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L'école des paysans

De la Chaire départementale d’agriculture à la Direction des services agricoles 1837 – 1918 [1998]

16 Juillet 2019 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Histoire de l'école des paysans

1 – Les professeurs départementaux d'agriculture

Partie de Bordeaux en 1837, l’expérience des chaires d'agriculture s’est développée peu à peu. Diverses villes et départements ont créé de telles institutions ; en 1848, des professeurs sont installés à Toulouse, Besançon, Rodez, Quimper, Nantes, Beauvais, Parthenay et Rouen.

Bien qu'elles ne soient pas officialisées par le décret du 3 octobre 1848, le ministre de l'Agriculture et du Commerce continue à subventionner ces chaires d'agriculture, auxquelles viennent s'ajouter en 1849 celles de Compiègne, Nancy et Amiens. La plupart des professeurs assurent, d'une part des cours d'agriculture à l'école normale d'instituteurs, et d'autre part des conférences et des visites de cultures pour les agriculteurs.

Les résultats de ces premières réalisations paraissent intéressants et des propositions de développement de cet enseignement sont formulées, notamment au bénéfice de l'enseignement primaire.

A partir de 1864, le ministère de l'Instruction publique et celui de l'Agriculture et du Commerce instaurent une nouvelle collaboration. Les Inspecteurs généraux de l'Agriculture sont chargés de l'inspection des cours d'horticulture des écoles normales. Le ministre de l'Instruction publique, par un décret du 2 juillet 1866, place l'horticulture et les notions élémentaires d'agriculture parmi les objets de l'enseignement durant les trois années d'école normale. Il s'agit de permettre « aux élèves devenus maîtres de suivre avec intérêt les opérations d'un comice agricole, de lire avec profit un livre d'agriculture et de donner au besoin un bon conseil ».

Début 1867, sur rapport du ministre de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics, un décret impérial institue une commission présidée conjointement par le ministre de l'Instruction publique et celui de l'Agriculture, « chargée d'étudier les mesures nécessaires pour développer les connaissances agricoles dans les écoles normales et les écoles primaires, ainsi que dans les cours d'adultes des communes rurales ». Il s'agit de donner aux agriculteurs familiaux l'instruction agricole de base lui permettant de « tirer le meilleur parti possible de son rude labeur ». Pour y parvenir, il convient de se préoccuper de donner cette instruction à trois publics différents : les instituteurs dans les écoles normales primaires ; les enfants dans les écoles communales ; les adultes dans des cours spéciaux appropriés aux besoins et aux travaux des agriculteurs.

Le rapport précise qu'il existe 40 000 écoles primaires dont 27 000 ont un jardin potager, et 30 000 cours d'adultes assurés par des instituteurs, dont un nombre non précisé dans des communes rurales.

Les deux ministres proposent un plan général pour l'enseignement agricole, comportant plusieurs mesures dont la création dans chaque département d'un emploi de professeur d'agriculture, chargé des cours à l'école normale, au lycée ou au collège, mais aussi de conférences destinés aux instituteurs et aux agriculteurs. Il serait payé par les deux ministères, et choisi parmi les meilleurs élèves-maîtres de troisième année, ayant ensuite effectué un stage de deux ou trois ans dans une école d'agriculture.

Le promoteur de cette idée est Louis Gossin, professeur d'agriculture dans l'Oise, depuis 1848, et professeur à l'Institut normal agricole de Beauvais, créé par les Frères des écoles chrétiennes en 1855. Gossin dépose le 21 mai 1867 devant la commission, il souligne que « la diffusion de l'enseignement classique agricole dans l'instruction publique à tous les degrés est absolument indispensable. Sans cette diffusion, les écoles professionnelles supérieures d'agriculture ne peuvent recruter d'élèves capables en nombre satisfaisant. C'est ainsi que l'enseignement classique agricole se trouve être réellement la base de l'enseignement professionnel ».1 Le rapport de la commission distingue clairement les deux branches de l'enseignement agricole : « l'enseignement agricole classique » qui s'adresse « à l'enfant et au jeune homme, dans les classes tant de l'enseignement primaire que de l'enseignement secondaire » et qui est placé sous la responsabilité du ministère de l'Instruction publique ; « l'enseignement professionnel » qui concerne « ceux qui veulent se livrer à l'agriculture. » La commission ne s'intéresse qu'à la première forme d'enseignement, ses propositions sont entérinées par une série de textes officiels, émanant du ministère de l'Instruction publique.

En particulier, l'arrêté du 30 décembre 1867 fixe le programme de l'enseignement agricole et horticole devant être dispensé dans les écoles normales et les écoles primaires. Le ministre nomme aussitôt professeurs d'agriculture à l'école normale du département, les titulaires des chaires départementales d'agriculture de l'Aveyron, du Doubs, de la Haute Garonne, de la Somme et des Deux-Sèvres. Pour ces cours, le traitement de ces professeurs est payé par le ministère de l'Instruction publique.

Le professeur pourra, en dehors de ses cours à l'école normale, inspecter l'enseignement agricole donné dans les écoles primaires, visiter les jardins annexés à ces écoles et réunir les instituteurs au chef-lieu du canton pour leur faire des conférences sur l'agriculture et l'horticulture.

En 1870, la Société des Agriculteurs de France émet un ensemble de vœux concernant l'enseignement agricole, et demande en particulier de « créer dans chaque département un emploi de professeur d'agriculture qui sera chargé de l'enseignement agricole dans l'école normale, le lycée ou le collège, et de conférences qui pourront être faites aux instituteurs et aux cultivateurs ».2 Mais, il ne s'agit pas d'appuyer la multiplication de fonctionnaires d'État, les conceptions de la S.A.F. ont été clairement exprimées à plusieurs reprises, et notamment lors du Congrès viticole tenu à Beaune en 1864.3 Se préoccupant des conditions de l'enseignement de la viticulture, Monsieur de La Suchette rappelle qu'il faut perdre l'habitude de toujours s'adresser à l'État et invite à prendre pour devise « Aide-toi, le ciel t'aidera ». Il propose, pour diffuser les progrès techniques la création de « professeurs ambulants » chargés d'assurer des conférences dans chaque commune et de créer des champs d'expérience.

C'est le modèle du professeur départemental qui est proposé, mais il n'est pas question de faire appel à l'État, ces professeurs seront des « délégués » de la S.A.F., et des praticiens plutôt que des savants. Comme l'indique le compte rendu du débat, le Congrès qui approuve le projet « semble avoir une antipathie prononcée pour toute intervention directe de l'État, et, au contraire, une grande sympathie pour tout ce qui émane de l'initiative privée ». La conception de la fonction assurée par le « professeur ambulant » est absolument identique à celle du professeur départemental, il doit diffuser la lumière de la science dans les campagnes. M. de la Suchette l'exprime dans son intervention. « Ainsi seraient créés de nombreux foyers de lumière ; ils s'étendraient de plus en plus et répandraient en peu de temps dans nos départements viticoles les connaissances théoriques et pratiques. Les éléments de la science seraient fixés et la voie du progrès tracée avec méthode et certitude ».

L'instauration de la République en 1870 ne change pas la politique suivie par l'État en la matière. Dès 1872, le ministre de l'Instruction publique invite les Préfets à se soucier du développement de cet enseignement agricole. Une enquête dans les écoles normales et les écoles primaires organisées en 1874 par le ministre conduit au constat que dans 71 départements, il n'existe ni professeur d'agriculture, ni professeur d'horticulture.

Le ministre va alors concentrer son action sur la création de postes de professeurs départementaux d'agriculture. Il met en place, le 28 janvier 1874, une nouvelle commission « chargée de l'étude de toutes les questions se rattachant à l'organisation de l'enseignement agricole dans les écoles normales et les écoles primaires ». Gossin, professeur d'agriculture, s'y retrouve aux côtés de membres de l'Assemblée nationale, de directeurs de l'administration, d'un inspecteur général de l'agriculture, Boitel et du directeur de la Gazette des campagnes, Hervé.

La Commission déclare qu'elle « attend, avec raison, de bons résultats de l’institution de professeurs départementaux, dont l’enseignement, sous forme de conférences, s’adresse aux adultes, et, dans ses allures nomades, va chercher l’auditeur sur place, au lieu de l'attendre patiemment et quelquefois inutilement dans les amphithéâtres des grands centres de population […] ».4 Le temps a, en effet, conduit les professeurs départementaux à trouver des formules adaptées à la nature de l’activité agricole, et, outre leur enseignement à l’école normale, ils circulent dans leur département pour s’adresser aux agriculteurs.

La Commission juge donc indispensable la création de professeurs départementaux d'agriculture « chargés non seulement des leçons d'agriculture et d'horticulture à l'école normale du département, mais encore des conférences agricoles à l'usage des cultivateurs du département ; ils donneraient même, au besoin, un enseignement du même ordre dans les établissements d'instruction publique du chef-lieu ». Ayant ainsi deux tâches fondamentales : former les instituteurs et former les agriculteurs, ils doivent relever à la fois du ministère de l’Instruction publique et du ministère de l'Agriculture. La création de la chaire serait subordonnée à la demande du Conseil général et à l'engagement de celui-ci de garantir au futur professeur une indemnité annuelle pour frais de tournées.

Le ministre de l'Instruction publique approuve les propositions et, par une circulaire du 17 octobre invite les Préfets à recueillir l'avis des Conseils Généraux. Il souligne qu'il s'agit d'accomplir « une œuvre éminemment utile et moralisatrice en favorisant, de tout votre pouvoir, la diffusion des connaissances agricoles dans les écoles rurales ». Il convient donc qu'à l'école normale, les futurs instituteurs puissent bénéficier d'un enseignement théorique et pratique. Et la difficulté est grande, car « le professorat agricole n'est nullement organisé dans notre pays ». Les maîtres adjoints des écoles normales ont certes fait preuve de bonne volonté, mais « il leur a manqué, il leur manque encore ces connaissances spéciales, techniques, sans lesquelles le professeur ne peut donner ni de l'intérêt à ses leçons, ni de l'autorité à sa parole. On n'apprend pas l'agriculture dans les livres ».

