence » des professeurs départementaux d’agriculture et des instituteurs.

Les élèves qui passent avec succès l’examen du premier degré obtiennent le « certificat d’instruction agricole primaire ». Les diplômés peuvent passer ensuite un examen pour obtenir le diplôme du degré supérieur. Le mouvement est étendu aux écoles de filles, où sont donnés des cours d’agriculture élémentaire et d’économie domestique, s’appuyant sur un manuel rédigé spécialement. Cette formation est également sanctionnée par des examens.

Les maîtres sont incités à participer à ces formations par un système de primes, médailles et récompenses diverses. Un « Conseil supérieur de l’enseignement agricole en Bretagne », composé des représentants des associations fondatrices, contrôle les réalisations. De 1892 à 1896, 5 700 garçons, se sont présentés aux examens, 3 970 ont obtenu le certificat d’instruction agricole primaire, et 46 le degré supérieur.12

Devant l’exemple de la Bretagne, l’Union du Sud-Est des Syndicats agricoles crée le même enseignement en 1897.13 L’Union, fondée en 1888, regroupe les syndicats de 10 départements, soit environ 60 000 syndiqués ; elle se situe dans la ligne du catholicisme social et corporatiste du marquis de La Tour du Pin prônant le rapprochement des classes. Elle met en place une commission supérieure de l’enseignement agricole, des comités départementaux et des sous-comités locaux.

Les études agricoles pour les garçons sont organisées en deux années. Le programme de première année est établi par les comités départementaux composés des présidents des syndicats agricoles et de notables, afin de tenir compte des cultures locales. Le programme de la deuxième année est élaboré par la commission supérieure. Les examens de fin de première année sont passés devant un jury organisé par le Comité départemental, les candidats obtiennent le certificat d’études agricoles primaires, délivré par les syndicats. Les examens de deuxième année, devant un jury organisé par la commission supérieure, permettent d’obtenir le diplôme d’études agricoles primaires, délivré par l’Union du Sud-Est. Les études des filles ne comprennent qu’une année, avec un examen départemental.

Les examens, pour l’Union du Sud-Est, commencent en 1898 ; il y a 1 743 candidats venus de 132 écoles, soit 1 336 pour le premier niveau, 355 pour le deuxième, et 52 filles ; 1 286 élèves sont diplômés, soit 73,8%, et 456 sont ajournés. Selon le comte de Rocquigny, tous les examinateurs, professeurs ou agriculteurs, sont diplômés de l’Institut National Agronomique et des « grandes écoles d’agriculture ».

L’Union de Bourgogne et de Franche-Comté, dès 1896, s’oriente vers des réalisations comparables, mais avec des résultats de moindre ampleur : 40 diplômés en 1897 et 111 en 1898. Les Unions régionales du Centre, du Sud-Ouest, du Midi, des Alpes et de Provence organisent également des cours d'agriculture, mais les résultats sont difficiles à apprécier, en l’absence de statistiques.

Il est possible cependant d’estimer qu’au début du siècle, ce sont plusieurs centaines d’écoles privées et des milliers de jeunes garçons et filles qui sont concernés par les cours d’agriculture organisés au niveau primaire par les « syndicats de droite ».

Afin de former les élèves-maîtresses une « école normale » est ouverte à Paris par l’Association des Femmes de France. Des cours identiques ont lieu à Bordeaux, Montpellier, Le Mans, Dijon, Lyon et Saint-Étienne. De 1900 à 1911, les responsables de ces établissements estiment à 800 le nombre de jeunes filles passées dans « les cours normaux ».14 Il s’agit là d’un chiffre concernant les maîtresses travaillant tant en ville que dans les campagnes.

La Société des Agriculteurs de France soutient ces formations. C’est ainsi que l’Union du Sud-Est a assuré une formation pédagogique dans le centre de Saint-Genis-Laval. De 1907 à 1911, 180 élèves s’y succèdent. La majorité d’entre elles deviennent institutrices rurales.

2 – L’enseignement de niveau moyen

En 1896, le frère de Lamennais, Théodule Guezel, présente un rapport pour la création d’une école d’agriculture privée en Bretagne.15 S’inspirant des écoles pratiques d’agriculture, ainsi que de l’école privée de Genech créée en 1894 dans le Nord, le frère Guezel souhaite que, près de cet établissement, un agriculteur disposant d’une exploitation d’une surface minimum de 15 ha, voire de 60 à 75 ha, accueille les élèves. L’enseignement s’adresserait à deux catégories d’élèves : des fils de cultivateurs, prenant part à tous les travaux et logés sur place ; des fils de propriétaires, suivant les cours théoriques d’une institution proche de la ferme et n’ayant pas l’obligation de résider sur le domaine. Les candidats devraient être titulaires du certificat d’agriculture délivré par l’Association bretonne.

