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L'école des paysans

De l'ingénieur des services agricoles à l'ingénieur d'Agronomie 1918 – 1965

19 Juillet 2019 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Histoire de l'école des paysans

1 - Les ingénieurs des services agricoles et la loi de 1918

Un projet de réforme de l'enseignement agricole est élaboré depuis plusieurs années, d'autant que de nouvelles formes d'enseignement ont vu le jour : écoles d'agriculture d'hiver (1912), écoles d'agriculture d'hiver ambulantes qui regroupent 300 garçons en 1913, écoles.ménagères agricoles fixes et ambulantes.

En l912-19l3, l'enseignement agricole public forme « en se montrant généreux » dit Chatelain1, 3 000 jeunes gens et jeunes filles, soit 1 % environ des jeunes entrant dans l'activité agricole. Il apparaît donc nécessaire de faire voter une loi d'ampleur comparable à celle de 1848.

La loi sur l'organisation de l'enseignement professionnel public de l'agriculture est promulguée le 2 août 1918. Elle définit l'organisation de l'enseignement agricole public de l'Institut national agronomique à l'enseignement post-scolaire. Il s'agit « de dispenser, sans compter, l'instruction professionnelle à la grande masse de notre démocratie paysanne, si méritante, si admirable par son amour du travail, son attachement à la terre et sa courageuse énergie pour la défense de la patrie. »2

Ceci est nécessaire car le mécontentement a gagné les campagnes, lourdement frappées par la guerre. Comme le souligne Augé-Laribé en un raccourci, « le paysan de 1914 est un résigné et celui de 1920 un mécontent »3. Il est urgent de regagner l'opinion agricole, et l'enseignement agricole peut y aider. La loi organise pour la première fois, 1'enseignement féminin, car la femme a « une influence pour retenir l'homme à la terre ». Par ailleurs, ajoute le rapporteur, « il faut songer dès maintenant, et afin de pouvoir lutter aussitôt après la guerre sur le terrain économique avec nos ennemis, à répandre l'instruction professionnelle dans toute la masse de nos populations rurales et non la réserver à une petite catégorie sous peine de courir à un désastre ».

L'article 4 de la loi précise : « les professeurs d'agriculture et les professeurs d'écoles d'agriculture sont choisis au concours, exclusivement parmi les anciens élèves diplômés de l'Institut national agronomique et des Écoles nationales d'Agriculture, ayant fait leur spécialisation dans une des sections d'application prévues à l'article 3 ». Ces sections d'applications, créées par décret fonctionneront sur le domaine des Écoles nationales d'Agriculture, à l'INA et à l’École nationale des Industries agricoles.

Dans un premier temps, il avait été question de recruter les professeurs départementaux uniquement parmi les ingénieurs agronomes (sortis de l'INA). Mais, Plissonnier explique que le Sénat, comme la Chambre des Députés, ont estimé qu'il fallait choisir les candidats également parmi les anciens des écoles nationales, « comme par le passé ». Empêcher les anciens élèves des écoles nationales de prendre part au concours du professorat d'agriculture serait prendre, en effet, une mesure antidémocratique, bien qu'il soit regrettable de ne pas exiger des candidats aux postes de professeurs d'agriculture, de professeurs d'école d'agriculture, de directeur des services agricoles, l'instruction générale scientifique que possèdent les élèves de l'Institut agronomique. Les écoles nationales ne sont pas, en effet, considérées comme écoles d'enseignement supérieur.

Mais un autre argument est présenté : si l'on ne recrute que parmi les élèves de l'INA, il n'y aura pas assez de candidats. « Il serait même impossible d'assurer le recrutement des professeurs : depuis plusieurs années, en effet, les anciens élèves de l’institut agronomique ne se dirigent presque plus (4 %) vers l'enseignement car ils trouvent ailleurs des positions plus lucratives ».

Deux systèmes fonctionnent, en fait, pour le recrutement des professeurs d'agriculture : le concours direct, et le passage par la section d'application.

Le concours direct est organisé par l'arrêté du 7 juillet 1920. Il est ouvert aux ingénieurs agronomes et agricoles, justifiant d'un stage de deux ans sur une ou plusieurs exploitations agricoles, accompli après l'obtention de leur diplôme, ainsi qu'à ceux qui occupent des fonctions dans l'enseignement agricole. Les candidats doivent être âgés de 25 à 35 ans.