Bien évidemment, il existe des personnes disposant de ces compétences, et notamment des « agriculteurs de mérite », mais « personne ne vise au professorat agricole, pour cette raison toute simple que l'institution n'existe pas ». Afin de remédier à une situation aussi fâcheuse, le ministre indique qu'en accord avec son collègue de l'Agriculture, il va demander à l'Assemblée de donner aux deux ministères les crédits budgétaires permettant de « rémunérer convenablement les professeurs ». Les deux ministres se déclarent prêts à payer le traitement de ces professeurs, chaque fois qu’un Conseil général aura demandé la création d’une chaire, et s’engagera à payer une indemnité de déplacement.

 

Dès le 4 janvier 1875, Félix Foëx, ingénieur agricole, chef de travaux de chimie à l'École nationale d'agriculture de Montpellier, est nommé, par le ministre de l'Instruction publique, professeur d'agriculture à l'école normale primaire d'Auxerre (Yonne) ; le 9 janvier, le ministre de l'Agriculture le nomme titulaire de la chaire d'agriculture du département. A la fin de l'année, on compte quatorze chaires d'agriculture, quatre chaires d'arboriculture, une de viticulture, une de zoologie agricole et sept de chimie agricole, la majorité d'entre elles sont annexées à une école normale.5

La circulaire d’octobre 1874 donne, certes, un nouvel essor à l’implantation des chaires, mais la procédure de recrutement prévue s'avère lourde et complexe, comme le montre l'exemple de la Côte d’Or. Dans ce département, le Conseil général donne son accord dès le 19 décembre 1874, mais un an plus tard le ministère n'a pas encore organisé le recrutement. Le 28 juin 1876, le ministre de l'Agriculture et du Commerce, Teisserenc de Bort, ayant reçu une candidature transmise par le Préfet, lui précise qu'afin d'être à même d'effectuer un bon choix, le mieux serait de mettre la chaire au concours. Et il propose au Préfet de constituer une commission composée de conseillers généraux, de plusieurs présidents de Comices agricoles et du directeur de l'École normale de Dijon. Cette commission pourra faire une première sélection des candidats à partir de leurs dossiers, avant d'éventuellement convoquer ceux qui auront été retenus. Au cours d'une première réunion, la commission écarte quatre des treize candidats, puis, le 16 octobre 1876, procède au classement. C’est M. Courtois, ingénieur agricole, de Châtillon-sur-Seine (Côte-d’Or), ancien élève de Grignon, qui est mis au premier rang, à l'unanimité. Ce n'est que le 1er mai 1877 que le ministre de l'Agriculture et du Commerce le nomme professeur départemental.

Il a donc fallu deux ans et demi pour que la demande du Conseil Général de Côte d'Or aboutisse à la nomination d'un professeur départemental d'agriculture !

Une cause plus directe de cette lenteur est l'insuffisance des crédits ministériels, ceci explique qu'à la suite de la circulaire d'octobre 1874, les créations de chaires se fassent lentement : trois en 1875 (Haute-Marne, Pyrénées-Orientales et Yonne), six en 1876, cinq en 1877, sept en 1878 et douze en 1879. A cette date, 42 départements ont donc un professeur départemental d'agriculture.

Mais, l'explication par le manque de crédits d'État n'est cependant pas suffisante, en effet, dans certains cas, le département ne fait guère preuve d'enthousiasme. Ainsi, dans la Meuse en 1875, le Conseil général demande aux sociétés d'agriculture de présenter leurs observations sur la création d'un emploi de professeur départemental d'agriculture et sur leur participation aux dépenses engagées pour les déplacements, sur les quatre sociétés du département une seule, celle de Montmédy, apporte son appui au projet et s'engage à régler le quart de l'indemnité de déplacement. Les trois autres refusent nettement, et la société d'agriculture de Commercy affirme que le journal Le cultivateur de la Meuse publié par les quatre sociétés, pourra être cette « chaire nomade » car il ouvre ses colonnes à tous les cultivateurs soucieux de la prospérité de l'agriculture et qu'il est lu dans tous les foyers agricoles. Ce n'est qu'en 1882 que le département se préoccupera de recruter un professeur d'agriculture.6

L’enseignement agricole départemental a été délaissé après le décret de 1848, pourquoi y a-t-il une nouvelle orientation en sa faveur après 1874 ? Incontestablement parce qu’il apparaît, aux yeux des dirigeants de la Troisième République comme un moyen privilégié pour conquérir l’appui des agriculteurs. C’est un retour aux idées défendues par Carnot en 1848 : former les agriculteurs à l’école primaire d’abord.

Pendant que les chaires s'implantent lentement, les services des deux ministères concernés préparent un projet de loi afin d'institutionnaliser cette forme d'enseignement. De leur côté, les professeurs départementaux cherchent à améliorer leur statut et à accroître leur rôle. Le 3 octobre 1878, treize d’entre eux se réunissent à Paris afin de débattre du projet de loi sur l’enseignement départemental de l’agriculture qui vient d'être présenté. A l’unanimité, ils demandent à ce que leur traitement soit versé par le seul ministère de l’Agriculture.7 Ils se réunissent à nouveau le 15 février 1879, afin de se constituer en Société, et débattent alors du projet de loi avec les rapporteurs du texte au Sénat et à la Chambre des députés et avec des responsables agricoles (Société des Agriculteurs de France).

C'est le 14 mars 1879 que la Chambre des députés examine le projet de loi, assez profondément remanié par la commission ad hoc. Plusieurs points sont précisés au cours de deux séances, le 14 et le 25 Mars.8

Il s'agit, d'abord, de savoir dans quel délai chaque département devra être doté d'une chaire d'agriculture et d'horticulture, ce qui est lié à la possibilité de recruter la cinquantaine de nouveaux professeurs nécessaires. La commission propose de fixer l'échéance à deux ans. La discussion est vive, car pour certains députés, seuls des ingénieurs sortis de l'Institut national agronomique sont aptes à exercer de telles fonctions, et compte tenu des effectifs de diplômés de l'I.N.A. dont « le petit nombre seulement fera des professeurs », il faut au moins six ans pour assurer le recrutement complet. La commission, pour sa part, considère que les professeurs peuvent être également recrutés parmi les anciens élèves des écoles départementales d'agriculture et des fermes-écoles et que, par conséquent, le recrutement est possible en deux ans. Les députés, dans leur majorité, préfèrent accorder un délai de six ans.

En ce qui concerne les modalités du recrutement, le principe du concours est admis par tous, l'expérience réalisée depuis 1876 en ayant souligné les avantages. La composition du jury est précisée dans la loi, y sont introduits trois agriculteurs choisis parmi les membres des associations agricoles du département, deux professeurs, de chimie ou de physique, et de sciences naturelles appartenant à l'enseignement supérieur agricole ou à l'université et un professeur de médecine vétérinaire, car, jusque là, « l'élément scientifique est complètement négligé ». Le jury de neuf membres est présidé par un Inspecteur général d'Agriculture et comprend en outre, l'Inspecteur d'Académie et un Conseiller général. Par ailleurs, le concours sera organisé par chaire afin « d'imposer aux candidats [...] d'étudier avec soin la culture spéciale à chaque région de France », ce sera aussi « le moyen d'encourager à prendre part au concours les agriculteurs locaux ».

Un débat animé a lieu à propos des tournées que le professeur doit effectuer dans le département. En effet, la loi prévoit que les frais en sont supportés par le Conseil général et une partie des députés en conclut que c'est à celui-ci de décider de l'opportunité de tels déplacements. Le rapporteur rappelle que ces tournées font partie des missions que doit assurer le professeur et le Conseil général doit obligatoirement voter un crédit à cet effet. Il peut uniquement en moduler le montant. La droite de la Chambre des députés s'élève contre ce qu'elle considère comme un empiétement sur les droits des Conseils généraux, mais le projet de la commission est adopté.

Enfin, la commission reprend le vœu des professeurs départementaux tendant à ce que leur traitement soit à la charge du seul ministère de l'Agriculture, « dans le but de simplifier l'organisation du professorat agricole, et sans vouloir les exclure de l'autorité légitime du ministre de l'Instruction publique, à laquelle ils restent soumis en leur qualité de professeurs à l'école normale ».

Lors de la première délibération, cette proposition est adoptée sans discussion par les députés. Or, curieusement, lors du second examen de la loi, le rapporteur, sans aucune explication, a repris l'ancienne disposition de paiement par les deux ministères, et l'article ainsi formulé est adopté sans discussion. La loi institue donc un fonctionnaire dont le traitement est payé, par moitiés, par deux ministères, une originalité certaine !

 

Chaires départementales d'agriculture

Département

Nom des professeurs

Année de création

Anciennes chaires

Gironde

Haute-Garonne

Doubs

Rhône

Aveyron

Finistère

Loire-Inférieure

Oise

Somme

Meurthe-et-Moselle

Côtes-du-Nord

Corse

Petit-Lafitte

Noulet

Bonnet

Niviére

Lefèvre

Olive

?

Gossin père

Thuilliez

?

Vallet

Massini

1837

1839

1839

1840

1841

1843

1844

1848

1849

1849

1872

1873

Chaires créées en application de la circulaire de 1874

Yonne

Haute-Marne

Pyrénées orientales

Mayenne

Cher

Basses-Pyrénées

Marne

Vaucluse

Vienne

Seine-et-Marne

Loiret

Vienne (Haute)

Jura

Vendée

Côte d’Or

Landes

Tarn-et-Garonne

Haute-Saône

Aube

Isère

Savoie

Deux-Sèvres

Hautes-Pyrénées

Nièvre

Loir-et-Cher

Sarthe

Ain

Vosges

Lot-et-garonne

Ariège

Loire

Tarn

Foëx

Sauvage

Labau

Rivière

Franc

Dejernon

Kirgener de Planta

Coste

Bosquillon

Gassend

Duplessis

Vassilière (F.)

Gobin

Vassilière (L.)