Le rapporteur insiste sur la nécessité de confier l’institution à une congrégation enseignante, car « A tort ou à raison l’échec des écoles d’agriculture fondées chez nous avec le concours des pouvoirs publics est attribué au peu de précautions pris par les directeurs d’assurer à leurs élèves, à côté de l’enseignement professionnel, une étude sérieuse de la religion et la pratique d’une morale irréprochable, toutes choses chères au Breton si profondément chrétien, même à notre époque d’indifférence et de scepticisme ».

Ce projet conduit à la création de l’école d’agriculture « Les Saints Anges Kerlebost » à Pontivy, dans le Morbihan. 

L’Union du Sud-Est, de son côté, intervient pour que l’enseignement agricole soit également introduit dans les établissements du second degré. En Normandie, le Syndicat des Agriculteurs de la Manche crée deux établissements, à Ducey et à Montebourg. Ce sont de « véritables écoles secondaires d’agriculture pratique »,16 ouvertes aux fils d'agriculteurs ayant le certificat d’études agricoles primaires. Les cours sont assurés par des professeurs et par « des membres du syndicat, agronomes compétents ».

Pour ce qui concerne l’enseignement privé catholique, il y a au début du siècle quatre écoles primaires supérieures avec une section agricole et deux écoles secondaires 17 :

  • École secondaire d’agriculture pratique de Ducey (Manche), fondée en 1896 par les Frères de Ploermel ; deux ans d’études ;

  • École Saint-Simon à Dol de Bretagne, fondée en 1895 ; deux ans d’études ;

  • École des Saints Anges à Pontivy, fondée en 1897 par les frères de Ploërmel ; deux ans d’études ;

  • Institut agricole Notre Dame des Champs à Pau, fondée en 1898 par les Bénédictins ; deux ans d’études ;

  • École de Saint-Rémy-sur-Armance (Haute-Saône) fondée par les Marianistes ;

  • École d’agriculture de Genech (Nord) fondée en 1894 par Félix Dehau maire et conseiller général de Bouvines.

Il est difficile d’avoir une connaissance précise des établissements de niveau moyen ; cependant, on peut estimer qu’à la veille de la Première guerre mondiale il y a six établissements agricoles privés de ce niveau, la loi interdisant les congrégations ayant amené la disparition ou le départ à l'étranger d’autres écoles :

  • École pratique libre d’agriculture - Genech (Nord). Deux ans d’études assurées par des professeurs de l’Université Catholique de Lille. Délivre le diplôme d’ingénieur de l’École d’Agriculture de Genech ;

  • École spéciale et régionale d’agriculture - Saint-Ilan (Côtes du Nord). Deux ans d’études assurées par des prêtres et des « praticiens ». Diplôme : certificat d’études agricoles.18

  • Ecole d’agriculture Lamennais - Ploërmel (Morbihan). Subventionnée par la Société des Agriculteurs de France. Les études durent deux ans pour le diplôme de l’école, et trois ans pour le diplôme supérieur. En annexe, fonctionne une « école de jardinage et d'horticulture ». Les élèves sont des apprentis, ils s’engagent à travailler deux ans pour l’école, et fournissent leurs outils.

  • École d'agriculture d’Hennebont (Morbihan). Les études durent trois ans. Diplôme de l'école.

  • Institution agricole Paul-Michel Perret - Limonest (Rhône). Fondée en 1896, patronnée par la SAF et l’Union du Sud-Est. Les études, assurées par les Frères des Écoles chrétiennes, jusqu’en 1907, durent trois ans et aboutissent au diplôme supérieur de capacité agricole.

  • Institution agricole de Vals - Le Puy (Haute-Loire). Trois ans d’études. A la fin de la deuxième année, les élèves passent le Certificat d’études primaires supérieures, section agricole, délivré par le Ministère de l’Instruction Publique. Seuls les élèves ayant obtenu ce certificat accèdent à la troisième année, pour obtenir le diplôme de l’école. La SAF patronne cet établissement.

Outre ces écoles, il existe des cours d’agriculture plus ou moins importants dans des écoles d’enseignement général privées.