Les épreuves sont groupées en trois séries :

- série A . 2 épreuves écrites de 3 heures chacune passées le même jour, l'une sur une question d'agriculture ou d'économie rurale, l'autre sur une question de zootechnie,

- série B . une conférence d'une demi-heure faite pour une réunion d'agriculteurs, après 3 heures de préparation. La conférence est suivie d'une interrogation d'un quart d'heure par le jury,

. une leçon de trois quarts d'heure sur un sujet du programme des écoles pratiques ou des établissements "universitaires" (collèges, écoles primaires supérieures,...),

- série C . une épreuve pratique sur la chimie et sur l'emploi du microscope, ainsi que des appareils de projection,

. une épreuve pratique d'agriculture, d'arboriculture et d'horticulture,

. une épreuve de zootechnie sur l'appréciation des animaux.

Tous les sujets sont arrêtés chaque jour par le jury, ils sont adaptés à l'agriculture de la région pour lequel le candidat s'est fait inscrire.

L'organisation de la section d'application d'agriculture et d'enseignement agricole fait l'objet d'un plan du Conseil de l'Inspection générale de l'Agriculture, approuvé par le sous-secrétaire d’État à l'Agriculture. Un avis du ler août 1920 le rend public.

L'avis indique tout d'abord quelle doit être l'orientation générale de la formation.

« Les professeurs d'agriculture doivent connaître tout ce que savent les meilleurs agriculteurs ». Ce principe conduit à assurer une formation commune pour les futurs agriculteurs et les futurs professeurs durant 15 mois. Puis les futurs professeurs suivent une formation pédagogique de trois mois.

Afin d'étayer le programme proposé, le rapport cite longuement Eugène Tisserand, ancien Directeur de l'Agriculture : « Pour devenir un bon cultivateur, il ne suffit pas d'avoir reçu l'instruction agricole la plus étendue, il faut encore posséder l'éducation agricole, ce savoir-faire d'une pratique journalière, sans lequel la science reste stérile : il faut avoir contracté des habitudes rurales, avoir acquis cette activité du corps, des yeux, de l'esprit, qui caractérise l'homme d'exécution [...]. Les théoriciens dépourvus de toute connaissance de la pratique agricole, outre qu'ils nuisent à leur propre fortune, compromettent par le spectacle de leur impéritie, la cause du véritable progrès ». Et il ajoute que ce que les agriculteurs « demandent pour l'homme qui exploite un domaine, on doit l'exiger même du savant, du professeur ».

Mais, contrairement à l'Avis, Tisserand estimait qu'il n'y avait pas besoin d'une « école normale supérieure pour former des professeurs à destination des écoles d'agriculture », le recrutement direct par concours est suffisant4.

Le Conseil de l'Inspection générale déclare donc que les élèves professeurs doivent acquérir une connaissance pratique :

1° - du bétail,

2° - de l'outillage agricole,

3° - de l'exécution des travaux,

4° - de l'administration de la ferme, du choix des spéculations végétales et animales, des assolements, de la direction et de la coordination des travaux.

Mais le Conseil remet en cause la formation donnée par les stages « libres » de deux ans, demandés aux candidats au professorat. Le stagiaire n'a pas accès à toutes les informations, et il perturbe la marche de l'exploitation. « L'intérêt financier du propriétaire au fermier est en contradiction presque constante avec l'enseignement pratique ». La formation pratique ne peut être donnée que sur « une ferme de démonstration appartenant à l’État ». C'est ce qui est fait par la section d'application d'agriculture et d'enseignement. « La formule est donc : très peu de leçons, surtout des applications : exiger du travail personnel et non pas seulement un effort de mémoire ».

La partie commune aux futurs professeurs et agriculture se décompose ainsi :

. A l'INA, du 1er octobre au 1er avril, soit 6 mois,

. A l’École de Grignon du 1er avril au 30 juin, soit 3 mois

. Voyages d'excursions d'agriculture comparée du 1er au 15 juillet, soit 15 jours,

. Vacances du 15 juillet à fin août, soit 1,5 mois,

. A l’École de Montpellier, de fin août au 15 octobre, soit 1,5 mois,

. A l’École de Rennes, du 15 octobre à fin décembre, soit 2,5 mois.

1° - A 1'INA du 1er octobre au 1er avril il y a 20 semaines de travail.

Chaque semaine, une journée est réservée à une excursion dans une ferme ou un centre d'expérimentation. Les autres jours sont consacrés, le matin à une leçon d'une heure suivie d'une application de deux à trois heures ou d'une application de trois à quatre heures ; l'après-midi à une application de trois à quatre heures. En temps, le programme se traduit ainsi :`

. Agriculture : 19 %

. Zootechnie : 3 %

. Génie Rural : 21,5 %

. Économie Rurale : 19 %

. Parasitologie : 9,5 %

2° - A l’École de Grignon du 1er avril au 30 juin, il y a 12 semaines de travail. Le programme est axé sur la connaissance des cultures de la région parisienne et des industries de transformation (sucrerie, sécherie de produits agricoles, rouissage industriel du chanvre et du lin). Par ailleurs, 40 jours sont consacrés à 1'étude de l'administration du domaine et à l'exécution des travaux pratiques.