Magnien

Duffourc-Bazin

Dubreuil

Bourgeois

Dupont

Rouault

Perrier de la Bâtie

Garola

Jacomet

Mancheron

Tanviray

Launay

Degrully

Duroselle

De l'Ecluse

Soula

Grandvoinnet

Paul Albert

1875

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1876

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1877

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1878

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1879

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Les professeurs se retrouvent à nouveau le 1er janvier 1880, la loi étant votée, et sont alors vingt-et-un adhérents à la société, soit la moitié des professeurs en poste. A cette occasion, ils demandent à bénéficier, comme les instituteurs, d’une réduction sur les chemins de fer, l’indemnité versée par le Conseil général ne s’appliquant qu’aux déplacements pour les conférences.

Ce n’est donc que le 16 juin 1879 que la loi va enfin donner un statut à cette forme d’enseignement et de vulgarisation agricole qui a vu le jour 42 ans plus tôt !

 

1 Charmasson, Thérèse ; Lelorrain, Anne-Marie et Ripa, Yannick. L’enseignement agricole et vétérinaire de la Révolution à la Libération. Textes officiels avec introduction, notes et annexes. Paris, INRP - Publications de la Sorbonne, 1992. CXLV + 746p. ; p. LXXIII – LXXIV.

2 Sagnier, Henri. « L'enseignement spécial de l'agriculture ». In : BUISSON, F., Ed. Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire. Paris, Hachette, 1887, I, 1, Article : « Agriculture ( Enseignement de l' ) », p. 31-38.

3 Société des Agriculteurs de France. Compte-rendu des travaux du Congrès viticole de Beaune, 8-10 novembre 1869. Beaune - Paris, Librairie Batault-Morot – Librairie Agricole, [1870], 334 p. ; p. 95-96.

4 Journal d'Agriculture Pratique, Volume 2, 1874, p.574.

5 Heuzé, Gustave. La France agricole. Paris, Imprimerie nationale, 1875. p. 64.

6 Prudhomme, A. Historique de l'enseignement agricole dans la Meuse. Bar-le-Duc, Imprimerie Constant, 1897, 76 p. ; p. 55-56.

7 Journal d'Agriculture Pratique 1880, n° 7, 12 février, p.246.

8 Journal Officiel – Débats de la Chambre des Députés. 16 mars 1879, débats en première lecture, p. 2117-2121 ; 22 mars 1879, « Rapport de la commission chargée d'examiner le projet de loi », p. 2324-2327 ; 26 mars 1879, adoption de la loi en deuxième lecture.

Organisation et fonctionnement

La loi du 16 juin 1879, relative à l'enseignement départemental et communal de l'agriculture prévoit que dans le délai de six ans, chaque département sera doté d'une chaire « d'agriculture », et non « d'agriculture et d'horticulture » comme le prévoyait le projet. Son programme d'enseignement comprendra toutes les branches de l'exploitation agricole, et plus spécialement les cultures de la région.

Les professeurs, recrutés par concours, sont nommés par arrêté concerté entre le ministre de l'Agriculture et celui de l'Instruction publique. Ils sont chargés de cours à l'école normale primaire, près de laquelle ils doivent, autant que possible, avoir leur résidence ; ils donnent, s'il y a lieu, des leçons dans d'autres établissements d'instruction publique ; ils assurent des conférences agricoles dans les communes du département, aux instituteurs et aux agriculteurs. Les professeurs d'agriculture en exercice ne sont pas soumis aux épreuves d'un nouveau concours.

Enfin, la loi stipule que « Trois ans après l’organisation complète de l’enseignement de l’agriculture dans les écoles normales primaires, les notions élémentaires d’agriculture seront comprises dans les matières obligatoires de l’enseignement primaire ».

Un décret portant règlement d'administration publique, publié un an plus tard, le 9 juin 1880, précise les modalités de recrutement ainsi que les attributions et obligations du professeur départemental.

Le concours de recrutement est ouvert, sans conditions de diplôme, aux Français de plus de 25 ans. Il comprend plusieurs types d’épreuves :

- une composition écrite, rédigée en trois heures, sur une question d'agriculture, de zootechnie ou d’économie rurale,

- une leçon d’une heure au moins, en forme de conférence faite pour des agriculteurs, sur un sujet intéressant l'agriculture ou les industries agricoles du département. Le candidat dispose de trois heures de préparation, sans document ni communication,

- une leçon d’une heure au moins sur une question du programme de l’école normale primaire, après vingt-quatre heures de préparation libre,

- une épreuve pratique sur la chimie et l’emploi du microscope,

- une épreuve pratique sur le terrain ou dans une exploitation agricole : maniement des machines agricoles ; appréciation des terres, évaluation des récoltes ; animaux, cultures, mauvaises herbes ; bâtiments ruraux, etc.,

- une épreuve pratique sur l’arboriculture, et « telle autre matière que le jury jugera à propos de choisir »,1

- en outre les diplômes, travaux et publications sont notés.

Pour être reçu, le candidat doit avoir obtenu la moyenne à chaque épreuve, et, sur l'ensemble des épreuves les deux tiers du maximum total des points. Incontestablement, le concours doit permettre de recruter des professeurs possédant de solides connaissances scientifiques, mais ayant également une bonne expérience pratique de la production agricole.

Les attributions du professeur départemental comprennent :

1) L’enseignement agricole à l’école normale primaire et, s’il y a lieu, dans les autres établissements d’instruction publique. Le programme en est arrêté par le ministère de l’Instruction publique après avis de l’Agriculture. Le cours s’adresse aux élèves de seconde et troisième années, à raison de deux leçons par semaine, complétées par un exercice pratique ou une excursion agricole ;

2) Les conférences agricoles dans les campagnes dont le programme est arrêté chaque année par le ministre de l’Agriculture. Le professeur doit assurer au moins vingt-six conférences par an, dans des localités choisies par le Préfet. Il fait un compte rendu annuel de ces conférences pour le ministre de l’Agriculture et pour le Conseil général ;

3) Les travaux ou missions dont il peut être chargé par le préfet du département ou le ministre de l’Agriculture.

Ce texte indique que les fonctions du professeur départemental prennent de l'ampleur. Il devient un chargé de mission au service du préfet et du ministre, en plus de son rôle de professeur et de conférencier. Ceci souligne l'importance accordée à l'agriculture dans le développement national, sur le plan économique, mais aussi sur le plan politique.

Le 15 janvier 1881, le ministre de l'Agriculture et du Commerce, P. Tirard, adresse une circulaire à chaque professeur départemental. Ce texte donne des indications précises sur les tâches à effectuer et sur la signification du rôle du professeur auprès des agriculteurs.

En tant que conférencier, son rôle est « d’éclairer les cultivateurs » en les tenant « au courant des découvertes modernes et des inventions nouvelles d’une application économique et avantageuse, de façon à ne rien leur laisser ignorer de ce qu’ils ont intérêt à savoir et à les entraîner dans le mouvement général du progrès auquel ils participent trop peu en raison de leur isolement ». Il s'agit de les amener à transformer les procédés culturaux, l'alimentation des animaux, à mieux utiliser les engrais, à bien choisir les semences, à combattre les mauvaises herbes et les parasites. Le ministre souligne qu'avec de telles conférences : « vous développerez en eux l’amour du progrès et cet esprit d'initiative qui fait qu’on attend pas tout du pouvoir et du temps, mais beaucoup de soi-même ».

Afin de gagner la confiance des agriculteurs, le professeur devra rester « sur le terrain des améliorations pratiques, des opérations expérimentées et d'un intérêt immédiat ». Les agriculteurs sont « des praticiens qui ont pour eux le savoir que donne la tradition, c'est à dire l'observation lente et patiente des faits, de génération en génération ». Il s'agit donc de faire preuve d'une « grande prudence dans les questions de théorie », de ne s'appuyer que sur « des vérités bien reconnues et des principes nettement posés par la science », de n'exposer que « des faits parfaitement établis ». Le langage sera « clair, simple, dénué de toute expression qui ne serait pas bien compréhensible par tous [les] auditeurs », afin que le professeur joue son rôle de « vulgarisateur du progrès ». Le recours aux démonstrations pratiques, avec l'appui des agriculteurs et des associations agricoles, est vivement conseillé.

Le professeur doit assurer au moins 26 conférences par an, mais le ministre l'encourage à dépasser ce nombre chaque fois que la nécessité s'en fera sentir, dans le cas d'intempéries catastrophiques, de lutte contre des parasites, etc. C’est sous réserve de l’accord du préfet et du ministre que le professeur départemental établit chaque année son itinéraire et son programme de conférences.

En plus de ces tâches, le professeur « doit fournir son concours au Préfet pour tous les renseignements intéressant l’agriculture du département », ainsi qu’exécuter pour le ministère des « travaux spéciaux ». Le professeur départemental est alors « un inspecteur départemental chargé de tenir l’Administration au courant de la situation agricole et de la renseigner sur l'état des récoltes comme sur les besoins des populations rurales ». Enfin, le professeur doit fournir une « collaboration active et dévouée » aux associations agricoles du département.

Le ministre conclut la circulaire en indiquant « qu'en instituant les chaires départementales, le Gouvernement a voulu porter la lumière jusqu'au cœur des campagnes et faire concourir à l'œuvre poursuivie le personnel des professeurs [...] ». Cette politique cherche à susciter les efforts des agriculteurs pour assurer la satisfaction complète des besoins de la consommation nationale.

 

En ce qui concerne l'autre volet des activités du professeur départemental, à savoir la formation des instituteurs, une commission a été créée en 1879 par le ministre de l'Instruction publique pour examiner l'état de l'enseignement des sciences physiques et naturelles, dans la perspective de l'application de la loi du 16 juin 1879. Après avoir enquêté dans plus de cent écoles normales, la commission a dressé un bilan soulignant que le cours d'agriculture ne profite sérieusement aux élèves-maîtres que dans seize écoles, et formulé des propositions dont certaines seront reprises par le ministre.2

La commission constate que ce qui manque à la majorité des professeurs départementaux « c'est le talent du professeur, c'est l'art de composer une leçon, de la rendre intéressante, pour un auditoire de jeunes gens ». Il faudrait donc que dans les concours de recrutement, on tienne compte des aptitudes pédagogiques des candidats. « Pour un professeur, il ne suffit pas de savoir, il faut savoir enseigner » dit le rapport. D'autre part, des moyens suffisants doivent être dégagés pour assurer les travaux pratiques et les excursions.

