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L'école des paysans

Pierre Joigneaux le promoteur de l'enseignement agricole féminin.

14 Septembre 2020 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Personnalités de l'enseignement agricole

Tout au long de sa vie, ce défenseur des idées républicaines a agi pour diffuser les connaissances agricoles utiles aux agriculteurs, mais aussi, et il fut le seul durant de nombreuses années, pour développer l'enseignement professionnel agricole féminin.

Pierre Joigneaux est né dans le hameau de Varennes, commune de Ruffey-les-Beaune (Côte-d'Or), le 23 décembre 1815. Son père, paysan aisé, est directeur d'une entreprise de roulage des vins de Bourgogne. Dès son jeune âge Pierre s'intéresse à l'agriculture et à la vie rurale.

En 1832, il est admis à l’École centrale des Arts et Manufactures de Paris, mais il doit quitter l'établissement dès l'année suivante en raison de ses idées républicaines. Prêchant la révolution sociale dans des journaux comme l'Homme libre, il est arrêté et condamné en juin 1839 à cinq ans de prison. Incarcéré à la Roquette, il est ensuite transféré pour cause de maladie dans une maison de santé, puis gracié le 2 juillet 1842.

Revenu en Côte-d'Or, il commence en 1847 a publié un mensuel, la Revue agricole et industrielle de la Côte-d'Or. Dans l'exposé des objectifs de la revue, il précise qu'elle doit participer à la transformation de l'agriculture et de la vie des agriculteurs, insistant sur le rôle de l'enseignement.

« Quand nous aurons prouvé que, pour devenir bon cultivateur, il faut s'astreindre à des études solides ; quand nous aurons démontré combien les connaissances en chimie, en physique, en mécanique, en hygiène, en botanique, etc., seraient utiles à l'homme de la campagne ; quand, enfin, nous aurons établi, contrairement à l'opinion reçue, qu'il est absurde de prétendre qu'un fils de laboureur n'a besoin que de savoir lire et écrire, et de connaître l'arithmétique jusqu’à la règle de proportion, pour être apte à embrasser la profession paternelle, on finira sans doute par nous écouter avec quelque attention et par suivre nos conseils. A force de persévérance, nous obtiendrons l'enseignement élémentaire agricole dans les campagnes, puis l'enseignement pratique dans les fermes-modèles ; et, lorsque nous en serons là, il nous deviendra facile de faire entendre aux pères de famille, riches ou aisés, que la science, au lieu d'être inutile à leur profession, lui est, au contraire, d'une utilité incontestable. »

Il publie ainsi successivement dans cette revue un projet d'enseignement agricole du premier degré (voir texte 1 ci-dessous) et un autre pour l'éducation des jeunes filles des campagnes (voir texte 2).

À l'automne de la même année, il devient régisseur du domaine agricole des Quatre Bornes (1 000 ha avec 25 ouvriers permanents) appartenant au maître de forges Édouard Bougaret, de Châtillon-sur-Seine, exploitation proposée comme ferme école départementale.

La Révolution de février 1848 bouleverse sa vie, lorsqu'il est nommé sous commissaire du gouvernement provisoire. Puis, il est élu le 23 avril à l'Assemblée constituante. Il insiste dans ses interventions sur l'importance de l'enseignement professionnel comme outil de l'émancipation des agriculteurs. Dans le débat sur le projet gouvernemental d'enseignement agricole, il défend la proposition d'un enseignement agricole pour les jeunes filles (voir texte 3), qui ne sera pas retenu, et combat dans la presse les opposants au projet (voir texte 4). En 1849 il est élu à l'Assemblée législative.

Après le coup d'état du 2 décembre 1851, il est expulsé et s'installe en Belgique. Assigné à résidence à Saint-Hubert dans l'Ardenne, il fait venir son épouse, ses trois filles et son fils. Il achète une petite exploitation maraîchère, crée un hebdomadaire, la Feuille du Cultivateur, et publie en 1854 avec son ami le docteur Charles Moreau un Dictionnaire d'agriculture pratique de 1520 pages. Il donne également des conférences aux agriculteurs et aux instituteurs de la région. Tout ceci amène le gouverneur de la province de Namur à lui confier, en 1859, la formation agricole des élèves maîtres. Cette même année, il publie à Bruxelles Conseils à la jeune fermière, ouvrage qui connaît un grand succès, il est publié en France en 1861, republié en 1874 et dans une nouvelle édition en 1882.

L'amnistie du 15 août 1859 lui permet de revenir en France, ce qu'il fait en 1860, s'installant à Bois-Colombes près de Paris, où il crée une exploitation horticole. Il poursuit sa lutte pour les idées républicaines et pour l'enseignement agricole. Élu député de Côte-d'Or en 1871, il obtient en 1874 la création de l’École nationale d'Horticulture (voir texte 5). Réélu député en 1876, il obtient en 1884 la création de l’École pratique d'Agriculture et de Viticulture de Beaune. Élu à nouveau député en 1885, il devient sénateur de Côte-d'Or en janvier 1891.

Il meurt d'une attaque d'apoplexie à sa table de travail le 26 janvier 1892 à Asnières sur Seine.

Sources :

- A.- J. Devarennes, P. Joigneaux, sa vie et ses œuvres, Paris, Imprimerie de la Bourse du Commerce, 1903, 70 p. [L'auteur est le fils de Pierre Joigneaux, Pierre Auguste].

- Joigneaux, Pierre. Souvenirs historiques, Paris, 1891, 2 vol.

- Lamberet, Renée. Notice Pierre Joigneaux. http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article32813

- Lévêque, Pierre. « Un républicain bourguignon oublié: Pierre Joigneaux (1815-1892) » Centre beaunois d’Études historiques. Société d'Histoire et d'Archéologie de Beaune. Bulletin trimestriel, n° 134, février 2016, p. 8-15.

- Lobreau Daniel Paul. Pierre Joigneaux (1815-1892) ou la République en sabot. Thèse de doctorat en Histoire, sous la direction de Gilbert Garrier, soutenue en 1995 à Lyon 2.

 

Pierre Joigneaux en quelques dates.

1815 - naissance le 23 décembre à Ruffey-lès-Beaune (Côte-d'Or), son père paysan aisé, dirige une entreprise de roulage dans laquelle il travaille quelques temps.

1832 - admis à l'Ecole centrale des Arts et Manufactures, à Paris.