3° - A l’École de Montpellier de fin août au 15 octobre, soit 45 jours. Il s'agit de donner un complément d'instruction pour les cultures méridionales, la viticulture en particulier, ainsi qu'un enseignement pratique de l’œnologie et de la vinification. L'enseignement comprend ici cours, applications et visites.

4° - A l’École de Rennes du 15 octobre au 31 décembre, soit 10 semaines. Le programme comporte un enseignement à la section de laiterie, pour la connaissance théorique et pratique des industries de transformation du lait, et des travaux de laboratoire ; un enseignement identique est donné à la section de cidrerie. En outre, les élèves reçoivent des compléments d'enseignement en matière de drainage et d'irrigation.

Le stage pédagogique de trois mois, a lieu de janvier à Pâques. Prenant le contre-pied des affirmations de Tisserand, le rapport affirme « La formation pédagogique des professeurs a été reconnue comme indispensable au perfectionnement de l'enseignement. On peut être instruit et ne pas savoir enseigner ». Et, afin de montrer l'importance du stage, le rapport souligne : « les transformations que feront subir à notre enseignement agricole de nouveaux programmes ne seront que superficielles si l'on s'intéresse plus aux réformes elles-mêmes qu'aux professeurs qui devront les appliquer ».

Contrairement à ce qu'avait prévu le législateur, il n'a pas été possible par manque de crédits, d'installer une école pratique d'agriculture modèle à Grignon. Les élèves professeurs sont donc envoyés dans une école d'agriculture en fonctionnement.

Les futurs professeurs y disposent pour s'exercer de 24 leçons par semaine plus 12 applications. A leur arrivée, ils étudient l'organisation et la vie de l'école. Ils assistent-aux leçons faites par les professeurs de l'école, puis font eux-mêmes des "leçons d'essai" qui sont ensuite critiquées par le professeur et leurs camarades. Ils suivent également la marche des travaux pratiques.

Au moins deux fois par semaine, après une leçon d’essai, a lieu une "séance générale" présidée par le directeur, avec tous les professeurs de l'école et tous les stagiaires. Cette séance est consacrée à « des comptes rendus, rapports, discussions pédagogiques, leçons de pédagogie et surtout à la critique des leçons d'essais, applications et travaux pratiques ». Les élèves professeurs font également des conférences à leurs camarades, comme à des agriculteurs, sous la direction d'un Inspecteur Général de l'Agriculture pris, à tour de rôle, parmi les inspecteurs généraux de région.

A la fin du stage, les futurs professeurs vont étudier quelques types d'écoles et quelques unes des meilleures chaires d'agriculture d'arrondissement. Les rapports sur ces diverses institutions constituent une "thèse" dont la présentation clôt le stage et contribue à déterminer le classement.

Le 6 décembre 1920, un arrêté du Ministre de l'Agriculture crée la section d'application d'enseignement agricole. Le même jour est créée la section d'application de l'agriculture pour la formation des agriculteurs exploitants et des directeurs de grands domaines. Les futurs professeurs suivent le programme de cette section d'agriculture, et, au bout de quinze mois, obtiennent le "diplôme d'études supérieures d'agriculture appliquée" après passage des épreuves de sortie. Puis ils font un stage pédagogique de trois mois.

Le nombre d'élèves est au maximum de 30, dont la moitié ingénieurs agronomes. Tous peuvent bénéficier d'une bourse.

A la fin de la formation pédagogique, après les épreuves de sortie, ils obtiennent le "diplôme d'aptitude à 1'enseignement agricole". Les élèves diplômés peuvent être nommés professeurs stagiaires d'agrculture et chargés de remplir les fonctions d'adjoints à une DSA ou de faire des cours dans une école d'agriculture, en attendant de se présenter au concours du professorat d'agriculture.

La première promotion, 1920 -1921, compte 17 élèves.

La loi du 17 juillet 1927 transforme la section d'application d'enseignement agricole en section d'application de 1'enseignement et des recherches.

Sur le terrain, les professeurs départementaux et les directeurs des Services agricoles doivent faire face à de nouvelles tâches.

La loi du 6 janvier 1919 crée les offices agricoles régionaux et départementaux, « en vue d'intensifier la production agricole et d'assurer son développement. Ces institutions ont pour but d'améliorer les méthodes de production, notamment par l'organisation de centres d'expérimentation et de vulgarisation et par le développement des associations agricoles ».