3 - L’enseignement supérieur

Au niveau supérieur, deux établissements jouent un rôle important pour former des cadres et des agriculteurs selon les orientations de la droite agrarienne.

C’est en 1855 qu’est fondé l’Institut Agricole de Beauvais, section spéciale d’une école normale d’instituteurs dirigée par les Frères des Écoles chrétiennes. Cet Institut Agricole est créé par la Société d’Agriculture de Compiègne, le Préfet de l’Oise et le professeur d’agriculture installé à Compiègne, Louis Gossin.

L’Institut assure la formation d'enseignants agricoles, il ouvre le 8 décembre, avec cinq élèves-professeurs, ils sont vingt-deux en 1858. A partir de 1862, les études, théoriques et pratiques, passent à trois ans. L’Institut prend alors pour but non seulement la formation de professeurs d’agriculture, mais aussi la formation de jeunes gens d’au moins seize ans, souhaitant devenir agriculteurs. L’effectif est maintenu à une vingtaine d’élèves. En 1882, les relations de l’État avec l'enseignement catholique changent et la subvention de l’État est supprimée, l’année suivante son patronage sur les diplômes prend fin.

L’enseignement théorique est assuré par des professeurs religieux et séculiers. L’enseignement pratique a lieu dans quatre fermes annexes, de 200 ha.19 A la fin de la deuxième année, les élèves passent le brevet de capacité agricole. En troisième année, pour obtenir le diplôme d’études supérieures d’agriculture ils donnent une leçon et présentent une « thèse agricole » devant un jury constitué avec l’aide de la SAF qui patronne l’établissement à partir de 1884. L’école normale d’instituteurs disparaît et l’effectif de l’Institut est alors porté à une soixantaine d’élèves.

En 1900, « presque tous les anciens élèves de Beauvais font valoir des domaines, des industries agricoles, la plupart comme propriétaires ou directeurs ». Ceci correspond à l’objectif assigné à l’Institut : former « ceux qui veulent gérer eux-mêmes leurs propriétés ou se placer dans une exploitation agricole ». En 1913, le diplôme d’études supérieures agricoles est remplacé par le diplôme d’ingénieur d’agriculture I.A.B.

C’est seulement en 1898 que s’ouvre l’École Supérieure d'Agriculture d’Angers. L’initiative de cette création revient à un jésuite, le père Vétillard, aidé par une association de propriétaires terriens de l’Ouest et à l’Union des Syndicats agricoles de l’Ouest. Pour le père Vétillard, il s’agit de « fonder une école d’agriculture, mais révolutionnaire à sa manière, future pépinière de cadres adaptés à une nation qui demeurait paysanne. Il ne s’agirait plus seulement de former des hommes capables de comprendre l’âme de tel ou tel, mais en même temps d’initier des gestionnaires capables de saisir dorénavant les bouleversements techniques et professionnels, et donc sociaux, du monde agricole ». Dans son esprit, il ne s’agit pas de concurrencer les écoles nationales d’agriculture ou d’imiter l’Institut national agronomique, mais d’atteindre un autre objectif : « s’inspirer, sans doute, de l’enseignement scientifique dispensé par ces établissement officiels, mais plus encore mettre l’accent sur la formation de futurs militants agricoles, en un mot les préparer aux tâches de responsabilités ».20

L’École relève de l’Université catholique de l’Ouest. Les études durent trois ans, puis deux à partir de 1910, elles aboutissent au diplôme d’ingénieur agricole de l'E.S.A.A. La Société des Agriculteurs de France appuie l’École, et aide à constituer les jurys de fin d’études.

L’établissement dispose d’un domaine à la sortie de la ville ; l’Université catholique met ses locaux à disposition afin d’installer un laboratoire et une bibliothèque. Jusqu’en 1914, 250 élèves suivent la formation de l’École, soit en moyenne, 16 élèves par promotion.21

Il faut noter l’existence, de 1887 à 1896, d’une École des Hautes Études Agronomiques à Douai, soutenue par la SAF.

Enfin, l’Union du Sud-Est, avec les Facultés Catholiques de Lyon, organise une Faculté d’Agriculture pour former des professeurs pour l’enseignement agricole.

Bilan

Le foisonnement d'initiatives privées, qui prennent place dans un climat de luttes intenses autour de l’école, rend difficile de cerner les résultats de l’enseignement agricole privé.