Ce qui apparaît également à travers les recommandations de la commission, c'est le peu d'empressement des professeurs départementaux à assurer les cours à l'école normale, ils sont souvent en retard, voire absents. La commission demande, en conséquence, qu'un contrôle soit exercé et « que le professeur d'agriculture soit astreint à signer un registre de présence toutes les fois qu'il vient à l'école, à indiquer sommairement sur le registre le sujet de la leçon qu'il va faire et de l'épreuve pratique qu'il va diriger ». En fait, très sollicité par les activités auprès des agriculteurs, le professeur départemental est moins disponible pour assurer un enseignement dont les finalités ne sont pas claires.

En application du décret du 9 juin 1880, le ministère de l'Agriculture élabore un plan général du cours d'agriculture et d'horticulture pour les écoles normales, il comprend 90 leçons d’une heure, réparties sur deux semestres d’hiver, à raison de deux heures par semaine, plus des visites et travaux pratiques. La leçon d'introduction en précise la conception : « Le but du cours n'est pas d'apprendre à ceux qui le suivent le métier de cultivateur », son objet est d'étudier le phénomène de la vie des plantes cultivées et des animaux domestiques, et de faire connaître les conditions de leur développement et de leur amélioration. L'instituteur assure la diffusion des principes fondamentaux régissant la production végétale et animale. Il « doit inspirer le goût de la campagne aux enfants, en les intéressant aux choses de la nature […]. Il doit semer de bonnes idées, de façon que l’enfant, quand il sera devenu homme, comprenne mieux son métier, raisonne mieux ses opérations et améliore ses procédés ». Il faut en effet rappeler aux élèves « l’importance du plus petit progrès en agriculture »; c’est ainsi « qu’une économie d’un centime sur la ration journalière de nos moutons, par une meilleure préparation de l’aliment ou par l’amélioration de la machine animale de façon à lui permettre de tirer un meilleur parti de ses fourrages, donnerait à la culture française un bénéfice annuel qui pourrait se calculer par centaines de millions de francs, en sus de ce qu’elle réalise ».

Mais le Conseil supérieur de l'Instruction publique considère le programme proposé beaucoup trop important et ne l'adopte pas. Il tient à rappeler que les écoles normales ne sont pas des instituts agronomiques [sic]. L'enseignement doit être « sobre et clair, appuyé sur la visite des fermes les mieux tenues du voisinage, sur quelques travaux de laboratoire et sur de fréquentes applications soit dans le jardin, soit dans le champ d'expériences de l'école ».3

A l'évidence, deux orientations existent : pour les uns, l'École rurale doit assurer un véritable enseignement agricole, pour les autres, l'instituteur doit seulement préparer de futurs auditeurs pour le professeur d'agriculture en soulignant l'intérêt du progrès en agriculture, et prêter son concours à la conduite des champs de démonstration pour les agriculteurs.

En résumé, le professeur départemental d’agriculture est chargé de créer les conditions de la diffusion du progrès en agriculture, d’une part en préparant les instituteurs ruraux à donner quelques connaissances fondamentales aux futurs agriculteurs ; d’autre part, en informant les agriculteurs par des conférences et en étant leur « conseiller technique ». Par ailleurs, c’est un collecteur d’informations et un chargé d’études pour l’Administration. Le ministère de l’Agriculture devient d’ailleurs une administration autonome le 14 novembre 1881.

 

Les réalisations

Après le vote de la loi, l'installation des chaires départementales est rapide, et en 1891-1892, soit dix ans après la mise en œuvre des textes réglementaires, il y a 91 professeurs sur le territoire métropolitain.4 Le département du Var en compte deux, celui de la Seine-Maritime quatre, le service existant avant 1879 ayant été maintenu ; installés à Rouen, ces quatre professeurs assurent respectivement l'enseignement de la chimie, de l'agriculture, de la zootechnie et de l'arboriculture.

L'origine des professeurs s'est modifiée depuis les années 1840, la plupart, 84 sur 90, sont des diplômés de l'enseignement supérieur. Il n'y a qu'un ancien élève d'école pratique, Louis Belle, issu de l'école de la Brosse dans l'Yonne et en poste dans les Alpes-Maritimes. En outre, trois anciens instituteurs exercent dans la Marne, la Haute Savoie et la Somme. La situation dans ce dernier département est d'ailleurs originale puisque Henri Raquet, instituteur nommé en 1877, succède à Thuilliez, ancien professeur à l'école normale d'Amiens, nommé dès 1849, et qu'il sera remplacé en 1901 par un autre ancien instituteur, Jourdain, qui avait été chargé des cours d'histoire naturelle à l'École pratique d'agriculture du Paraclet.5

Les autres professeurs départementaux sont diplômés de Grignon (22), de Grandjouan (22), de l'Institut National Agronomique (19), de Montpellier (8), de la Saulsaie (4) ; 4 sont vétérinaires, 2 sont diplômés ès sciences de l'Université, 2 sont docteurs en médecine, enfin le professeur d'agriculture du Nord est sorti de l'Institut d'Agriculture de Gembloux en Belgique. Contrairement aux espoirs de certains, les exploitants agricoles n'ont pu accéder à cette fonction professorale. Rien d'étonnant à cela, si l'on observe la nature du concours de recrutement et la composition du jury.

Cette même année 1891-1892, les professeurs d’agriculture ont assuré des cours dans 84 écoles normales,6 avec en moyenne 49 leçons dans l’année et 21 applications devant 30 élèves. Au total, 2 503 élèves-maîtres ont bénéficié de cet enseignement. Mais celui-ci n’intervient pas dans l’examen du Brevet supérieur et il n’est pas certain que l’intérêt des élèves instituteurs soit toujours très élevé. Les professeurs départementaux protestent d’ailleurs contre le fait que leurs cours ne soient pas sanctionnés.

Chaque professeur a fait en moyenne 31 conférences, dépassant ainsi le minimum officiel de 26 ; chaque conférence a en moyenne 115 auditeurs, les moyennes extrêmes allant de 23 à 220. En effectif réel, les extrêmes sont encore plus accusés, de 6 à 850 (dans la Vienne), six nouveaux professeurs n'ont fait aucune conférence et un poste n'est pas encore pourvu, après un décès, ce qui conduit à estimer à 300 000 le public touché lorsque tous les professeurs sont en fonction. L'impact est donc incontestable, mais il faut rappeler qu'il y a à cette époque environ 3 millions d'exploitants agricoles . . . Ce sont donc, moins de 10% des agriculteurs qui ont assisté à ces conférences.

Outre leurs fonctions dans les chaires départementales, certains professeurs départementaux assurent la direction d’écoles pratiques. Un arrêté du 18 septembre 1883 nomme le directeur de Grandjouan, professeur départemental de la Gironde et le remplace à la tête de l’école par le professeur départemental d’Oran.

Les moyens dont disposent les professeurs sont renforcés en 1885 avec l'institution des « champs de démonstration ». C'est le ministre de l'Agriculture, Pierre Gomot, qui par une circulaire du 19 décembre 1885 invite les professeurs à organiser ces champs.7

Le ministre souligne que le gouvernement de la République a fait de nombreux efforts pour « hâter les progrès agricoles », grâce à divers moyens, encouragements, subventions, réorganisation de l'enseignement agricole, multiplication des écoles, stations agronomiques, etc. Mais « nous sommes en début de notre tâche. Le cultivateur français n'en est encore qu'aux petits rendements, puisque la production n'est guère que de 77 hectolitres de grains par laboureur et par an, tandis que, dans des pays voisins, elle est de 86 hectolitres et atteint même 190 hectolitres ! ». Constatant que passer de 77 à 86 hectolitres ne représente qu'un accroissement de 11 %, ce qui est « peu de chose », Pierre Gomot note que cette augmentation donnerait « une plus-value énorme », de 150 à 160 millions de francs pour le froment seul. Ceci doit encourager les agriculteurs et inspirer confiance dans l'avenir du pays.

Afin de diffuser le progrès, il importe de « donner des exemples de manière à frapper l'esprit du cultivateur et de lui faire toucher du doigt ce qu'on peut attendre de l'application des découvertes aujourd'hui pleinement sanctionnées par la pratique. Voilà pourquoi, je vous invite, après vous être bien pénétré des conditions propres à la culture de chaque district agricole de votre département, à organiser des champs de démonstration où vous ferez voir les résultats des améliorations que vous proposerez d'accomplir. Ces champs de démonstrations devront être aussi accessibles et aussi en vue que possible : ils seront établis dans le voisinage des localités, sur le bord des chemins les plus fréquentés et seront signalés par des écriteaux mentionnant la nature des essais, de façon que les cultivateurs puissent les avoir continuellement sous les yeux et soient à même de se rendre compte, par eux-mêmes, et sans efforts, des avantages que les moyens mis en œuvre leur offrent ».8

Il s'agit de « vulgariser les vérités reconnues et les faits parfaitement acquis ». Les risques de pertes financières étant minimes, le ministre considère qu'il sera facile aux professeurs d'agriculture d'obtenir des agriculteurs la disposition de parcelles de terres, préparées convenablement « et cela sans dépenser, puisque le possesseur du champ aura la plus-value de production résultant des opérations ». De même, des agriculteurs mettront à disposition des locaux d'élevage, pour présenter les meilleures méthodes d'alimentation, d'amélioration des animaux, de fabrication du beurre et du fromage. Les fabricants de matériels prêteront outils et machines et « les associations agricoles s'empresseront, sans aucun doute, de vous donner leur concours pour la main-d'œuvre et les frais accessoires ».

Après avoir ainsi invité les professeurs départementaux à solliciter des aides diverses, le ministre ajoute « quand cela sera nécessaire, je ne refuserai pas, de mon côté, de vous venir en aide pour les champs de démonstrations que vous voudrez établir, soit qu'il s'agisse de semences et de plantes difficiles à acquérir, soit d'engrais commerciaux à appliquer ».