Des programmes d'action sont mis en oeuvre par les offices départementaux, sous la responsabilité d'un Conseil de cinq membres désignés par le Conseil général5. Le DSA y a voix délibérative, et il veille à l'exécution des décisions prises.

L'Institut des Recherches agronomiques créé par décret du 26 décembre 1921 renforce l'action d'amélioration dévolue aux Offices.

L'Office National Interprofessionnel du Blé est créé par la loi du 15 août 1936, les Services Agricoles sont chargés de mettre en route les Comités départementaux des Céréales.6 Les Services Agricoles vont également aider à la mise en œuvre des lois sociales et de contrôler leur application. Enfin, ils participent aux débuts de ce qui deviendra le Service de la Protection des Végétaux.

Dans leurs actions de diffusion du progrès agricole, les professeurs d’agriculture disposent d’un nouvel outil, le cinéma agricole, créé par la loi du 5 avril 1923, qu’ils utilisent largement pour la « propagande et la vulgarisation » comme les y invitent diverses circulaires ministérielles. Pourtant, lors de leur congrès en 1936, les ingénieurs des services agricoles estiment que les films ont une « faible portée quant à la propagande », car il existe peu de bons films agricoles. Pour améliorer la situation, il faudrait que le film soit réalisé par une personne réunissant « un triple ensemble de qualités : être un technicien agricole, être un technicien du cinéma, être un bon pédagogue ». Et le rapporteur insiste : « les membres de l’enseignement agricole ont été initiés à la technique des choses de la terre et à la pédagogie. Il serait infiniment souhaitable de faire de quelques uns d’entre eux des cinéastes. [ …] Un film coûte fort cher à établir, il faut donc par dessus tout rechercher son rendement éducatif ».7

En 1935, le ministre de l’Agriculture, Émile Cassez précise le cadre général des activités des directeurs des services agricoles et des professeurs d’agriculture. Il leur rappelle que la vulgarisation des connaissances agricoles doit être l’une de leurs plus importantes préoccupations. Pour assurer ce service, il les invite à pratiquer plus souvent la conférence, alors qu’elle avait « été un peu négligée depuis la guerre à la suite d’instructions motivées par les circonstances particulières à cette époque, où il était recommandé au directeur des services agricoles de faire de la vulgarisation surtout sous la forme de causeries individuelles sur place ».8 Il  convient d’utiliser également les champs de démonstration, faisant appel aux crédits des Offices agricoles, ainsi que l’affiche, le tract et les articles de presse.

En matière d’enseignement, la circulaire souligne que DSA et professeurs d’agriculture « sont chargés de la direction et du contrôle de l’enseignement dans les écoles d’agriculture d’hiver, dans les cours postscolaires agricoles et dans les écoles agricoles ménagères. De plus, ils sont appelés à professer le cours d’agriculture dans les écoles normales d’instituteurs et autres établissements d’enseignement public ». Enfin, ils doivent favoriser le recrutement des élèves pour les écoles d’agriculture « par tous les moyens dont ils disposent ».

Les directeurs départementaux ont donc à mettre en œuvre des activités multiples ce qui conduit certains notables agricoles à les appeler Préfets agricoles, manifestant ainsi une certaine inquiétude devant leur poids grandissant. Pour leur part, les dirigeants des syndicats de la « rue d’Athènes », les « Conservateurs », s’ils ont amélioré leurs relations avec l’Administration, veulent que la profession agricole puisse s’organiser librement, avec son « autonomie relative, son autorité, ses institutions et ses lois propres ».

Lorsqu’en 1935, un décret-loi du président du Conseil, Pierre Laval, supprime les Offices agricoles pour des raisons d’économie, les dirigeants agricoles de la « rue d’Athènes » apprécient positivement ce « recul » de l’intervention étatique. Les DSA voient leur rôle de vulgarisateur amoindri et lors du congrès de juin 1936, ils insistent sur le rôle essentiel qu’ils ont dans chaque département. Ils citent Victor Boret, ancien ministre de l’Agriculture, qui demande des moyens accrus pour les services agricoles, compte tenu de l’importance de leur rôle, et qui conclut : « le directeur des services agricoles constitue en fait dans chaque département comme un ministre départemental, et stable [sic] de l’agriculture, sous le double contrôle du gouvernement et du préfet, gratifié ainsi d’un conseiller technique pour l’une de ses attributions importantes ».9

