Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
L'école des paysans

Répondre aux besoins nés des mutations du monde rural : les atouts de l'enseignement agricole public. [1991]

12 Juin 2019 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Agriculture et milieu rural, #Rénovation

S'interroger sur les mutations du monde rural et sur le rôle que pourrait ou devrait jouer l'enseignement agricole public pour prendre en compte ou contribuer à ces mouvements, relève de la prospective. Divers travaux, des interventions faites ici même participent de cette démarche. Je choisis. pour ma part, une autre approche : observer les évolutions de l'enseignement agricole et du milieu rural ces dernières années et tenter d'en tirer quelques tendances pour l'avenir.

A la fin des années 70, un colloque s'est tenu à l'E.N.S.A. de Grignon, à l'initiative du Ministre de l'Agriculture. Pierre Méhaignerie, sur le thème de ''l'adaptation de l'enseignement technique et de la formation professionnelle pour l'agriculture de demain''. Il a rassemblé tous les partenaires de l'enseignement agricole et mis en évidence la nécessité de transformations importantes pour répondre aux besoins nouveaux de qualifications.

Mais. refusant tout débat de grande ampleur et toute réforme législative, le ministre se contente en mai 1980, d'édicter une "directive sur la formation, la recherche, l'expérimentation et la diffusion du progrès en agriculture". Bien que limitée à la période 1980-1985, et exprimant une vision étroite et techniciste de la ''filière du progrès", cette directive résultait d`une prise de conscience grandissante parmi les acteurs et partenaires de l'enseignement agricole des indispensables évolutions.

Le changement de politique, après l`élection présidentielle de mai 1981 et les élections législatives de juin, conduit à l'abandon de la directive. A partir du début de 1982, s`engage un processus d'analyse et d'élaboration de propositions pour l'enseignement agricole, associant les personnels, les élèves, les parents, les représentants des organisations économiques, sociales et culturelles concernées.

C`est par une ''note sur les orientations de l'enseignement technique agricole'' que Michel Gervais, Directeur général de l'enseignement et de la recherche, D.G.E.R., a lancé en janvier 1982 ce mouvement sans précédent dans l`histoire du système éducatif français. De mars à juin des réunions régionales regroupent les partenaires des établissements publics et mettent en évidence une profonde aspiration au changement.

Afin d'animer et de faciliter cette consultation, une structure originale a été créée au niveau national, le Groupe de Coordination Nationale, le G.C.N. Il associe les services de la D.G.E.R., l`Institut national de Recherches et d'Applications pédagogiques, I.N.R.A.P., les établissements de formation des personnels, les représentants des organisations syndicales, des associations de parents d`élèves, des organisations professionnelles agricoles, ainsi que des représentants du Ministère de l’Éducation nationale et des personnalités qualifiées. Ce sont ainsi une quarantaine de personnes qui assurent la coordination et la synthèse des propositions venant des établissements et des régions.

A la rentrée de septembre 1983, une nouvelle étape est franchie avec la décision de mise en œuvre à titre expérimental de “projet global” ou “projet partiel" d`établissement. Ce sont plus de 90 établissements publics qui s'engagent dans ce processus. soit plus du tiers de l`ensemble, un an plus tard ils sont 120, soit 45 %. Il y a incontestablement un mouvement de changement global qui traverse l'enseignement agricole.

L'I.N.R.A.P. a la responsabilité des expérimentations ainsi engagées ou poursuivies sur divers thèmes : projet global d`établissement, modalités de contrôle en cours de formation, pédagogie de projet, pluri- et inter-disciplinarité, rôle du stage en exploitation agricole, etc. Le dispositif expérimental mis en place crée les conditions de rencontres multiples et riches entre équipes de différents établissements, par la même il est le lieu et le moment d'un travail pédagogique collectif sans précédent. A la rentrée 1985, la rénovation du B.T.A. est engagée1.

Avec quelques années de recul, il est possible de cerner quelques points forts issus de ce processus engagé en 1982 et qui ont permis à l`enseignement agricole de s'adapter aux évolutions des métiers et de favoriser l`insertion sociale et professionnelle des jeunes et des adultes. Ce sont aussi des points d`appui pour l`avenir. A mon avis. on peut citer :

-› l'articulation entre formations et champs professionnels,

-› l'approche des savoirs, la conception des programmes, l'utilisation de méthodes actives d'enseignement,

-› les modes d'évaluation et de délivrance des diplômes,

-› la notion d'équipe pédagogique et la dynamique du projet d'établissement,

-› l'ouverture des établissements et le partenariat dans le développement local, économique. culturel et social.

Durant le même temps l'agriculture et le milieu rural ont profondément évolué, mais je considère que l'ancrage des établissements et des formations dans le milieu régional a permis de suivre, voire d'anticiper ces transformations.

Certes, il ne s'agit aucunement pour moi d'affirmer que cette rénovation est une réussite sans égal. Il serait tout à fait erroné de penser que le processus s'est déroulé régulièrement, les innovations se généralisant uniformément grâce à l`esprit d`initiative des personnels, appuyés par la D.G.E.R. et ses services, encouragés par les parents d`élèves et étudiants.

La réalité est plus complexe, le changement en matière d`éducation, comme tout changement social, est générateur de tensions et de conflits. Conceptions philosophiques et idéologiques, pratique quotidienne, qualité de la formation pédagogique des enseignants, défense des situations acquises, s'entrechoquent dans les établissements. Des groupes se constituent qui développent des stratégies différentes, voire opposées. L'analyse de la rénovation du B.T.A. effectuée par Jean-Michel Berthelot a mis en évidence tout cela.