Le manque de moyens du ministère de l'Agriculture pour favoriser la diffusion des connaissances apparaît criant. « C'est avec de tels moyens pitoyables que la France a travaillé au progrès de son agriculture » s'indigne Michel Augé-Laribé.9 De fait, les départements et les associations agricoles apportent très vite leur appui à l'installation de ces champs et le Parlement ouvre un crédit spécial dès 1886.

En 1891, il y a environ 2 800 champs soit en moyenne 38 par département, représentant 17,40 ha, soit 46 ares par champ. Mais, là encore, ces moyennes recouvrent des grandes différences : 305 champs pour 130 ha en Haute Marne, soit en moyenne 42 ares par champ mais seulement 4 champs, pour 1,48 ha, soit 37 ares en moyenne dans l'Indre et 5 champs, pour 1 ha dans la Somme, soit 20 ares en moyenne.

Certains départements refusent de voter des crédit pour l'établissement de ces champs ; ils sont 7 dans ce cas en 1891, à savoir les Basses-Alpes, les Alpes-Maritimes, la Corse, la Drôme, la Lozère, la Nièvre, la Haute Vienne. Dans la Meuse, ce sont les sociétés agricoles départementales qui ont la responsabilité des champs et les Comices dans les Deux-Sèvres.

Par une nouvelle circulaire aux préfets, en date du 24 décembre 1885, le ministre de l'Agriculture demande que soient établi des « champs d'expérience et de recherche ». Or, dans la circulaire publiée cinq jours plus tôt, le ministre indiquait qu'il « n'est pas question » pour les professeurs de créer des champs d'expériences ou des établissements d'expériences car ils « exigent des ressources de temps et de laboratoire qui peuvent vous faire défaut. D'un autre côté, ils demandent, pour être bien conduits, des dépenses importantes que le budget actuel ne saurait supporter ». En peu de temps, le ministre a trouvé une solution : c'est « l'intervention combinée du conseil général et du gouvernement » et l'expérimentateur sera … le professeur d'agriculture.

Les professeurs disposent donc de champs d'expériences, ou champs d'essais où ils étudient l'adaptation de cépages, de variétés de plantes. Ils sont au nombre de 567 dans 60 départements seulement, soit 9 par département en moyenne, pour une surface totale moyenne de 4 ha 34.

Afin de compléter l’action des professeurs départementaux, le ministère de l’Agriculture, par un arrêté du 10 mars 1893, institue les professeurs spéciaux d'enseignement agricole secondaire et primaire installés dans les arrondissements. Ils sont souvent appelés, d’ailleurs, professeurs d’arrondissement.

Des professeurs spéciaux d'agriculture ont été installés avant même la parution de ce texte réglementaire. La première chaire spéciale est installée en 1874, à Limoges, le titulaire assurant des conférences horticoles dans le département ; la seconde l'est, en 1884, à Manosque (Basses Alpes) auprès du collège.

Ces professeurs sont recrutés par un concours comparable à celui des professeurs départementaux, mais réservé aux diplômés de l’enseignement supérieur agricole ou vétérinaire. Ils sont placés sous le contrôle et l'inspection du professeur départemental, qui est chargé d'examiner, et de modifier au besoin, les programmes de leurs cours et conférences, et d'adresser un rapport au ministre sur la manière dont ils s'acquittent de leurs fonctions.10

Le professeur spécial assure deux tâches particulières :

1° - faire un cours d'agriculture aux élèves des deux dernières années d’études de l’école primaire supérieure ou du collège de sa résidence, à raison de deux leçons par semaine et par division ;

2° - donner des conférences « ou mieux, des petits cours d’adultes » dans quelques communes de sa circonscription, à raison d’une conférence par semaine, excepté durant la période des grands travaux. Ces cours ont lieu le soir en hiver et le dimanche après-midi l’été. Le professeur spécial assure donc directement la formation des futurs agriculteurs.

Dans les établissements d'enseignement, il instruit des jeunes gens qui « pour la plupart » deviendront agriculteurs. Le cours, la première année, comporte l'étude de la production végétale (agriculture et horticulture) et la deuxième année, celle de la production animale (zootechnie), de l'économie et de la comptabilité rurales. L'enseignement est appuyé par de nombreuses applications et des excursions dans les environs.

Il s'agit ainsi de « professionnaliser, dans une certains mesure, l'enseignement de nos écoles primaires supérieures et de nos collèges ruraux, que l'on ne voit, que trop souvent, péricliter et succomber, faute d'un enseignement approprié aux besoins de la grande majorité de leurs élèves ».11

En ce qui concerne les conférences, le professeur spécial doit assurer « un petit cours complémentaire » comprenant plusieurs séances. « Le professeur spécial instruit les agriculteurs, le professeur départemental les renseigne ».12 L'objectif est d'aider les jeunes agriculteurs à maintenir à jour leurs connaissances, et de les préparer ainsi à suivre les conférences du professeur départemental. Il apparaît que les cours d'adultes ont un succès limité, et, bien souvent, les professeurs spéciaux ne sont « qu'une sorte de doublure des professeurs départementaux ». Ce type d'enseignement existe alors en Allemagne et en Belgique, sous le nom de Cours publics, d'Enseignement d'hiver ou d'Écoles de perfectionnement, qui connaissent un grand succès et sont même obligatoires dans plusieurs États allemands de la sortie de l'école au départ pour le service militaire.

En 1890, il y a 26 professeurs spéciaux et, le recrutement s’accélérant, ils sont 70 en 1893, mais sont encore absents dans 22 départements. En outre, 31 chaires sont annexées à des établissements d’enseignement divers (Ecole normale, lycée ou… Sorbonne).

En 1893, il y a donc au total 192 professeurs chargés de diffuser des connaissances agricoles dans le pays, sous des formes variées ; cinq ans plus tard, ils sont 256. Cet effectif montre l'importance que les gouvernements successifs ont accordé à cette formule d'enseignement agricole « de masse ». En faisant l’hypothèse que chacun d’eux touche autant d’agriculteurs que les professeurs départementaux en 1892, soit 3 450 en moyenne, ce sont près de 900 000 exploitants qui ont pu acquérir quelques notions nouvelles ou, au moins, des informations sur les techniques et espèces nouvelles. Ceci représente environ le tiers des agriculteurs, ce qui est considérable.

 

1 « Programme du concours pour l'emploi de professeur départemental d'agriculture, 9 janvier 1886 », In : Ministère de l’Agriculture. Rapport sur l’enseignement agricole en France publié par ordre de Monsieur VIGER, ministre de l’agriculture. Paris, Imprimerie nationale, 1894. 2 tomes. 270 et 214 p. T. 1. Tisserand, Eugène. « Considérations générales et législation ». p.221-224.

2 Leblanc, René. L'enseignement agricole dans les écoles du degré primaire (garçons). Paris, Librairie Larousse, [1894], 228 p. ; p. 37-46.

3 Idem, pp. 179-181.

4 Grosjean.« Rapport et monographie des diverses institutions d'enseignement agricole ». In : Ministère de l’Agriculture. Rapport sur l'enseignement agricole en France … op. cité, T.2, p. 151-161 ; voir aussi Charmasson, Thérèse. « Le corps des professeurs départementaux d’agriculture en 1888 », In : Boulet, Michel, dir. Les enjeux de la formation des acteurs de l’enseignement agricole (1760-1945). Actes du colloque ENESAD, 19-21 janvier 1999. Dijon, Educagri éditions, 2000, 525 p. ; p. 179-187.

5 Lelièvre, Claude. « L'enseignement agricole dans le département de la Somme de 1850 à 1914 ». Revue historique, CCLXXIV/1, 1986, p. 79-141.

6 Il n'y a plus d'école normale dans les Basses-Alpes et les Hautes-Pyrénées. L'enseignement agricole n'est pas donné dans celle de la Seine.

7 Leblanc, René. L'enseignement agricole dans les écoles du degré primaire op. cité, p. 196-198.

8 Souligné par l’auteur.

9 Augé-Laribé, Michel. La politique agricole de la France de 1880 à 1940. Paris, PUF, 1950, 485 p. ; p. 129

10 Tisserand, Eugène. « Considérations générales et législation ». In : Ministère de l’Agriculture. Rapport sur l’enseignement agricole en France op. cité, T. 1, p. 44-47.

11 Grosjean.« Rapport et monographie des diverses institutions d'enseignement agricole ». In : Ministère de l’Agriculture. Rapport sur l'enseignement agricole en France … op. cité, T.2, p. 169 ; souligné par l’auteur.

12 Tisserand, Eugène. « Considérations générales et législation ». In : Ministère de l’Agriculture. Rapport sur l’enseignement agricole en France op. cité, T. 1, p.45. Souligné par l'auteur.

Par leurs conférences, les professeurs d'agriculture ont donc joué un rôle incontestable dans la diffusion de nouvelles variétés végétales, dans l'amélioration de l'alimentation et de la sélection animales, de la vinification, etc. Ils ont également vulgarisé l'emploi des engrais et, comme le relève un spécialiste, « Mesure-t-on bien ce qu'il a fallu d'efforts et d'ingéniosité pour en inculquer les bases à des esprits qui n'avaient pas la moindre notion de chimie, et pour qui la distinction entre l'azote et la potasse exigeait d'abord un effort de vocabulaire ? »1.