1836- s'installe en ménage avec Adolphie Florence Rippamonty, militante féministe. Le 17 avril naissance, à Paris, de leur fille Jeanne.

1838- le 23 septembre, arrestation et condamnation à cinq ans d'emprisonnement pour ses écrits républicains.

1841- le 23 juillet naissance de Marie Adolphine à Paris.

1842 - libéré, épouse Florence le 3 mai à Paris. Puis, revient s'installer à Beaune.

1846 – le 7 septembre, naissance de Pierre Auguste à Dijon où il est rédacteur en chef du Courrier dee la Côte d'Or

1847- dirige l'exploitation agricole du maître de forges Édouard Bougueret, 1000 ha, avec un personnel permanent de 20 à 25 membres. Fonde la Revue agricole et industrielle de Côte-d'Or (1847-1848)

1848 - à la suite de la Révolution de février, nommé sous commissaire à Châtillon(Côte-d'Or)

1849-1851- élu député à l'Assemblée constituante puis à l'Assemblée législative.

1851- proscrit par Louis-Napoléon, s'exile en Belgique dans la province du Luxembourg. Donne des conférences aux sociétés agricoles et aux instituteurs et crée un journal agricole la Feuille du cultivateur. Achète un domaine à Saint-Hubert et crée une exploitation agricole.

Les autorités belges lui demandent de faire des conférences dans les chefs-lieux de canton et d'enseigner l'agriculture aux instituteurs de la province de Luxembourg puis de celle de Namur.

1859 - le 15 août amnistie des proscrits

1860 - retour en France, installation à Bois-Colombes, crée une exploitation horticole.

1871 à 1889 - député de la Côte-d'Or

1891-1892 - sénateur de Côte-d'Or

1892 26 janvier, décès à Asnières-sur-Seine d'une attaque d’apoplexie.

Publications de Pierre Joigneaux

Ouvrages d'histoire

- Histoire générale de la Bastille, Paris, 1838, 3 vol.

- Fragments historiques sur la ville de Beaune et ses environs. Beaune, Blondeau-Dejussieu, 1839, XIII-362 p.

- Les Prisons de Paris, par un ancien détenu. Paris, 1841, 323 p.

- Histoire anecdotique des professions en France, depuis le XIIIe siècle jusqu'à nos jours. 1re livraison... Les barbiers-perruquiers-coiffeurs. Paris, Pilout, 1842

- Monographie de la commune de Ruffey-lès-Beaune (Côte d'Or). Paris, impr. Vve Rougemont, 1888, VII-196 p.

- Souvenirs historiques, Paris, 1891, 2 vol. in-8°.

Journaux

Les Chroniques de Bourgogne. Beaune, 3 sept. 1843-31 août 1845.

La Sentinelle beaunoise. Du 15 juin à la mi-août 1845.

Le Courrier de la Côte-d’Or. Dijon, rédacteur en chef de mars 1846 à août 1847.

Revue agricole et industrielle de la Côte-d’Or. Beaune, 1847-1848.

Le Vigneron des Deux Bourgognes. 1848.

La Feuille du Village, Paris, 25 oct. 1849-5 déc. 1851.

La Feuille de tout le monde : organe des producteurs et des consommateurs, 1861.

Ouvrages concernant l'agriculture.

1845  Traité de chimie agricole, à la portée de tous les cultivateurs. Beaune, bureau de la "Chronique de Bourgogne", 298 p.

1848 Traité des amendements et des engrais. Paris, A la librairie de Mme Vve Bouchard-Huzard, 128 p.

1848 Organisation du travail agricole. Paris, Guillaumin, 33 p.

1849 Aux cultivateurs : lettres de P. Joigneaux. Nantes, Imp. L. Guéraud, 32 p.
1849 Lettres d'un paysan aux cultivateurs. Saint-Nicolas-de-Port, impr. de P. Trenel, 30 p.

1849 Dernières lettres d'un paysan aux cultivateurs Paris, Bureau de la Propagande démocratique, 1849, 60 p.

1850 Les paysans sous la royauté. Paris, Michel et Joubert, 72 p.

1850 La chimie du cultivateur Paris, chez Victor Masson, 244 p.

Publiés en Belgique

1854 De la Culture des arbres fruitiers. Bruxelles, E. Tarlier, 138 p.

1856 Les Champs et les prés. Bruxelles, Librairie agricole d’Émile Tarlier, 178 p.

1857 Instructions agricoles Bruxelles, Librairie agricole d’Émile Tarlier, 179 p.

1859 L'Art de produire les bonnes graines. Bruxelles, Librairie agricole d’Émile Tarlier, 161 p.

1859 Les Arbres fruitiers, manuel populaire de culture, marcottage, bouturage, greffage et taille. Bruxelles, Librairie agricole d’Émile Tarlier, 196 p.

1859 Joigneaux, P. et Delobel, L. L'agriculture dans la Campine. Bruxelles, Jules Géruzet, 232 p.

1860 Conférences sur le jardinage et la culture des arbres fruitiers ; suivies d'une Nomenclature des meilleurs fruits à cultiver. Bruxelles, Librairie agricole d’Émile Tarlier, 97 p.

1862 Culture de la vigne et fabrication des vins en Belgique. Bruxelles, E. Tarlier, 132 p.

Publiés en France

1864 Causeries sur l’agriculture et l’horticulture, Paris, Librairie agricole de la Maison Rustique, 36 p.

1864 Les Choux, culture et emploi. Paris, Librairie agricole de la Maison Rustique, 180 p.

1864 Pisciculture et culture des eaux. Paris, Librairie agricole de la Maison Rustique, 357 p.

1865 Les champs et les prés (3e édition) Paris, Librairie agricole de la Maison Rustique, 1865, 154 p.

1865 Agriculture. Paris, L'école mutuelle, 169 p.

1865 Conférences sur le jardinage et la culture des arbres fruitiers. Paris, Librairie agricole de la Maison Rustique, 139 p.

1865 Joigneaux, Pierre, dir. Le Livre de la Ferme et des maisons de campagne.Paris, V. Masson et fils / F. Tandou et Cie. T. I, 1008 p. ; T. II, 1115 p.