En ce mois de juin 1936, où l’arrivée au pouvoir de la majorité de Front populaire s’accompagne de nombreux débats sur le devenir de la société et sur le fonctionnement de l’État, les directeurs des services agricoles demandent que l’Administration d’État se comporte en véritable service public à la disposition de l’ensemble des agriculteurs et qu’elle « arbitre les situations dans l’intérêt général de l’agriculture et dans l’intérêt général du pays ». Ils demandent à « ne pas être sous la dépendance étroite – comme des mineurs non émancipés – du Préfet, du Conseil général, des personnalités politiques si ondoyantes [sic] et si diverses ». Il ne s’agit pas de rechercher une indépendance totale, mais d’obtenir que les services agricoles aient « un meilleur classement dans la hiérarchie des Services d’État. Il nous appartient, par contre, à nous tous, Directeurs des Services agricoles et professeurs d’agriculture, Directeurs et professeurs d’écoles, de donner toujours plus de relief à nos fonctions ».

Le rapporteur précise qu’il «importerait de faire aux services officiels de l’agriculture une large place, de prévoir des services départementaux fortement organisés concentrant tous les renseignements techniques, tenant à jour la liste de tous les groupements agricoles, s’intéressant régulièrement à leur activité, obligatoirement consultés sur toute question agricole rentrant dans leurs attributions ». L’administration de l’agriculture serait ainsi « au-dessus des questions locales ou de personnes », sinon, si la tutelle préfectorale, des Chambres d’agricultures ou d’autres groupements se maintient sur le DSA, « nous verrons rapidement des groupements privés ou des collectivités obtenir les crédits nécessaires sur le budget de l’État, s’organiser en marge de l’Administration, se substituer à elle, travailler peut-être, mais dans le désordre, dans l’incohérence ». Pour le gouvernement, il n’est cependant pas pensable de diminuer les pouvoirs du Préfet, représentant politique départemental du pouvoir de l’Etat, le DSA ne peut devenir un second préfet.

D'autres arguments sont avancés pour ne pas renforcer les Services agricoles : la nécessité de créer des services spécialisés par types de problèmes, l'incompatibilité des fonctions d'autorité avec celles de conseiller, le DSA étant « un conseiller et un ami des paysans ». Enfin, les grandes organisations agricoles font pression, notamment à travers le Sénat, pour ne pas voir se développer une structure d’État perçue comme d'autant plus inquiétante que les fonctionnaires sont catalogués « à gauche »...

En 1937, 214 élèves sont passés par « la section » dont 158 sont dans l'enseignement et les Services agricoles, 19 dans la recherche, 14 dans l'Administration, 5 sont agriculteurs, et 18 ont des métiers divers.

Durant la guerre 1939-1945, la situation est totalement bouleversée par l'occupation allemande et les réquisitions d'une part, par la mise en place de la Corporation paysanne d'autre part.

La section continue à fonctionner, et, en juillet 1941, sort une promotion de 11 élèves. Un certain nombre de postes de professeurs d'agriculture sont créés afin de répondre aux besoins des services du ravitaillement. Pendant deux années, la durée des études est réduite à six mois et les promotions sont grossies. De 1941 à 1944, sortent 78 diplômés.

2 – Reconstruction et développement 1945 - 1965

Malgré l'importance des besoins, les moyens mis à la disposition du ministère de l'Agriculture pour la diffusion des connaissances, ce qu'on appelle alors le « progrès agricole » demeurent réduits. Quelques dizaines de fonctionnaires supplémentaires sont recrutés en 1944 et 1945.

La Section devient École nationale des Sciences agronomiques appliquées, ENSSAA, par décret du 21 novembre 1946. La nouvelle école devait comporter deux ans d'études, mais comme la "loi" de 1943 avait porté la durée des études à l'INA et dans les ENA à trois ans, la troisième année fut assimilée à la première de 1'ENSSAA. Les élèves suivent la troisième année de leur école d'origine en option "Agriculture~élevage", ils viennent ensuite en deuxième année de l'ENSSAA à Paris, dans les salles construites dans la cour de l'Institut national agronomique.

Les missions de l'ENSSAA sont précisées ainsi :

1° - La formation des ingénieurs du Corps des Services agricoles,

2° - La formation des professeurs des Établissements d'Enseignement agricole,

3° - La formation des ingénieurs spécialisés du Service de la Protection des Végétaux.

Pour être admis en deuxième année, les candidats doivent avoir obtenu une moyenne de sortie de 14 sur 20.

La direction pédagogique est assurée par un Inspecteur Général de l'Agriculture assisté de fonctionnaires chargés de mission.