A la fin du XIXe siècle, le nombre d’établissements placés sous le patronage des œuvres catholiques est estimé à soixante-seize, scolarisant 4 500 élèves.22 Selon d’autre sources, au début de ce siècle, on comptait cent trente-deux écoles et cours privés pour garçons et soixante-deux pour les filles, tous ces établissements étaient propriétés de congrégations religieuses.23

En 1913, il y a deux établissements supérieurs, six de niveau moyen et plusieurs dizaines de niveau primaire.

Il est important, pour conclure, de souligner que l’origine de cet enseignement privé, qui est, en règle générale, catholique a été fortement marquée par les conflits politiques autour de la République et de l’école laïque. Ces orientations vont, durant plusieurs décennies, marquer profondément cet enseignement privé, ainsi que l’attitude des gouvernements successifs à son égard.

Document de travail

Michel Boulet 2005

1 Prélot, Pierre-Henri. « Les établissements privés d’enseignement agricole ». Savoirs, n° 3, janvier-mars 1991, p. 41-53.

2 Cité par Augé-Laribé, Michel. La politique agricole de la France de 1880 à 1940. Paris, PUF, 1950, 485 p. ; p.135.

3 Belfort, Renée de. « L’enseignement ménager ». 8e Congrès National des Syndicats Agricoles. Toulouse, 7 au 9 mai 1911. Paris, UCSAF, 1911, p. 133-141.

4 Radioyes, Joseph. L'enseignement agricole privé catholique en France : une longue histoire. Paris, L'Harmattan, 2005, 430 p.

5 L’Écho de Clamecy du 28 février 1909, In : Faure, Marcel. Les paysans dans la Société Française. Paris, A. Colin, 1966, 344 p. collection "U", p. 51.

6 Tocqueville, Édouard de. Enseignement primaire agricole, A Monsieur Dumas, sénateur, ancien ministre de l’Agriculture et du Commerce. Compiègne, 1852, 4 p. ; Édouard est le frère d’Alexis de Tocqueville, historien et homme politique.

7 Radioyes, Joseph. L'enseignement agricole privé catholique en France … op.cité.

8 Wallon, Alain. École d’horticulture St Nicolas d’Igny. 1854-1995, historique. Igny, Édition Horti Igny, [1998], 256 p.

9 Radioyes, Joseph. Contribution historique sur l’enseignement agricole du CNEAP. Paris, CNEAP, 1990, 50 p., p. 4.

10 Rocquigny, Comte de. Les syndicats agricoles et leur œuvre. Paris, A. Colin, 1900, 412 p.; p.249-267 ; Eymard, Louis. Les syndicats agricoles, leur œuvre professionnelle, économique et sociale. Carpentras, J. Seguin, 1898, 162 p. ; p.141-148.

11 Rocquigny, Comte de. Les syndicats agricoles…, op. cité.

12 Guezel, Théodule. « Étude pour servir à la création d’une école d’agriculture libre en Bretagne. Congrès provincial de Saint-Brieuc, 21-28 juin 1896 ». Annales d’histoire des enseignements agricoles, n° 3, décembre 1988, p. 72-74.

13 Sur l’Union du Sud-Est, voir GARRIER, Gilbert. « L’Union du Sud-Est des Syndicats agricoles avant 1914 ». Le Mouvement Social, n° 67, avril-juin 1969, p.17-38.

14 Belfort, Renée de. « L’enseignement ménager », art. cité.

15 Guezel, Théodule. « Étude pour servir à la création d’une école d’agriculture libre …, art. cité.

16 Rocquigny, Comte de. Les syndicats agricoles…, op. cité, p.264.

17 Radioyes, Joseph. L'enseignement agricole privé catholique en Franceop. cité.

18 Loisy, Édouard Saint-Ilan, 1843-1993 - 150 ans au service des jeunes – Saint-Brieuc, Les Presses bretonnes, 1993, 432 p.

19 Duguay, Raymond - Écoles et Cours d’Agriculture. Paris, Librairie Larousse, [1903], 88 p., p.78-81.

20 Le Roy Ladurie, Jacques. Mémoires, 1902-1945. Paris, Flammarion/Plon, 1997, 498 p.

21 Association amicale des Anciens élèves. École supérieure d’agriculture et de viticulture d’Angers, 1898-1948. Angers, Éditions de l’Ouest, 1948, [54 p.] ; p. 8.

22 Radioyes, Joseph. L'enseignement agricole privé catholique en France op. cité.

23Chatelain, René. L’agriculture française et la formation professionnelle. Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1953, 491 p. ; p. 206.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article