1866 Le Jardin potager. Paris, Librairie agricole de la Maison rustique, VIII-432 p.

1867 Traité des graines de la grande et de la petite culture. Paris, V. Masson et fils, 296 p.

1874 Petite école d'agriculture. Paris, Librairie agricole de la Maison Rustique, 120 p.

1878 – 1879 « Le jardin de l'instituteur ». Revue pédagogique, t. 2, juillet-décembre 1878, p. 657-680 ; T. 3, janvier-juin 1879, p. 203-213 ; p. 316-324 ; p. 424-431.

1880 Le jardin potager. Paris, Librairie agricole de la Maison Rustique, 432 p.

1881 Les veillées de la ferme du Tourne-Bride, ou Entretiens sur l'agriculture, l'exploitation des produits agricoles et l'arboriculture. Paris, Librairie Masson/ Librairie Delagrave, 188 p.

1882 Conseils à la jeune fermière (Nouvelle édition, avec figures dans le texte). Paris, G. Masson, 175 p.

P. Joigneaux et M. C. Moreau, Dictionnaire d'agriculture pratique. Paris, Librairie agricole de la Maison Rustique, T1, 832 p. T 2, 688 p.

1 Projet d'enseignement agricole du premier degré.

Tout le monde s'accorde à reconnaître qu'il y a beaucoup à faire en agriculture ; les sociétés spéciales le crient par-dessus les toits, les cultivateurs en conviennent, le gouvernement n'en doute plus. Mais il est à remarquer que, malgré ces bonnes dispositions de part et d'autre, on avance bien lentement dans la voie des réformes. Cela vient de ce que les moyens d'action sont ou défectueux ou mal appliqués.

Les comités et les comices agricoles sont utiles assurément ; mais ils pourraient l'être beaucoup plus, et il serait à désirer que les véritables cultivateurs, qui font habituellement tapisserie dans ces réunions, fussent amenés à prendre une part sérieuse dans les discussions.

Les publications agricoles sont appelées sans doute aussi à exercer une influence favorable dans les campagnes ; mais, quelque soin qu'on apporte à les rédiger, il est difficile toujours, et souvent même impossible, de se mettre à la portée des lecteurs auxquels on destine ces publications.

Les livres élémentaires d'agriculture, propagés dans les écoles primaires de nos villages, par les soins de l'Université, accusent de bonnes intentions ; mais ces livres ne sont pas à la portée des instituteurs et sont incompréhensibles pour les enfants, ce qui n'est pas très malheureux, au reste, attendu qu'ils laissent beaucoup trop à désirer au point de vue de la rédaction, de la théorie et de la pratique.

Voilà les trois moyens d'action, dont on dispose en ce moment pour répandre l'instruction agricole dans nos villages; aussi, ne sommes-nous pas surpris de voir toutes les tentatives aboutir à de chétifs résultats. Si donc, l'on veut obtenir des succès plus rapides et plus sensibles, il faut nécessairement recourir à d'autres mesures, et organiser l'enseignement sur d'autres bases.

Après avoir longuement réfléchi sur ce point ; après avoir passé en revue tous les projets, tous les systèmes, nous ne trouvons que deux modes d'instruction qui puissent avoir du succès : en théorie, l'instruction nomade ; en pratique, les fermes-modèles. Nous ne nous occuperons en ce moment que du premier mode.

Par instruction nomade, nous entendons celle que donnerait un professeur d'agriculture, allant de commune en commune, durant la morte saison d'hiver, c'est-à-dire depuis les premiers jours de novembre jusqu'à la fin de février. Les cultivateurs ne sont pas hommes à se déplacer pour suivre à la ville des cours spéciaux, que l'on ouvrirait facilement à leur intention ; il faut aller les trouver chez eux, dans leurs villages, s'installer sur leur propre territoire, les conquérir par la propagande, comme font les missionnaires pour le catholicisme. Si, pour les convertir au progrès, nous prenons le parti de les attendre, nous perdrons notre temps ; allons à eux, portons-leur en quelque sorte l'enseignement à domicile, et nous aurons un auditoire ne fût-ce qu'en raison de la rareté du fait, un auditoire de curieux, plus disposés, il est vrai, à la critique qu'à l'étude, mais peu importe ; avec un peu d'habileté et de connaissances solides, il ne sera pas difficile de captiver l'attention de l'assemblée, de la dominer complètement.

Si nous avions l'honneur d'accomplir une mission de cette nature, nous commencerions par faire une étude approfondie des terrains de chacune des communes que nous serions appelé à parcourir; nous voudrions connaître les noms des différentes pièces de terre et les usages de la culture locale, le langage du pays, les noms patois des plantes cultivées ou croissant spontanément, la nature et l'emploi, des divers engrais, toutes les particularités relatives à l'élève du bétail, les erreurs accréditées, les traditions acceptées, enfin, tous les détails nécessaires pour l'appréciation rigoureuse des pratiques agricoles de l'endroit. Sachant cela, nous ne serions pas en peine de nous faire comprendre, car nous n'avancerions pas un seul fait, nous ne développerions pas une seule théorie, sans l'appuyer d'exemples à la portée de tous nos auditeurs.

ïl n'est pas un villageois, quelque borné qu'on le suppose, qui ne soit apte à recevoir l'instruction agricole du premier degré ; toute la difficulté consiste à trouver des hommes qui sachent donner cette instruction, c'est-à-dire se mettre à la portée de leurs auditeurs, vulgariser la science avec bonheur, la faire pénétrer même dans les organisations les plus primitives, à l'aide d'un langage simple, concis et semé de comparaisons saisissantes. Les élèves seront toujours bons, lorsqu'ils n'auront pas affaire à de mauvais professeurs.

Nous diviserions notre cours en huit leçons, dont la durée, pour chacune d'elles, serait de deux heures à deux heures et demie. Nous consacrerions la première à démontrer l'utilité de notre enseignement, la nécessité pour les cultivateurs de produire le plus possible avec le moins de frais possible ; puis, nous établirions la classification des sols et sous-sols de la commune, et, après cela, nous indiquerions les amendements qui leur conviennent, en signalant les propriétés et l'influence de chacun de ces amendements.

Le jour suivant, dans une seconde leçon, nous traiterions la question des fumiers, des engrais de toute nature, employés ou négligés. Nous dirions à quelle plante, à quelle terre celui-ci convient ou celui-là ne convient pas, en ayant soin de développer les raisons pour et contre. Nous nous occuperions de l'emplacement des fumiers d'étable, de leur mise en tas, des soins à leur donner, des moyens faciles à employer pour prévenir les pertes de gaz, etc. Enfin,nous indiquerions la manière de tirer parti, comme engrais économiques, d'une foule de substances, aujourd'hui perdues pour l'agriculture.