En 1951 est créé le Corps des Ingénieurs des Travaux agricoles (ITA) d'une manière qui est « un drame pour beaucoup d'ingénieurs des Services agricoles ».10 En effet, alors que ceux-ci réclament une revalorisation indiciaire, le Ministère de l’Agriculture crée le corps des ITA en cassant celui des ISA. Une partie des ingénieurs des Services Agricoles se trouve brutalement intégrée dans un Corps de statut inférieur. Ce sont notamment des professeurs qui passent ITA, ainsi que ceux qui n'ont pas suivi la formation à la Section d'Application. La fonction d'enseignement apparaît comme inférieure à celle d'administration. Le corps des I.S.A. est constitué par 440 ingénieurs diplômés de l'ENSSAA (ou de la section d'application de l'enseignement agricole), celui des I.T.A. est constitué par 230 ingénieurs qui n'ont pas été intégrés comme I.S.A. La réforme fait « éclater », les Services agricoles et déclasse plus du tiers des ingénieurs !

Mais ces changements ne règlent pas les problèmes de la vulgarisation agricole.

Un effort important sur les méthodes de vulgarisation est pourtant réalisé par les Services agricoles. Bien évidemment, la conférence est toujours utilisée, à la fin des années 40 on en compte environ 10 000 par an, avec 500 000 auditeurs. Plus de 12 000 champs de démonstration sont implantés sur tout le territoire. Concours d'animaux, analyses de sol, doivent montrer aux agriculteurs l'importance des améliorations possibles. Mais, les ingénieurs des services agricoles ont conscience que les conseils techniques isolés ne suffisent pas et qu'il s'agit d'aborder l'ensemble de l'exploitation agricole. Dès 1946, 70 fermes pilotes sont suivies régulièrement par un ingénieur. Celui-ci doit aider l'agriculteur à améliorer son niveau technique et la rentabilité de l'exploitation et ceci sans subvention.

Cependant, l'action des services agricoles demeure limitée en raison du manque d'effectifs. En 1950, des experts de l'OECE ayant étudié les réalisations françaises notent : « Chaque ingénieur doit s'occuper en moyenne de plus de 6 000 fermiers. Le nombre des fermiers, par ingénieur, dépasse même 10 000 dans certains départements. En même temps, le personnel technique doit fournir le travail administratif et de contrôle considérable et il doit consacrer beaucoup de temps à l'enseignement dans les écoles d'agriculture. L'effectif du personnel est tout à fait insuffisant pour les activités du service consultatif ». Quant aux moyens financiers, « les services de Recherche et de Vulgarisation reçoivent moins de 2 % des crédits alloués au Ministère de l'Agriculture, et ceux-ci représentent moins de 3 % du budget total de l’État ».11

C'est donc dans une situation difficile que les Ingénieurs des Services agricoles s'efforcent de répondre aux besoins de l'agriculture et d'atteindre les objectifs du Plan. Afin de confronter leurs expériences, ils utilisent l'organe créé par le ministère pour les services agricoles : le Bulletin Technique d'Information des Ingénieurs des Services Agricoles, le B.T.I. Un numéro spécial de celui-ci est d'ailleurs consacré en décembre 1949 à la vulgarisation en agriculture. En outre, les DSA rédigent de nombreux tracts et brochures, participent à des émissions radiophoniques, à la réalisation de films, pour essayer de toucher le maximum d'agriculteurs.

Afin de mieux coordonner actions de vulgarisation et actions de formation l'Administration met en place des Foyers de Progrès Agricole, FPA, le 2e Plan prévoyant un Foyer dans chacune des 580 petites régions agricoles, qui ont été définies par les DSA en liaison avec l’INSEE. Dans chacune d’entre elles, « les conditions naturelles, démographiques et sociales impriment à toutes les exploitations de caractères communs, des systèmes de cultures communs. Les mêmes problèmes se posent et les mêmes solutions sont à préconiser ».12 Chaque FPA doit agir auprès de tous les adultes et les jeunes vivant dans chacune des 1 500 exploitations de sa circonscription. Sur celles-ci, « selon le recensement de la population de 1954, il y a en moyenne 1 300 agriculteurs, 1 300 fermières, 270 fils et 200 filles d’exploitants de 17 à 24 ans. Ceci correspond à 650 adultes par vulgarisateur et une cinquantaine de jeunes à former chaque année pour assurer la relève des anciens. Ce sont là des objectifs raisonnables pour une action en profondeur ».13 Le FPA doit réaliser des actions de vulgarisation et de formation professionnelle grâce à la coopération entre les services agricoles, les « élites locales » et les agriculteurs de la circonscription. Les F.P.A. « doivent permettre de lier intimement les actions de l'enseignement et celles de la vulgarisation [...]. C'est autour des écoles d'agriculture que la diffusion du progrès technique peut être réalisée avec le plus d'efficacité ».