Le père du professeur René Dumont fut l'un de ces professeurs et le célèbre agronome témoigne de son rôle : « il a été nommé à Cambrai à la fin du siècle, 1899, et il a été professeur d'agriculture de l'arrondissement de Cambrai de 1900 à 1924. Il rédigeait tout seul "l'Agriculture du Cambrésis", l'hebdomadaire de ces paysans. Et comme son travail de professeur d'arrondissement lui laissait des loisirs, il a consacré son temps à écrire de nombreux ouvrages de vulgarisation agricole parus chez Larousse ; et on s'étonnerait aujourd'hui de voir le même homme écrire successivement "La fumure des fleurs et des arbres fruitiers", puis "La vache laitière". Personne aujourd'hui n'oserait passer d'un sujet à l'autre, mais c'était certainement un vulgarisateur qui faisait la synthèse de ce qu'on publiait dans les revues scientifiques pour les mettre à la portée des paysans. Il les a mises à la portée surtout dans le "Larousse agricole", Chancrin et Dumont ».2

Devant la multiplication des activités des professeurs départementaux et spéciaux, le ministre de l'Agriculture, Albert Viger, éprouve la nécessité de rationaliser l'action de ces fonctionnaires chargés de la diffusion du progrès agricole. Pour cela, il leur adresse, le 4 février 1899, une circulaire afin de préciser les responsabilités de chacun.3

Le professeur départemental est plus qu'un enseignant, il est « le chef du service agricole du département », il représente l'administration de l'agriculture, en étant placé sous l'autorité directe du préfet et de l'inspecteur de l'agriculture. Il a sous sa direction, les professeurs spéciaux du département. Le ministre de l'Agriculture l'invite à « être en relation avec les associations agricoles, les syndicats, de façon à permettre à tous ceux qu'intéressent les questions agricoles de trouver en [lui] un guide sûr, d'autant plus apprécié qu'il [sera] en contact plus fréquent avec les populations rurales et qu’[il se tiendra] au courant de leurs aspirations et de leurs besoins ».

En fait, depuis qu'en janvier 1881, le ministre Tirard a invité les professeurs à fournir une « collaboration active et dévouée » aux associations agricoles dans les départements, ils ont pris des initiatives pour aider les agriculteurs frappés par la crise économique.

 

Avant même le vote de la loi du 21 mars 1884 autorisant les syndicats, les professeurs suscitent la création d'associations. Au début de 1883, Jules Tanviray, professeur départemental d'agriculture du Loir-et-Cher, constatant les abus du commerce des engrais écrit : « A notre humble avis, le meilleur moyen pour les cultivateurs de se prémunir contre la fraude, c'est de se liguer contre les fraudeurs et de constituer entre eux une association syndicale rayonnant sur tout le département. Tel est le but que nous poursuivons ».4 Le 7 juillet 1883, le fonctionnaire Tanviray constitue la première association d'agriculteurs. Six mois plus tard, l'association compte 315 adhérents dans 80 communes et a déjà acheté 81 tonnes d'engrais pour 75 associés. Elle achète aussi du plâtre, du soufre pour les vignes, du sel et des tourteaux pour le bétail, du fil de fer pour les vignobles, etc.

L'exemple de Tanviray est suivi par ses collègues, en 1885 c'est Albert Vaucher qui constitue en Vendée un syndicat départemental. Puis en 1886, en Eure et Loire, Victor Garola, jeune professeur départemental impulse la création du fameux syndicat de Chartres dont il restera secrétaire général durant trente ans.5 Il s'appuie sur les grands fermiers républicains de la région pour diffuser les conseils techniques et économiques et, en retour le syndicat bénéficie de la caution de l'administration de l'Agriculture et du Préfet, ainsi que de subventions ou d'avances de fonds au profit de la Caisse régionale de Crédit agricole que les dirigeants du syndicat ont fondée.

Le syndicat de Chartres est un bon exemple du type d'organisation professionnelle agricole que le gouvernement républicain souhaite développer. Outre la fourniture de matières premières, qui correspond à ce qu'on appelle le syndicat-boutique, Garola favorise la vulgarisation agricole grâce, notamment, à la diffusion à chaque adhérent d'un bulletin d'information, à l'organisation de conférences techniques et à la création de champs d'essais. Le syndicat soutient les instituteurs assurant un enseignement agricole et organise même, à partir de 1907, un concours entre eux.

Le noyau d'agriculteurs républicains qui, autour de Garola, anime le syndicat, poursuit un triple but :

« * changer l'âme villageoise et débarrasser les paysans traditionnels de tous les éléments irrationnels de leur comportement pour mieux les adapter à leur travail et à leur rôle dans la société française.

* diffuser les techniques agricoles nouvelles parmi les petits cultivateurs afin que le progrès ne soit pas réservé aux gros fermiers.

* réunir les cultivateurs en des organisations puissantes pour mieux défendre leurs intérêts dans le cadre de la démocratie ».6

Ces idées se retrouvent chez la plupart des professeurs d'agriculture qui agissent pour rassembler les agriculteurs et les incitent à fonder des syndicats. C'est le cas en 1886 dans la Sarthe avec M. Launay, en 1887 dans la Drôme, en 1892 dans la Seine Inférieure avec Félix Laurent, en 1895 dans le Pas-de-Calais, etc. Suivant l'exemple de Tanviray et Garola, les professeurs sont souvent élus au poste de Secrétaire, de Trésorier, voire de Président du syndicat.7 Ils établissent les règlements intérieurs, rédigent les contrats types pour les marchés, organisent le service de contrôle des engrais, etc. De nombreux syndicats locaux surgissent et les professeurs vont les rassembler en fédérations départementales, ainsi dans l'Aube en 1902, dans l'Allier en 1903, dans le Lot et Garonne, ...

Bulletins et périodiques créés par les syndicats sont presque toujours rédigés par le professeur d'agriculture. Celui-ci diffuse également des brochures, des tracts sur l'utilisation des engrais, le choix des semences, du matériel. Il donne des conférences lors des assemblées générales ou des réunions de conseil d'administration.

Appréciant l'action des professeurs d'agriculture, des syndicats leur fournissent gratuitement engrais et semences pour les champs d'essais, d'autres les rémunèrent même complètement. C’est le cas en Charente-Maritime où le professeur dirige également un laboratoire d’analyses agricoles. En Saône-et-Loire, le professeur payé par le syndicat agricole et viticole de Chalon-sur-Saône en est en même temps le directeur. Le syndicat des agriculteurs de Die, dans la Drôme, subventionne le professeur spécial d'agriculture de cet arrondissement et lui fournit gratuitement engrais et semences pour un champ d’expériences. Ces exemples montrent la variété des situations selon les départements.

Il paraît donc possible d'affirmer que « c’est une conférence du Professeur Départemental d’Agriculture qui, le plus souvent, sinon dans toutes les régions, a provoqué la création des premiers syndicats ».8

C'est dire que, lorsque, en 1899, le ministre demande aux professeurs d'agriculture, qu'ils soient départementaux ou spéciaux, de gagner la confiance des populations rurales afin de mieux leur venir en aide, il s'appuie sur de nombreuses réalisations. Il tient cependant à corriger certains excès de zèle, en leur rappelant qu'ils doivent « observer la plus grande réserve dans l'exercice de [leurs] délicates fonctions, [s']abstenir de toute immixtion dans les luttes politiques, sans oublier cependant qu'[ils sont] fonctionnaires de la République et qu'[ils] lui [doivent] tout [leur] dévouement ». En matière économique ou législative, ils doivent demeurer circonspects afin de ne pas se trouver en contradiction avec l'action gouvernementale. Dans le domaine des expérimentations, ils doivent éviter que leurs appréciations ou les résultats de leurs essais puissent être utilisés dans un but publicitaire.

En cette fin du XIXe siècle, les professeurs d'agriculture sont devenus des personnages importants de la vie des campagnes comme de l'administration de l'État. En contact permanent avec la population rurale, ils sont à la fois représentants du ministère de l'Agriculture et conseillers des agriculteurs, situation souvent contradictoire. . .

En 1903, leurs activités s'étendent encore, puisqu'ils deviennent, par un arrêté du 22 juillet, collaborateurs de la nouvelle Direction de l'hydraulique et des améliorations agricoles, afin de rechercher et préparer les améliorations agricoles permanentes.9 « Dans les limites compatibles avec les nécessités de [leur] service », les professeurs participent aux actions concernant le drainage, l'irrigation, le remembrement, les constructions agricoles, l'établissement des chemins d'exploitation, l'installation de l'énergie électrique à la ferme, les observations météorologiques, etc.

Mais, d'autres sujets vont être abordés à la demande du ministre de l'Agriculture, Léon Mougeot, qui, par une circulaire du 30 juin 1902, invite les professeurs d'agriculture à montrer aux agriculteurs l'intérêt des caisses d'assurances mutuelles contre la mortalité du bétail ; puis, par une circulaire du 12 juillet, de « provoquer et faciliter la création de mutualités agricoles ». Devant les résultats obtenus, une circulaire du 1er novembre 1903, leur demande de présenter les avantages du crédit agricole mutuel et de favoriser la création de caisses locales et régionales.10

En novembre 1905, une nouvelle circulaire ministérielle insiste sur « les bienfaits et la nécessité de la mutualité qui augmente et décuple la puissance d'épargne de l'individu, qui lui assure l'appui d'une collectivité, l'assistance de ses adhérents, et qui met en valeur l'effort isolé, souvent impuissant ».11 Les sociétés de secours mutuels se sont fortement développées, puisque le nombre de leurs membres est passé de 1 354.500 au 31 décembre 1896 à 3.300.000 au 31 juillet 1905. Le ministre invite les professeurs d'agriculture à redoubler d'efforts et les « prie d'indiquer aux cultivateurs la façon de constituer une pension de retraite avec les moyens qui se trouvent actuellement à leur disposition ». Et, en effet, l'action des professeurs ne se relâche pas, une preuve en est que le 31 juillet 1906, le professeur départemental d'agriculture de la Haute-Marne est fait Chevalier de la Légion d'honneur, sur proposition du ministre de l'Agriculture, pour avoir organisé 700 sociétés d'Assurances mutuelles agricoles ! 12

A l'évidence, les professeurs sont de plus en plus sollicités par des tâches qu'ils ont bien du mal à mener de front. Ils vont donc, sur le terrain, être amenés à faire des choix entre elles selon la situation locale et parfois selon . . . leurs goûts, sans oublier pour autant de diffuser dans les campagnes la politique définie à Paris et « répandre les lumières de la République ».

Ils représentent incontestablement un moyen d'intervention efficace pour le ministère de l'Agriculture, ainsi que le souligne Léon Mougeot en 1902 : « L'Administration ne peut, en effet, avoir de meilleur et de plus sûr collaborateur que le Professeur d'agriculture qui, par la connaissance de sa région, par la nature des relations qu'il entretient journellement avec les populations agricoles, est plus en situation que personne pour donner des conseils qui soient écoutés et provoquer des initiatives qui soient suivies d'un résultat. ».13

Cette insertion dans le milieu agricole explique que grâce aux actions des professeurs incitant les agriculteurs à se grouper pour la défense de leurs intérêts, en quelques années, le gouvernement républicain peut s'appuyer sur un véritable réseau d'organisations professionnelles agricoles.