La troisième leçon serait consacrée à la question des labours qui doivent varier, selon la nature des terres et des semences qu'on leur confie. On examinerait en même temps le mérite des divers assolements, ainsi que la valeur des instruments aratoires anciens et nouveaux.

La quatrième leçon serait employée à étudier le bétail de la localité, ses qualités et ses défauts, ses produits, les soins à leur donner ; ensuite, on entretiendrait l'auditoire des moyens de l'améliorer, c'est-à-dire du mode et de la nature de l'alimentation, ainsi que de toutes les mesures hygiéniques indispensables. Dans cette même séance, on s'occuperait aussi dès volailles et de leurs produits.

Dans la cinquième leçon, nous parlerions des végétaux utiles, des sols et des engrais qui leur conviennent, de leur culture, de leurs produits, des maladies qui leur sont particulières, des moyens de combattre ces maladies, des insectes qui les attaquent et des mesures à prendre pour détruire ces insectes ou les éloigner.

Dans la sixième leçon, nous nous occuperions des végétaux nuisibles à l'homme, au bétail et aux récoltes.

La septième leçon serait consacrée à l'hygiène, à la médecine usuelle et à combattre les empiriques.

Nous terminerions dans une huitième séance par le résumé rapide des leçons précédentes.

Or, pour quiconque posséderait bien son sujet, sa localité et son auditoire, huit jours suffiraient pour donner cette instruction du premier degré à nos cultivateurs, et il en ressortirait évidemment les résultats les plus heureux. Dans le court laps de temps de quatre mois, on révolutionnerait la routine dans quinze communes importantes, on mettrait chaque cultivateur à même de raisonner ses opérations, d'expliquer ses succès et ses insuccès et d'augmenter en peu d'années le chiffre de ses récoltes. Avec cet enseignement, on aurait en outre l'avantage de former les instituteurs, de faire de chacun d'eux un professeur d'agriculture, qui continuerait au besoin l’œuvre commencée.

Ici, nous prévoyons une objection sérieuse : on va nous dire qu'il serait difficile à la plupart des cultivateurs de se graver complètement dans la mémoire les connaissances enseignées en huit jours. Nous ne l'ignorons pas, et c'est pour cela que nous voudrions que chaque département eût son Traité d’agriculture particulier, traité concis, simple dans sa rédaction, divisé en huit chapitres, et reproduisant les leçons faites de vive voix. Les paroles s'envolent, les publications restent ; dès que le cultivateur aurait oublié les paroles, il aurait la ressource de consulter les écrits.

Que chaque département fasse donc d'un Traité d'Agriculture locale l'objet d'un concours ; qu'il accorde une médaille d'honneur à l'auteur du meilleur ouvrage sur cette matière, et qu'il fasse seul, ou de compte à demi avec le ministère de l'agriculture et du commerce, le sacrifice d'un millier de francs pour le premier tirage de cet ouvrage à 12 ou 1,500 exemplaires qui deviendraient sa propriété, et les traités ne se feront pas attendre longtemps. Des chimistes, des physiciens, des botanistes seraient appelés à donner leur avis sur la partie théorique du manuscrit, ce qui préviendrait toute hérésie scientifique ; les cultivateurs les plus intelligents de chacun des arrondissements décideraient de la valeur des conclusions, des résultats pratiques.

Ceci fait et le livre imprimé, on le coterait à raison de deux francs l'exemplaire ; une souscription serait ouverte ensuite, et un cours public serait fait de huitaine en huitaine dans les quinze communes qui auraient offert le plus grand nombre de souscriptions particulières, ou qui seraient autorisées par le préfet à prélever sur leurs fonds les sommes les plus importantes pour l'acquisition d'un certain nombre d'exemplaires du Traité d'Agriculture locale. Le produit de ces souscriptions dans les quinze communes ne devrait pas s'élever à moins de deux mille francs, destinés à rétribuer le professeur.

Ce serait donc un placement de 1,000 exemplaires du Traité.

On arriverait ainsi, sans qu'il en coûtât beaucoup, à ébranler les campagnes, à les initier aux progrès agricoles par là parole et par les écrits, et à augmenter en fin de compte la richesse nationale.

La difficulté la plus sérieuse à surmonter serait, à notre avis, de rompre la force d'inertie des quinze premières communes ; cependant, on en viendrait à bout avec de la persévérance et en s’adressant aux communes les plus riches ou les plus populeuses. Et une fois l'impulsion donnée, la propagande agricole se développerait rapidement, car le besoin d'étudier et d'apprendre se fait sentir partout.

Les fermes-modèles seraient le complément nécessaire de cet enseignement nomade. — Plus tard, on aviserait au moyen de faire un pas de plus en agriculture, et ce second pas coûterait moins de peines, moins d'efforts que le premier.

P. JOIGNEAUX

Revue agricole et industrielle de la Côte d'Or. Premier volume, année 1847, p. 137-141

2 De l'éducation donnée aux jeunes filles de nos campagnes.

Nous nous plaignons de l'éducation donnée aux jeunes gens de nos campagnes, et ce n'est pas sans motifs ; mais que dirons-nous donc de celle donnée aux jeunes filles ? Ah ! c'est bien une autre affaire. En fait de morale, que leur enseigne-t-on dans leurs familles ? L'égoïsme, l'amour de soi, l'indifférence pour autrui, beaucoup d'erreurs et de superstitions grossières, des préjugés plus ou moins épais, de la vanité aux riches et de la basse humilité aux pauvres, afin que les premières tiennent ce qu'on appelle leur rang, et que les secondes se résignent en esclaves dans leur position infime. En fait d'instruction proprement dite, que leur apprend-on ? Très peu de chose ; à lire, à écrire et à tirer passablement parti des quatre règles de l'arithmétique. La fille du pauvre quitte l'école à l'âge de douze ans, après l'avoir fréquentée quatre ou cinq mois par année. Elle la quitterait plus tôt, n'était la première communion qui l'oblige à étudier un catéchisme qu'elle ne comprend pas. À quinze ou vingt ans, elle a oublié en partie le peu qu'elle avait appris. La fille du riche, aussitôt sa première communion faite, quelquefois même auparavant, est envoyée dans un pensionnat de nos villes. Elle en revient, sachant coudre, broder, marquer, danser la polka, toucher plus ou moins médiocrement du piano, faire la révérence avec grâce, sourire à propos, rougir de même, disserter sur le patchouli, le musc, l'eau balsamique et la pommade de concombre. Ce n'est plus une paysanne ; c'est une grande demoiselle ; elle a été élevée pendant deux ou trois ans avec la fine fleur de la bourgeoisie et même de la noblesse. Elle trouve que les gens de village ont des manières communes, des formes pâteuses, que les travaux de village gâteraient ses mains délicates, que le soleil des champs brunirait son teint, qu'il n'y a pas enfin de société convenable à voir.