Le FPA comprend une équipe réduite, un ingénieurs des travaux agricoles assisté d’un conseiller agricole contractuel, ainsi que d’un professeur d’enseignement ménager agricole et d’une monitrice. Chaque F.P.A. comporte une école d'agriculture d'hiver, des cours post-scolaires masculins et féminins, un centre de démonstration. Les activités d'enseignement et de vulgarisation sont assurées par un I.T.A. et un ou deux conseillers agricoles. De nouvelles zones-témoins voient le jour et les instituteurs agricoles organisent les Centres d'Information et de Vulgarisation agricoles et ménagères, C.I.V.A.M. Pour répondre aux besoins en matière de vulgarisation, un décret-programme de mai 1955 autorise la création de 1 800 emplois nouveaux. Mais très vite les moyens financiers se révèlent largement insuffisants. De 1955 à 1957, 54 F.P.A. voient le jour au lieu des 100 prévus, les zones témoins subissant le même retard, 4 sur les 20 prévues. Pour faire fonctionner les nouveaux F.P.A., l'Administration est obligée de prélever « à titre tout à fait exceptionnel » des ingénieurs parmi le personnel des D.S.A.

En 1957, le 3e Plan prévoit la création de 600 F.P.A. avec chacun un I.T.A. et 4 conseillers agricoles. Mais en 1960, on ne compte que 216 F.P.A. ! Leur nombre est de 476 en 1963, avec 263 ingénieurs, 214 conseillers et 41 conseillères. Les réalisations sont donc très éloignées des objectifs définis par le Plan pour le service public de la vulgarisation agricole.

L’enquête de 1958 montre, en outre, que la plupart des Foyers ne disposent pas de leur personnel d’enseignement ménager, réduisant ainsi de moitié leur objectif de formation. De 11 FPA en 1955, l'effectif atteint 99 en 1957 et 216 en 1960.

Si les actions réalisées semblent efficaces et appréciées par les agriculteurs, les moyens affectés en limitent l’impact, ainsi en 1956, il y a un agent de vulgarisation seulement pour 4 000 agriculteurs, au même moment il y en a un pour 500 en Belgique, Pays-bas, Danemark ou RFA.14 Trois ans plus tard, environ 195 000 exploitations ont reçu au cours de l’année la visite et les conseils de vulgarisateurs des services agricoles, cependant que les DSA et les FPA recevaient à peu près 175 000 visites d’agriculteurs pour des questions de vulgarisation. De plus les DSA ont participé à 869 causeries radiophoniques et télévisées, et à 663 foires et expositions, rédigé 3 000 articles et diffusé 2 millions de tracts, affiches et brochures.15 Pour apprécier ces résultats, il convient de noter qu’en 1955 environ 5 millions d’actifs agricoles travaillent dans 2,3 millions d’exploitations.

Face aux carences de l'État et devant les besoins grandissants d'une agriculture en pleine mutation, les organisations professionnelles agricoles et notamment la F.N.S.E.A., ainsi que les associations spécialisées, décident d'organiser leurs propres services de vulgarisation, en faisant appel à des techniciens. En 1951 la Chambre d'agriculture de la Somme recrute le premier conseiller agricole. D'autres Chambres recrutent des « moniteurs conseillers techniques » chargés des cours professionnels agricoles et de la vulgarisation. En 1956, il y a 86 conseillers agricoles dans les Chambres d'agriculture. En 1958, le ministère de l'Agriculture emploie dans le secteur de la vulgarisation 473 ingénieurs et 244 conseillers agricoles, les organisations professionnelles, 200 « assistants techniques » et 300 techniciens de C.E.T.A.

Pour le ministère de l'Agriculture, la vulgarisation doit faciliter la mise en œuvre de la politique de développement agricole définie par le Plan, l'outil de base de cette vulgarisation est constitué par le FPA. Ceci explique que, progressivement, les organisations professionnelles agricoles soupçonnent, puis accusent les DSA de favoriser certaines spéculations et d’en négliger d’autres en finançant des programmes de vulgarisation conformes aux orientations de la politique agricole des gouvernements successifs. Les jeunes agriculteurs créent alors des groupements de vulgarisation autonomes, réunissant de cinquante à soixante-dix agriculteurs d’un canton, versant une cotisation modique et bénéficiant, avec l’aide de la Chambre d’agriculture, d’un conseiller agricole exclusivement dirigé par le conseil d’administration du groupement.16

Les années suivantes verront le rôle des services agricoles en matière de diffusion des connaissances fortement réduit.