L'enjeu est d'importance et le journal de Gambetta, chef du Parti Républicain, le précisait dès Avril 1880 : « La République est décidée à venir en aide aux travailleurs des campagnes, mais elle ne saurait continuer à favoriser la féodalité agricole. Elle ne sacrifiera pas plus longtemps les intérêts de la démocratie rurale à une coterie de hobereaux et de grands seigneurs. Les populations agricoles n'ont plus besoin qu'un groupe privilégié vienne s'entremettre entre elles et le gouvernement. Elles s'adresseront directement à l'État. Elles useront de l'initiative privée pour se réunir, s'associer, défendre elles-mêmes leurs intérêts ».14 Les professeurs départementaux sont donc au cœur de la grande bataille pour la « conquête des villages » : « C’est à travers l’État que la bourgeoisie républicaine s’assure à la fois le contrôle et l’alliance de la paysannerie ».15

Dans cette lutte, les professeurs d'agriculture se retrouvent au côté des instituteurs. Mais ils ont un poids plus important que les « maîtres d'école » car c'est souvent sur leur avis que sont répartis les subventions ministérielles venues du bureau des « encouragements » ou de celui des « subsistances et secours pour pertes matérielles et événements malheureux ». Ils appuient ainsi l'action des élus républicains et renflouent les syndicats, qui ne peuvent vivre de leurs maigres cotisations. Ils les incitent à rejoindre la Société nationale d'encouragement à l'agriculture, la S.N.E.A., créée par Gambetta en 1889 pour combattre la Société des Agriculteurs de France, la S.A.F.

Il convient donc d'écarter l'image du professeur d'agriculture « pur technicien » soucieux uniquement de rationalité technique et économique. Il est, de fait, au cœur des conflits qui agitent le monde rural particulièrement au début du siècle, il considère que son action favorise le bien-être des ruraux mais qu'elle est également « le moyen de consolider la République qui [lui] semble une cause sacrée à défendre contre la réaction ».16

René Dumont rappelle que son père était franc-maçon et ajoute : « A l'époque, je crois que beaucoup de professeurs d'agriculture étaient francs-maçons. Cela représentait être républicain, cela représentait les instituteurs, les "hussards noirs de la République". Cela représentait la lutte contre les forces obscurantistes de l'Église alliée, pour une partie importante de l'Église, aux royalistes qui refusaient la République. Cela allait avec le siècle des Lumières, cette attitude de franc-maçon, c'était un peu la religion de la science, la religion du progrès ».17

Le rôle de ce fonctionnaire est d'ailleurs apprécié positivement par les courants de gauche et d'extrême gauche, ainsi que le montre la position du Parti Ouvrier Français, le parti de Jules Guesde qui introduit le marxisme dans le mouvement ouvrier français. Cherchant à se développer dans les campagnes, ce parti adopte lors de son congrès de Marseille en 1892 un programme agricole en onze articles. Le onzième demande le développement de cours gratuits d'agronomie et de champs d'expérimentation agricole, et pour cela la présence de plusieurs « professeurs d'agronomie » par département pour instruire les agriculteurs et les instituteurs.18

Cette prise de position d'un parti révolutionnaire ne peut qu'inquiéter les notables ruraux et renforcer la volonté de la Société des Agriculteurs de France de « lutter contre la formidable armée de 400.000 fonctionnaires de l'État, ... disposant avec un arbitraire sans frein, de nos intérêts, de nos patrimoines et de nos personnes ».19 La S.A.F., dès 1885, appuie la création du Syndicat central des agriculteurs de France, qui est remplacé en 1886 par l'Union centrale des syndicats agricoles, l'U.C.S.A.F.

Face au professeur fonctionnaire, l'U.C.S.A.F. considère que le meilleur professeur est l'agriculteur lui-même. Et le président de l'Union, Delalande, dira quelques années plus tard : « Pour faire l'éducation du paysan, il fallait des chefs aimant la terre comme lui, d'un désintéressement absolu, sans arrière-pensée politique, dévoués ».20 C'est là l'expression de l'idéologie agrarienne traditionnelle, aimer la terre et ne pas faire de politique, c'est à dire respecter l'ordre social établi ; voilà les qualités des responsables dont les agriculteurs ont besoin pour se défendre face à l'État républicain. En application de ce principe, l'U.C.S.A.F. encourage l'enseignement de l'agriculture dans les écoles primaires confessionnelles. Ce mouvement est renforcé par le vote des lois scolaires des années 1880 et notamment celle sur la laïcité. Les syndicats agricoles « de droite » réagissent vigoureusement, s’appuyant sur l’idée que le meilleur professeur d’agriculture est l’agriculteur lui-même. Ils sont ainsi à l’origine du développement d’un enseignement agricole privé.

La coupure du monde rural entre partisans et adversaires de la République s'accentue avec la loi du 5 juillet 1904 qui interdit l'enseignement à toute congrégation et la loi de séparation des Églises et de l'État du 9 décembre 1905. Dans nombre de régions, les communes rurales vivent alors une période de forte tension entre les deux écoles.

 

1 Cépéde, Michel et Weill, Gérard. L'agriculture. Paris, P.U.F., 1965, 527 p. ; Coll. « L'Administration française », p. 318.

2 Interview de René Dumont réalisée en septembre 1984 par Michel Duvigneau du Service Cinéma du ministère de l'Agriculture pour le film de Duvigneau, Michel et Boulet, Michel. L'utopie de l'enseignement agricole. Ministère de l’Agriculture - DGER, 1985.

3 Bulletin du ministère de l'Agriculture- 1899, p. 62-70.

4 Buchet, Gabriel. « L'enseignement départemental de l'agriculture dans ses rapports avec les syndicats d'approvisionnement, le crédit mutuel, les coopératives de stockage et les coopératives maraîchères ». In : Collectif. Congrès de l'enseignement agricole départemental tenu à Bordeaux- 18-22 juin 1936. Bordeaux, Imprimerie Tisseraud, 1936, 523 p. ; p. 180-191.

5 Leveau, Rémy. « Le syndicat de Chartres (1885-1914) ». Le mouvement social, n° 67, avril-juin 1969, p. 61-78.

6 Idem, p. 63-64.

7 Rocquigny, Comte de. Les syndicats agricoles et leur œuvre. Paris, A. Colin, 1900, 412 p. ; p.253.

8 Augé-Laribé, Michel. Syndicats et coopératives agricoles. Paris, A. Colin, 1926, 211 p. ; p. 36.

9 Bulletin mensuel de l'Office des renseignements agricoles – juillet 1903, p. 829-831. Cette nouvelle direction est « l'ancêtre » de la direction du Génie rural.

10 Bulletin mensuel de l'Office des renseignements agricoles – novembre 1903, p. 1345-1347.

11La Bourgogne rurale, n° 31, 20 novembre 1905, p.156-157.

12 Idem, n° 40, 20 août 1906, p. 84.

13 Cité par Jussiau, Ph. « L'enseignement agricole départemental dans ses rapports avec les mutuelles agricoles » - In : Congrès de l'enseignement agricole départemental … op. cité, p. 201.

14 Cité par Cépède, Michel et Weill, Gérard. L'agriculture … op. cité, p. 64-65.

15 Jollivet, Marcel. « Sociétés rurales et classes sociales ». In : Tavernier, Yves ; Gervais, Michel et Servolin, Claude, Ed. L'Univers politique des paysans dans la France contemporaine. Paris, A. Colin, 1972, 651 p. ; p.79-106.

16 Barral, Pierre. Les agrariens français de Méline à Pisani. Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1968, 386 p. + annexes ; p. 114

17 Interview de René Dumont réalisée en septembre 1984 … pour le film L'utopie de l'enseignement agricole. op.cité

18 « Programme agricole du Parti Ouvrier », supplément au n°18 de l'Avenir social, n° du 15 mai 1893 Dijon, Imprimerie Carré, 1893, 15 p.

19 Rapport de Deuzy en 1885 à la S.A.F. cité par Prugnaud, Louis. Les étapes du syndicalisme agricole en France. Paris, Editions de l'Epi, 1963, 288 p. ; p. 25.

20 Cité par Augé-Laribé La politique agricole … op. cité, p. 135.

2 - Les services agricoles

C'est peu avant la Première guerre mondiale que la loi va entériner les importantes transformations qu'ont connues les fonctions de professeur départemental d'agriculture. La loi du 21 août 1912, « relative à l’enseignement départemental et communal de l’agriculture », institue dans chaque département une Direction des services agricoles, DSA, en remplacement de la chaire départementale d’agriculture.

21 - Organisation et fonctionnement

L’article 1er de la loi précise l’ensemble des attributions de cette direction :

« - la vulgarisation des connaissances agricoles ;

- l’enseignement agricole dans les établissement d’enseignement public désignés par arrêté ministériel ;

- le service des intérêts économiques et sociaux de l’agriculture, celui de la mutualité agricole ;

- la statistique et le ravitaillement ;

- la direction des champs d’expériences ;

- les recherches ou missions techniques et, d’une manière générale, tous les services intéressant l’agriculture ».

La variété des fonctions remplies jusqu'alors par les professeurs départementaux est ainsi en évidence, elles sont dorénavant assurées par divers services.

Le professeur départemental prend le titre de directeur des services agricoles (article 2). Il est assisté par un ou plusieurs professeurs spéciaux d'agriculture, dont les circonscriptions sont variables et comprennent « tout ou partie de un ou plusieurs arrondissements ». Ces circonscriptions peuvent s'étendre à une région plus importante lorsqu'il s'agit de professeurs spécialisés (industrie laitière, horticulture, apiculture, sériciculture, etc.)

Les nouvelles chaires d’agriculture ne sont créées que dans la mesure des ressources budgétaires disponibles et après engagement des départements ou communes intéressées à prendre en charge les frais de tournée du professeur.