Donc, elle n'aura pas un cultivateur pour mari ; elle aura un notaire, un avoué, un avocat, un médecin, un bourgeois quelconque, un homme reçu dans le monde, qui donnera des dîners, des collations, des soirées, et qui sera de tous les concerts, de tous les bals de préfecture ou de sous-préfecture. Elle fera de la tapisserie, elle recevra tous les huit jours un journal de modes, elle lira des romans pour se former le goût et les mœurs, elle aura des vapeurs ainsi que les dames comme il faut, et son flacon de vinaigre aromatisé pour la circonstance.

Telles sont les connaissances variées que nos riches villageoises acquièrent dans les villes et qui les poussent à déserter nos campagnes pour expier dans l'ennui ou dans les fausses joies qui étiolent, les torts d'une éducation mauvaise. Ceci n'est pas la moindre des calamités qui pèsent sur l'agriculture, attendu qu'une bonne partie des domaines ruraux passent, par suite de ces mariages, entre les mains de la bourgeoisie, qui les afferme à des conditions onéreuses, ou qui, spéculant sur l'amour de la terre, les vend en détail à des hommes sans jugement, que les intérêts écraseront tôt ou tard.

Par le temps qui court, les jeunes gens instruits tendent quelque peu à revenir aux travaux agricoles ; les jeunes filles, au contraire, celles qui passent pour intelligentes, tendent à s'en éloigner. On comprend de suite ce qu'il y a de fâcheux dans ces tendances qui se produisent en sens opposé. Chaque jour, il devient de plus en plus difficile à un cultivateur éclairé de rencontrer dans nos campagnes une femme, dont l'instruction réponde à la sienne. Il se trouve placé entre des jeunes filles, dont les facultés n'ont pas été développées et des jeunes filles qui ont subi une mauvaise direction. Il ne se soucie pas de choisir une compagne parmi les premières ; de leur côté, les autres le dédaignent et ne veulent point de la position sociale qu'il leur offre.

Il n'en serait pas ainsi, s'il existait, pour les filles de cultivateurs, un enseignement spécial, conforme à leurs aptitudes naturelles, à leur condition, à leur avenir ; mais il n'est question de cela nulle part dans nos campagnes. Et pourtant, la mission de la femme est plus importante qu'on ne se l'imagine ; il ne faut pas confondre ce qui devrait être avec ce qui est. Aujourd'hui que la femme est imbue de toutes sortes de préjugés traditionnels et que son éducation est à peine ébauchée, son rôle dans une exploitation rurale est pénible, monotone et sans attraits d'aucune espèce. Se lever avant le jour, préparer le panier de la servante pour le marché de la ville, servir le déjeuner aux travailleurs, préparer le dîner pour la fin de la première attelée, le goûter pour une heure de l'après-midi, le souper pour la tombée de la nuit, surveiller le départ des vaches et leur rentrée, veiller à ce que les cochons ne manquent de rien, s'occuper de la basse-cour, fabriquer une fournée de pain toutes les semaines, encuver la lessive deux fois par an, teiller le chanvre et filer en hiver, donner des ordres aux servantes du matin au soir, quant au gros de la besogne, voisiner le dimanche entre messe et vêpres, médire de son prochain de temps en temps, voilà quelques-unes des principales occupations de nos riches ménagères. Si nous ne parlons pas des soins à donner aux enfants, c'est qu'on s'en occupe à peine, quand on peut faire autrement. Aussitôt nés, aussitôt en nourrice le plus souvent ; c'est une question d'économie, comme s'il s'agissait d'un veau ou d'un cochon de lait. On les en retire au bout de deux années ; puis, ils poussent comme ils peuvent, à la grâce de Dieu. Dès qu'ils sont par trop gênants, qu'ils déchirent trop de sarraux ou salissent trop de.jupes, on les emprisonne dans l'école de l'endroit pour s'en débarrasser. C'est là que, par de petites pénitences souvent renouvelées, que par toutes sortes de petites corrections ingénieuses, on les prépare à l'amour de l'étude. Un peu plus tard, on les exile dans un collège ou dans un pensionnat de la ville pour les dégauchir et leur faire perdre l'usage du patois local. Comme on le voit, nous avions raison d'avancer que le rôle de la mère de famille riche ou aisée n'était, la plupart du temps, qu'un accessoire de dernier ordre.

En somme donc, les occupations des femmes de nos propriétaires villageois et de nos gros fermiers n'ont rien d'attrayant, rien d'élevé. C'est une vie de labeur routinier qui se renouvelle le lendemain, aussi monotone que la veille, et où l'intelligence humaine n'a rien à voir. Il n'est pas nécessaire de penser beaucoup ou de raisonner pour accomplir cette besogne ; aussi est-il convenu qu'une bonne ménagère en sait assez lorsqu'elle a appris à lire, à écrire, et à compter sur ses doigts.