 

En ce qui concerne les effectifs d'ingénieurs, en 1955, le recrutement est accru pour assurer la t ransformation des Ecoles pratiques en Ecoles régionales d'Agriculture, et pour augmenter le personnel des Services Agricoles. Les effectifs budgétaires d'ingénieurs-élèves atteignent 50. Mais en 1957, obligation est faite de servir un an en Algérie à la sortie de l'ENSSAA. En 1959, le décret sur la vulgarisation confie celle-ci à la Profession. A peu près tous les ingénieurs sont affectés dans l'enseignement agricole.

De 1956 à 1965, 269 ingénieurs-élèves sont formés à l'ENSSAA.

Au 1er janvier 1963, il y a en moyenne 2,5 ISA et 3,2 ITA par DSA, il y a en outre 6 conseillers agricoles contractuels.

La réforme des services extérieurs du Ministère de l'Agriculture a lieu en 1965. Les statuts du corps des ingénieurs du Génie rural, des Eaux et des forêts, GREF et du corps des Ingénieurs d'Agronomie, IA paraissent le 4 juin 1965. Pour être intégré dans le Corps du GREF, il faut le demander, c'est ce que fait la très grande masse des Ingénieurs des Services agricoles. Ce sont 180 qui passent ainsi au GREF, 576 forment le Corps d'Agronomie. Parmi ces derniers, il y a tous les ingénieurs ayant des activités d'enseignement. Pour ceux qui ont d'autres fonctions, les critères d'intégration ne sont pas très clairs, c'est le moins que l'on puisse dire.

A nouveau, comme en 1951, des ingénieurs appartenant à un même Corps se retrouvent, après la réforme, dans des Corps différents, dont l'un, le GREF, est perçu comme plus prestigieux que l'autre. Les conséquences de cette rupture, sont encore perceptibles en 1980.

Le décret du 24 décembre 1965 transforme l'ENSSAA en établissement public doté de l'autonomie financière. Le décret du 23 août 1966 établit les statuts de l'ENSSAA qui s'installe à Dijon en 1967.

Notes

1 Chatelain, René. L’agriculture française et la formation professionnelle. Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1953, 491 p. 

2 Plissonnier, Simon rapporteur de la Commission de l'Agriculture à la Chambre des Députés. Journal officiel. Débats parlementaires de la Chambre des Députés, annexe n° 4813, 2 juillet 1918, p. 876-892 ; p. 877.

3 Augé-Laribé, Michel. La politique agricole de la France – 1880-1940. Paris, PUF, 1950, 485 p ; p. 37.

4 Plissonnier, Simon. La réforme de l'enseignement agricole. Paris, Dunod et Pinat, 1919, 413 p. ; p. 138-140.

5 Cépéde, Michel et Weil, Gérard. L'agriculture. Paris, PUF, 1965, 527 p. coll. « L’Administration Française » ; p. 77.

6 Idem, p. 322.

7 Thiery, Paul. « Perfectionnement de nos méthodes de propagande », In : Congrès de l’enseignement agricole départemental, Bordeaux 18-22 juin 1936. Bordeaux, Tisseraud, 1936, 526 p. ; p.327-337.

8 « Circulaire aux directeurs des services agricoles et aux professeurs d’agriculture ». Bulletin de l’Office de renseignements agricoles, 1935, p. 84-89.

9 Congrès de l’enseignement agricole départemental, op. cité, p.40.

10 Exposé de l'lngénieur Général d'Agronomie Darpoux, aux journées d'études sur 1'ingénieur d'agronomie, organisées par le SNETAP-FEN – ENSSAA, Dijon, 5 et 6 décembre 1980.

11 OECE. Les services consultatifs agricoles dans les pays européens – Rapport d’un groupe de travail d’experts. Paris, OECE, 1950, 257 p.

12 Commissariat général du Plan. Deuxième plan de modernisation et d’équipement. Rapport général des Commissions de la Production agricole et de l’Équipement rural – Octobre 1953 ; p. 60. Souligné par les auteurs.

13 Coquery, Paul. Les foyers de progrès agricole. Premiers résultats (juin 1958). Ministère de l’Agriculture, direction générale de l’Agriculture – Direction de l’enseignement et de la formation professionnelle. Note, 6 p.

14 Ministère de l’Agriculture. Rapport sur la situation de l’économie agricole au 31 décembre 1956. p. 29-30.

15 Ministère de l’Agriculture. Rapport sur la situation de l’économie agricole au 31 décembre 1959. p 79.

16 Mérillon, Raymond. « La politique de progrès agricole 1945-1985. La politique de vulgarisation – développement », In : Boulet, Michel, dir. La formation des acteurs de l'agriculture. Continuités et ruptures. 1945-1985. Actes du colloque ENESAD, 27-29 novembre 2001. Dijon, Educagri éditions, 2003, 225 p. ; p. 45-53.

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