Les professeurs d’agriculture sont recrutés par concours, ouvert aux Français âgés de 25 ans au moins, possédant le diplôme d’ingénieur agronome ou d’ingénieur agricole (Ecoles nationales d'Agriculture), et ayant effectué, après la fin de leurs études, un stage d’au moins deux ans sur une ou plusieurs exploitations agricoles. Les professeurs d'horticulture, titulaires du diplôme de l'École nationale d'Horticulture de Versailles, subissent les épreuves d'un concours spécial dans les mêmes formes que les professeurs d'agriculture.

Le concours, prévu par le décret de 1880, n’est donc plus ouvert qu’à des ingénieurs diplômés, ce qui ne fait que prendre acte de la réalité du recrutement antérieur. En 1891, nous l'avons vu, il y avait déjà 87 professeurs diplômés de l’enseignement supérieur sur un effectif total de 91.

Le concours a lieu à Paris et porte « sur les principes généraux de l’agriculture, de la viticulture, de l'horticulture, de la zootechnie et toutes les sciences dans leurs applications à l’agriculture et aux industries qui s’y rattachent ». Le programme et les conditions du concours sont fixés par arrêté ministériel avant chaque recrutement.

Le jury de douze membres, présidé par un Inspecteur général de l’Agriculture, comprend un inspecteur de l’agriculture, un représentant de l’Université, quatre professeurs de l'enseignement supérieur agricole et vétérinaire (agriculture ou viticulture ; chimie ou sciences naturelles ; économie rurale ; zootechnie), un directeur des Services Agricoles en exercice et quatre « notabilités agricoles » choisies parmi les agriculteurs exploitants.

Les candidats déclarés admissibles sont nommés soit professeurs d'agriculture, soit professeurs d’école pratique d’agriculture, soit professeurs d’écoles spécialisées (industrie laitière, …) selon les besoins du service.

Les directeurs des Services agricoles sont choisis, après concours, parmi les professeurs d’agriculture et spécialisés ayant au moins cinq ans de professorat. Les épreuves de ce concours sont « d'ordre administratif et professionnel », une note est attribuée aux services antérieurs du candidat.

Le jury de sept membres, est composé du directeur de l’enseignement et des services agricoles, président, de deux inspecteurs généraux ou inspecteurs de l'agriculture, d’un représentant de l’Université, d’un inspecteur des améliorations agricoles, d’un inspecteur du Crédit mutuel et de la Coopération agricole, d’un directeur des Services agricoles en exercice.

Le décret d'application de la loi est publié le 12 juin 1913, il est complété par un arrêté du 17 juin.

 

Pour ce qui concerne la « vulgarisation des connaissances agricoles », un arrêté ministériel en fixe les conditions chaque année et pour chaque département, « notamment le nombre et le programme des conférences qui seront faites au cours de l’année ». Ces conférences sont assurées par le directeur des Services agricoles et les professeurs. En outre, sont prévues des publications : « affiches contenant des instructions et des conseils de pratique agricole et soumises au visa du préfet ; […] brochures et notices distribuées dans les communes par les soins des maires, des présidents des associations agricoles et syndicats subventionnés par l’État et le département ».

En matière d'enseignement, les établissements d’enseignement public dont l'enseignement agricole est compris dans les attributions de la DSA sont désignés dans chaque département par arrêté ministériel et classés en trois catégories :

1° Les établissements dépendant du ministère de l’Instruction publique (écoles normales, lycées, collèges, écoles primaires supérieures, cours complémentaires, etc.).

Le directeur des services agricoles, ou son adjoint, assure le cours d’agriculture à l’école normale primaire du département. Dans les autres établissements, les cours sont faits par le professeur adjoint à la direction des services et par les professeurs d’agriculture. Le service normal d’un professeur d’agriculture dans ces établissements est de six leçons par semaine et dix exercices pratiques ou excursions agricoles d’une demi-journée par an. Le service supplémentaire donne droit à un « supplément d'allocation » ;

2° Les établissements dépendant du ministère de l’Agriculture (écoles ménagères ambulantes, écoles d'agriculture d’hiver, cours temporaires d'agriculture).

Le directeur des services agricoles est membre de droit et secrétaire du comité de surveillance et de perfectionnement des écoles pratiques d'agriculture et des écoles ménagères fixes. Il est membre de droit des commissions et jurys pour toutes les questions se rapportant à l'enseignement agricole. Un professeur d’agriculture peut, en outre, enseigner en école pratique d’agriculture ; de même, un professeur d’école pratique d’agriculture, s’il est admissible au concours, peut être chargé des fonctions de professeur d'agriculture. Dans ces deux cas, les conditions dans lesquelles ils assurent le double service sont élaborées par le directeur des services agricoles et celui de l’école pratique.

3° Les établissements ou organismes divers autres que les établissements ci-dessus ayant en vue la diffusion de l'enseignement agricole.

Le directeur des Services agricoles concourt au fonctionnement du service des intérêts économiques et sociaux de l’agriculture, de la mutualité et de l’hygiène rurale. C’est ainsi qu’il donne son avis au préfet sur toutes demandes de subventions sur fonds d’État et du département émanant des associations et organisations agricoles. Les programmes de tous les concours agricoles subventionnés doivent également faire l’objet de sa part d’un avis motivé. Il est chargé des enquêtes pour la création de chaires d'agriculture, l’installation des écoles pratiques, des fermes-écoles, des écoles ménagères, des écoles d’agriculture d’hiver. Il enquête également sur les demandes d’avances accordées en vertu des lois sur la mutualité, le crédit et la coopération agricoles. Il participe également aux commissions chargées de l’attribution des primes.

Le directeur des Services agricoles, assisté des professeurs d’agriculture, participe aux enquêtes agricoles et assure le service des renseignements agricoles pour l’Administration et les agriculteurs. Il dirige les champs d’expériences et de démonstrations agricoles et viticoles.

Enfin, chaque année, il présente au Préfet un rapport contenant le compte rendu des conférences, du fonctionnement des champs d’expériences et de démonstrations, et le résumé des rapports des professeurs d'agriculture relevant de sa direction.

La Direction départementale des services agricoles, la DSA, constitue une antenne du ministère de l’Agriculture aux missions nombreuses. L’époque du professeur départemental, véritable « homme-orchestre » et notable républicain, est révolue. Il s’agit maintenant d’organiser de façon plus précise l’intervention de l’État dans le secteur agricole, en distinguant plus précisément les missions de diffusion des connaissances agricoles – enseignement et vulgarisation – des autres. Le directeur des services agricoles, contrôlé à la fois par le Préfet et par les inspecteurs de l’agriculture, voit ses contacts directs avec les agriculteurs réduits, et ses collaborateurs, les professeurs d’agriculture, ne peuvent intervenir que dans une zone précise du département.

Il apparaît donc que le ministre de l’Agriculture en créant les DSA ait voulu à la fois améliorer ses moyens d'intervention, et contrôler plus étroitement des fonctionnaires qui s’étaient parfois trop intégrés au milieu local. La loi précise même que le directeur et les professeurs d'agriculture ne peuvent être candidats aux élections départementales, législatives ou sénatoriales dans le département où ils exercent, qu'un an après la cessation de leurs fonctions. Le professeur départemental d’agriculture disposant d’une liberté d’action certaine, initiateur d’organisations agricoles, souvent secrétaire d’un syndicat, assurait en fait deux fonctions, celle d’instrument de l'administration centrale et celle de représentation du milieu et il semble « qu'à partir de 1910, la première fonction aura tendance à éclipser la seconde : les professeurs d'agriculture qui étaient tant écoutés par le pouvoir administratif central, seront suspectés de connivence ou du moins d’assimilation progressive avec leur propre milieu d’intervention qui comporta le danger de non connexion au circuit étatique ».1

Si cette interprétation paraît plausible, il convient de la nuancer en soulignant que les nouveaux directeurs des Services agricoles ne sont autres que les anciens professeurs départementaux. Ces hommes vont donc marquer fortement les nouvelles institutions en utilisant leur pouvoir d’initiative. « Chacun d’eux, dans l’impossibilité de faire face à tous les besoins, choisissait, en fonction des conditions locales ou parfois de ses goûts personnels, le secteur sur lequel il voulait faire porter son action : il optait tout naturellement pour les questions sur lesquelles il pensait pouvoir être efficace, et puis s’y donnait “à plein” ».2

 

22 - Les réalisations

En 1913, selon des estimations, il existe 163 professeurs d’agriculture, un professeur départemental d'arboriculture (Puy de Dôme), un professeur régional d'agriculture (Puy de Dôme) et quatre professeurs spécialisés pour l’horticulture (Côte d’Or), l’horticulture et l’arboriculture (Puy de Dôme) et la sériciculture (Gard).3 Il y a également un professeur spécial d'agriculture dans 101 écoles primaires supérieures de garçons, 6 écoles primaires supérieures de filles, 97 collèges et 20 lycées.

Il y aurait donc au total, 393 professeurs et professeurs spéciaux d'agriculture, ils étaient 256 en 1898.

L’enseignement de l’agriculture dans des établissements non spécialisés est donc une réalité incontestable en 1913. Mais il s’agit surtout d’une sensibilisation aux problèmes agricoles et non d’une réelle formation professionnelle. D’ailleurs, les auditeurs, ne se destinent pas tous à la profession agricole. Les chiffres ci-dessus doivent donc être appréciés avec prudence.

L’influence des actions de vulgarisation est certainement beaucoup plus grande, car les professeurs d’agriculture s’adressent alors à des agriculteurs intéressés par les techniques nouvelles.

 

1 Tzannides-Hadjimanolis, Lucie. Contribution à une étude du processus de régulation étatique dans l'agriculture – 1881-1914. Thèse pour le doctorat d'État de Sciences Politiques - Institut des Sciences Sociales de Grenoble, Institut d'Etudes Politiques, 1980, 425 p. ; p.226.

2 Cépéde, Michel et Weill, Gérard. L'Agriculture … op. cité, p.325.

3 Laubier, comte de et Plessis, comte de. Manuel pratique des institutions sociales agricoles. Paris, Maison de la Bonne Presse, 1913, 353 p. ; p.294-296.

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