On nous permettra de n'être pas de cet avis. Dans nos vœux, nous faisons à la femme une plus large part et plus digne place dans la société. Nous ne voulons pas voir en elle une créature déshéritée, mise au monde uniquement pour vivre de la vie des nègres et reproduire notre espèce. Il né peut venir à l'esprit de personne qu'une créature délicate, souffreteuse, aimante, douée des plus nobles facultés, nous dépassant par le cœur, lorsqu'elle ne nous atteint pas par l'intelligence, ait été condamnée par l'ordonnateur de toutes choses aux travaux les plus rudes et les plus grossiers. C'est ce que nous voyons pourtant. Au besoin, elle dirige, une charrue; journellement, elle manie la bêche ou la pioche ; elle est obligée de lutter de force et d'énergie avec le manouvrier ; et puis, un jour vient où il ne lui reste véritablement de la femme que le nom. Ses formes s'épaississent, ses grâces disparaissent, sa voix devient rauque et dure ; elle s'abrutit moralement et physiquement, elle n'inspire plus de douces sympathies, elle fait tout au plus pitié, quand elle ne répugne pas. Voilà le sort réservé à la compagne de l'homme. Vous prenez une jeune fille, gracieuse,vive, enjouée, mignonne, proprette et d'un caractère charmant ; vous l'attelez à un travail forcé, et, en moins de dix années, vous avez une créature morose, revêche, lourde, négligée, muette par le cœur et l'intelligence, ne se révélant plus que par l'instinct et les exigences de la brute. Voilà ce que vous faites de la plus belle moitié du genre humain.

Il ne devrait point en être ainsi. La rude besogne est du ressort de l'homme, les occupations délicates sont du ressort de la femme. A nous les grands efforts, les intempéries des saisons, les tracas les plus inquiétants ; à elles les petits soins d'intérieur, l'éducation première de la jeune famille, la surveillance de la maison, les travaux les moins pénibles ; en d'autres termes, à chacun selon ses forces et ses aptitudes naturelles.

Mais, pour accomplir sa mission, telle que nous la comprenons et telle qu'elle devrait être comprise, à notre avis, la femme a besoin d'une éducation qui ne lui a jamais été donnée. Non seulement, il est nécessaire qu'elle sache bien ses devoirs comme mère, ses devoirs envers ses semblables ; mais il est nécessaire aussi que son intelligence soit cultivée d'une manière toute spéciale, ne fût-ce que pour lui éviter le désagrément de se trouver dans les conditions d'une infériorité fâcheuse vis-à-vis de l'homme. C'est pourquoi nous proclamons la nécessité d'établir des écoles spéciales pour nos jeunes villageoises, écoles dans lesquelles on enseignerait une morale élevée tout d'abord, et puis l'économie domestique, la chimie usuelle, l'hygiène rurale, la botanique, l'entomologie, en un mot, toutes les branches des sciences naturelles qui se rattachent directement aux exigences d'un intérieur d'exploitation.

Si les femmes avaient conscience des devoirs qu'elles ont à remplir dans la société, elles seraient d'un grand secours pour rétablir entre les. individus le lien moral que le culte des intérêts matériels à rompu ; si elles avaient conscience de leurs devoirs comme mères, elles ne se détacheraient pas comme elles font de leurs enfants, soit en les confiant à des mercenaires, soit en les abandonnant à eux-mêmes ; elles comprendraient que les petits soins, les attentions délicates pour les enfants, doivent passer avant toutes choses ; qu'en apprenant à aimer les siens, on apprend à aimer les autres, et que ce qu'on perd en menus intérêts matériels, on le gagne en qualités morales, en sentiments affectueux. Si enfin, les femmes recevaient un enseignement économique et scientifique, elles s'expliqueraient une foule d'énigmes que la nature a formulés autour d'elles, et ce qui les ennuie souvent, les intéresserait toujours. Lorsque l'intelligence a un rôle à remplir, lorsqu'on ne travaille plus comme une machine, sans savoir pourquoi on fait ceci et pourquoi on fait cela, on ressent une vive satisfaction.

Avec l'économie domestique, les femmes apprendraient à combiner leurs occupations, de manière à en tirer des profits qu'elles ignorent ; elles apprécieraient l'avantage des associations agricoles sur les efforts isolés, et au lieu de s'opposer comme elles font à la création des fruitières dans notre département, elles la provoqueraient sans aucun doute, en même temps que la création d'entreprises du même genre, appliquées à d'autres objets.

La chimie usuelle ne serait pas moins utile aux femmes : si elles connaissaient par exemple les propriétés anti-putrides du charbon, souvent elles l'appliqueraient dans leurs ménages pour désinfecter l'eau, purifier les puits, conserver les viandes ou corriger la mauvaise odeur de celles qui commencent à se gâter. Avec des connaissances chimiques, elles sauraient à quoi s'en tenir sur la valeur nutritive des divers aliments ; elles seraient moins embarrassées qu'elles ne le sont pour les soins à donner à leurs laiteries, elles produiraient du beurre de meilleure qualité, elles sauraient comment s'y prendre, au besoin, pour empêcher que leur lait ne tourne avant de bouillir. Avec des notions élémentaires de chimie usuelle, il n'arriverait jamais à bon nombre de nos ménagères de préparer du mauvais bouillon avec de l'excellente viande, ou de fabriquer du pain avec de la farine de froment, produit avec du fumier de mouton. Avec ces mêmes notions, elles seraient moins imprudentes qu'elles ne le sont dans l'emploi des compositions vénéneuses, destinées à détruire des animaux ou des insectes nuisibles, et si un malheur résultait de cet emploi, elles ne seraient jamais embarrassées pour découvrir et administrer le contre-poison. La chimie apprendrait encore aux femmes que le pain moisi est une substance.vénéneuse ; que le chlore, utile dans bien des cas, est facile à produire ; qu'il est facile aussi de préparer chez soi les encres indélébiles destinées à marquer le linge. La chimie délivrerait les femmes de nos campagnes de cette superstition qui les porte à voir des revenants, ou les âmes des morts, dans les feux-follets des cimetières ou des marais ; en un mot, elle rendrait des milliers de services plus ou moins importants que nous n'avons pas à exposer en ce moment.

Avec des connaissances en botanique, on ne serait plus exposé à confondre la ciguë avec le cerfeuil ; on saurait les propriétés utiles ou nuisibles des végétaux ; nos ménagères sauraient quelles plantes il importe de détruire autour des habitations, afin de prévenir des empoisonnements ; elles tireraient parti d'un grand nombre de plantes utiles, dont elles ne soupçonnent pas aujourd'hui l'existence.

Avec des connaissances en hygiène, nos ménagères tiendraient l'intérieur de leurs habitations avec plus de soin, adopteraient pour leur santé des mesures qu'elles ignorent ou qu'elles dédaignent maintenant ; elles ne s'exposeraient plus ni elles ni les leurs à des foyers permanents d'émanations putrides, ou à boire de l'eau insalubre, qu'il serait si facile et si peu coûteux de rendre saine.