Cependant, au milieu de ces contradictions, l'enseignement agricole a poursuivi sa rénovation. C'est ici qu'interviennent ce que j'appelle les atouts de l'enseignement agricole public : non seulement un lien fort et ancien avec les milieux socio-professionnels et culturels, mais également des capacités à innover et un engagement dynamique de ses personnels. En outre, depuis une vingtaine d'années s'est constitué un véritable dispositif national d'impulsion et d'accompagnement des rénovations, c'est-à-dire un ensemble d'établissements d`enseignement supérieur (E.N.F.A., E.N.S.S.A.A.. l.N.P.S.A., I.N.R.A.P., C.N.P.R.)2 qui travaillent de plus en plus en réseau pour assurer la formation initiale et continue des personnels d'enseignement, et l'amélioration de leurs qualifications professionnelles, individuelles et collectives.

Mais l'originalité réside dans l'articulation forte entre la recherche en éducation et formation, la formation des personnels et la production d`outils pédagogiques, concrétisée par les travaux des équipes de l'I.N.P.S.A et de l`l.N.R.A.P.

L`l.N.R.A.P. et l`I.N.P.S.A. se situent à 1'interface entre, d`une part, les sources du savoir que sont les pratiques professionnelles et sociales et la recherche, et, d'autre part, les réseaux de diffusion du savoir, en particulier le système de formation agricole (enseignement technique et supérieur, apprentissage, formation professionnelle des adultes). Afin de contribuer à l'adaptation permanente des contenus de formation, les instituts dijonnais développent des liens avec les équipes de recherche (l.N.R.A., C.N.R.S., I.N.S.E.R.M., C.E.M.A.G.R.E.F.), l`enseignement supérieur agronomique et vétérinaire et les instituts techniques et les divers groupements professionnels spécialisés, qui produisent des savoirs et savoir-faire scientifiques.

Pour contribuer à améliorer l`efficacité du système de formation agricole, à faciliter l`acquisition des savoirs et savoir-faire, l`I.N.R.A.P. et l'I.N.P.S.A. s`appuient sur les acquis de la recherche en éducation et formation, conduite à l”Université, au C.N.R.S., à l`I.N.R.P., mais aussi propre au système de formation agricole et assurée par les équipes présentes à Dijon et Toulouse. Cette dernière recherche est encore insuffisamment développée. Le projet dijonnais avec la mise en place d'un département d'enseignement et de recherche en Sciences de la formation et de la communication, doit permettre d'assurer le développement de ce secteur spécifique de la recherche.

L`expérience acquise, comme l'analyse de l`évolution et de la rénovation du système de formation agricole ont mis en évidence le fait que la diffusion des acquis de la recherche ne s`effectue qu'imparfaitement si l'on ne s'appuie pas sur un dispositif d'ingénierie éducative, c`est-à-dire un dispositif permettant de passer de la recherche à la mise en œuvre généralisée, ''du prototype à la production de masse". C'est ce que réalisent les équipes dijonnaises :

-› expérimentation de nouvelles formations (B.T.S. - U.V., C.A.P.A. - U.C., B.P. - R.E.A., ...).

-› expérimentation de nouvelles situations de formation (stages, éducation à l'environnement, ...)

-› conception d'outils de formation (manuels, logiciels, cassettes vidéo, ...),

-› élaboration de modules de formation de formateurs (habilitation au CCF, formation de formateurs d`apprentis ou d'adultes, ...) et réalisation de stages,

-› conception d'outils d'appui au projet d`établissement (audit, ...),

-› aide à l`élaboration des référentiels de diplôme.

Ce dispositif d'ingénierie éducative a également un rôle d'appui aux équipes et aux établissements, de maintenance, de soutien méthodologique.

Avec ce dispositif, le ministère de l`Agriculture et de la Forêt est en mesure de réaliser les recherches préparant les évolutions et d`accompagner celles-ci selon une démarche dont l'intérêt a été souligné récemment par Goery Delacôte, Directeur de 1'Exploratorium de San-Francisco, ancien président du Conseil Scientifique de l'I.N.R.P. (Le Monde, 27/02/1991).

« Nous qui contribuons au passage des résultats obtenus dans nos laboratoires vers les applications industrielles, nous nous soucions peu d'emprunter certaines des méthodes employées par nos collègues industriels pour passer du prototype à la production de masse. Pourquoi l'ingénierie éducative est-elle si peu développée ? En réfléchissant à des processus différents de transmission des savoirs, en transférant à des outils nouveaux, comme les hypermédias, une partie de l'apprentissage, il doit être possible d'obtenir un enseignement plus efficace et moins coûteux ».

 

Michel BOULET

Directeur de l'I.N.R.A.P.

Intervention au Colloque de l'Association pour la Promotion de l’Enseignement et de la Formation Agricoles Publics, A.PR.E.F.A. Paris, 24 mai 1991.

1 Pour une analyse plus détaillée de cette période, voir Boulet, Michel et Mabit, René. De l'enseignement agricole au savoir vert. Paris, l'Harmattan, 1991, 172 p.

2 École nationale de formation agronomique, E.N.F.A. ; École nationale supérieure des Sciences agronomiques appliquées, E.N.S.S.A.A. ; Institut national de Promotion supérieure agricole, l.N.P.S.A. ; Institut national de Recherches et d'Applications pédagogiques, I.N.R.A.P. ; Centre national de Promotion rurale. C.N.P.R.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article