Avec l'entomologie, enfin, elles sauraient quels sont les insectes utiles et les insectes nuisibles ; comment il faut détruire ceux-ci, pourquoi il faut respecter ceux-là.

Et puis, remarquez que l'étude élève, rehausse et grandit à leurs propres yeux les personnes qui s'y livrent, et vous aurez une idée des avantages de toutes sortes qui seraient la conséquence de l'enseignement sur lequel nous appelons l'attention publique.

P. JOIGNEAUX.

Revue agricole et industrielle de la Côte d'Or. Premier volume, année 1847, p. 273-278.

3 Discussion du projet de décret sur l'enseignement professionnel de l'agriculture

Séance du 22 septembre 1848.

La parole est maintenant au citoyen Joigneaux.

Le citoyen Joigneaux. Citoyens représentants, tous les gouvernements ont fait de belles promesses à nos populations rurales, mais aucun ne les a tenues. L'industrie agricole a été constamment sacrifiée aux autres industries, comme s'il ne se fût agi que d'intérêts sans importance. Sous les monarchies, pour obtenir du pouvoir quoi que ce soit, même sa part de justice, il faut s'agiter souvent, pétitionner, solliciter, et personne au monde n'est moins propre à ce triste rôle que le cultivateur. Quand vient une révolution , il expose ses plaintes , il demande un allégement aux charges qui l'écrasent. On lui promet tout ce qu'il demande, et alors il patiente ; mais on l'oublie vite, et il se résigne en attendant une autre révolution.

Le temps est venu, citoyens, de ne plus abuser de cette résignation et de faire connaître la République à nos campagnes, autrement que par l'impôt des 45 centimes. Notre nouveau Gouvernement sera véritablement fort du jour où il voudra s'appuyer sur nos populations rurales, du jour où il leur rendra en améliorations bien entendues une partie des sacrifices qu'elles s'imposent. En favorisant l'agriculture, nous créerons des consommateurs, nous ouvrirons des débouchés aux autres industries qui souffrent, et une carrière à une multitude de jeunes gens qui ne savent plus dans quelle direction utile s'engager.

Le projet d'enseignement qui vous est soumis est le premier pas et le plus important dans cette voie démocratique. A ce titre, je n'en doute pas, il sera favorablement accueilli.

Entre le projet d'enseignement professionnel agricole que présente le Gouvernement, et le projet amendé par le comité de l'agriculture, il n'y a de différence bien sensible que dans certaines formules ; le fond reste le même. Dans l'un comme dans l'autre, il s'agit de faire pour l'industrie du sol ce que l'on a fait depuis un demi-siècle pour l'industrie manufacturière.

J'appuie donc de toutes mes forces le vaste projet en discussion. Je le crois appelé à donner de rapides et excellents résultats ; mais, pour rendre ces résultats plus promptement réalisables, il faudrait peut-être compléter l’œuvre du comité et du citoyen ministre de l'agriculture.

Ainsi, je désirerais qu'au moyen d'ouvrages élémentaires, on initiât de suite les enfants de nos écoles primaires aux connaissances agricoles, et que les fermes écoles recrutassent la majeure partie de leurs élèves parmi les plus capables d'entre eux. Je désirerais encore que le projet ne condamnât pas à l'oubli les filles de nos cultivateurs, que l'ignorance ou la mauvaise éducation des villes éloignent sans cesse de nos campagnes. Les femmes ont une mission très importante à remplir dans nos exploitations rurales, ne l'oublions pas. Ignorantes, elles ne peuvent que seconder fort mal des hommes intelligents, quand elles n'entravent pas leur marche ; et puis, il ne saurait y avoir entre eux de sympathies durables. Ces femmes, au contraire, ont-elles reçu dans les pensionnats des villes une éducation plus sérieuse, elles croient se ravaler en prenant la direction d'un intérieur d'exploitation, ou bien, si elles acceptent à regret cette direction, c'est le plus souvent pour en compromettre l'avenir.

Il serait donc urgent, à notre avis, de créer sans retard quelques écoles professionnelles pour les jeunes filles des campagnes. Tant qu'il n'en sera pas ainsi, elles s'éloigneront des champs, tandis que les jeunes hommes d'intelligence tendront à y revenir. Or, signaler ces tendances qui se produisent et se produiront en sens inverse, c'est en indiquer implicitement les fâcheuses conséquences.

Je désirerais aussi que l'on exigeât des élèves diplômés de nos écoles normales primaires une année de stage dans les écoles régionales. En même temps qu'ils y puiseraient des connaissances désormais indispensables à leur profession, on pourrait les charger de l'enseignement des mathématiques, de la géométrie, de l'arpentage, du cubage, etc.

Le projet d'enseignement professionnel qui nous occupe n'est pas, je le sais, à l'abri de certaines critiques plus ou moins fondées en apparence ; mais la plupart de ces critiques tombent en présence des circonstances au milieu desquelles le projet en question a été conçu. L'industrie agricole est dans l'enfance, l'empirisme la domine, les livres élémentaires nous manquent, les professeurs nous manquent également; et certes, dans un tel état de choses, l'organisation de l'enseignement ne saurait répondre à toutes les exigences, mais on ne doit raisonnablement ni rapetisser ni trop élargir le cadre qui nous est tracé. Du moment où le pouvoir ouvre à l'intelligence une carrière nouvelle, les hommes spéciaux ne se feront pas attendre longtemps.

Quelques-uns de nos collègues seraient d'avis, nous assure-t-on, qu'on laissât les écoles régionales à la charge des particuliers. Nous comprenons qu'il en soit ainsi pour les fermes-écoles, c'est-à-dire pour l'enseignement pratique, mais pour l'enseignement du second degré, cela ne peut être. Dans ce cas-ci on ne doit point s'attendre à bénéficier ; on doit s'attendre, au contraire, à des sacrifices. Il s'agit d'études expérimentales ; des particuliers auraient intérêts à les restreindre le plus possible au préjudice de l'enseignement ; l'État seul peut et doit s'en charger. Et puis, il est à remarquer que les instituts dont la direction est le fait de particuliers n'offrent pas toutes les garanties nécessaires. Celui de Roville est tombé avec le célèbre Mathieu de Dombasle ; celui de Grand-Jouan ne survivrait pas à M. Rieffel ; celui de Grignon, enfin, dépend d'actionnaires qui, en se retirant, pourraient causer sa ruine. Avec le projet qui vous est soumis, ces éventualités ne sont pas à craindre.

On a fait au projet du Gouvernement le reproche de débuter dans l'enseignement par la pratique et de finir par la théorie. On a dit que ce mode était contraire au bon sens le plus vulgaire, et que l'on devrait envoyer les jeunes gens dans des écoles préparatoires d'abord, et dans les instituts agronomiques ensuite. Je ne suis pas de cet avis. En fait d'agriculture, les connaissances pratiques sont une sauvegarde contre les théories aventureuses, et une garantie de succès pour les études scientifiques. C'est par la pratique qu'il faut commencer ; les sciences appliquées, qui ont pour but d'éclairer cette pratique, viennent naturellement après, et sont plus accessibles à l'intelligence des élèves. Commencez au contraire, par la théorie, c'est-à dire par les écoles préparatoires, et vous aurez toutes les peines du monde à vous faire comprendre, et vous n'aurez pas moins de peine à convertir vos demi-savants en bons praticiens.

A ce point de vue donc, les dispositions générales du projet primitif et du projet amendé me paraissent excellentes.
Avec les fermes-écoles, on formera des praticiens capables.

Avec les écoles régionales, on expliquera scientifiquement les observations de la pratique, et on formera ainsi des agronomes habiles, des hommes d'initiative.

Avec l'institut agronomique, enfin, on aura une direction indispensable, on formera des professeurs et on se livrera à ces études spéculatives, hardies, qui s'égarent de temps en temps, il est vrai, mais qui, de temps en temps aussi, nous lèguent d'admirables découvertes.

Ministère de l'Agriculture et du Commerce. Compte rendu de l’exécution du décret du 3 octobre 1848, relatif à l'enseignement professionnel de l'agriculture. Paris, Imprimerie nationale, 1850, 580 p. ; p. 361-364.

4 De l'enseignement agricole

La vivacité avec laquelle on attaque le projet d'enseignement agricole nous fait un devoir de le défendre dans la presse après l'avoir défendu à la tribune de l'assemblée nationale. Les adversaires du projet sont, à peu d'exceptions près, des faiseurs d'opposition quand même, les habiles de la monarchie. Cela devait être ; nous nous y attendions. Les intérêts de l'agriculture les touchent peut ; ils ne pensent pas qu'il soit urgent de conquérir nos populations rurales à la foi républicaine, par des améliorations importantes. Oh ! s'il s'agissait de faire un retour vers le passé, de favoriser les capitalistes, de batailler pour un privilège, les esprits seraient mieux disposés. Mais il s'agit de l'émancipation intellectuelle des travailleurs du sol, donc il faut rompre sur ce chapitre et faire au projet une guerre de partisans.

Au sein de l'assemblée nationale ce sont des avocats qui ont entrepris la ruine du projet ; en matière agricole, ces ennemis-là ne sont pas dangereux. Dans la presse, c'est le journal du clergé, l'Univers qui a pris l'offensive avec un zèle digne d'une meilleure cause. L'argumentation de l'Univers n'est pas sérieuse à notre avis ; elle prouve tout simplement que l'ignorance est chère aux castes, par cela même qu'elle assure leur domination. Le journal du clergé s'exprime en ces termes :

« Le paysan est routinier. Eh ! messieurs, c'est précisément ce qui fait son mérite ; il a assez d'intelligence pour croire que la longue expérience des champs en sait plus sur l'agriculture que la présomptueuse ignorance des savants. N'avons-nous pas vu Mathieu de Dombasle, le plus célèbre de nos agronomes, se ruiner par les expériences qui devaient décupler sa fortune ? »

Nous ferons remarquer à l'Univers que l'on résonnait déjà de la sorte au commencement du dix-septième siècle, ce qui n'empêcha pas Olivier de Serres de publier sur l'agriculture un livre qui a rendu de grands services à la société. Quant à Mathieu de Dombasle, nous reconnaissons qu'il eut à essuyez beaucoup de mécomptes et que Roville absorba sa fortune ; mais, il ne s'imposait d'aussi lourds sacrifices que pour éviter à ses élèves le désagrément des essais infructueux ; il leur disait à tout propos ; il faisait avant tout de l'agriculture expérimentale, il procédait par tâtonnements, en dehors des sentiers battus. Comme tous les novateurs, il eut des revers et des échecs coûteux ; mais en revanche, il nous a légué dans son Calendrier des observations précieuses dont les cultivateurs intelligents font, à cette heure, leur profit. Mathieu de Dombasle a semé quelques centaines de mille francs qui ont produit des millions. C'est ce que l'Univers ne contestera pas.

« La France, ajoute le même journal, est un des pays où la rente foncière et le moins élevée ; en simplifiant la main-d’œuvre, vous augmentez le revenu des propriétaires et vous supprimez les nombreux salaires des travailleurs. »

Cet argument n'a pas plus de valeur que le précédent. Ici l'Univers semble confondre l'industrie agricole avec l'industrie manufacturière. Dans cette dernière, les machines ont chassé les bras, tandis que dans l'industrie agricole il y a véritablement disette de main-d’œuvre. Autrefois, avant l'application de la mécanique à différents travaux, il y avait abondance de travailleurs. Aujourd'hui, au contraire, ils font défaut partout. Aussi, dans nos campagnes, quand vous substituez le battoir à manège où le battoir à vapeur au fléau, personne ne se plaint, car personne ne souffre de cette substitution.

« Un paysan, un cultivateur, continue l'Univers, n'a pas besoin de raisonner l'agriculture ex-professo, l'agriculture n'est pas une science, c'est un art dont les procédés se transmettent de génération en génération. Il n'est pas vrai que le cultivateur doive être instruit et civilisé ; il en sait plus que tous les savants sur la culture. L'assertion contraire serait absurde. Est-ce qu'il n'a pas le meilleur guide, l'intérêt personnel ? »

Sans doute ces lignes sont très flatteuses pour nos cultivateurs, mais les coups d'encensoirs ne peuvent rien. Il y a quelque chose de supérieur à tout cela, c'est la vérité. Nous ne croyons pas, nous, que tout soit pour le mieux dans nos campagnes et qu'il faille exclusivement considérer l'agriculture comme un art. Ce doit être à la fois un art et une science ; la tête doit y remplir sa fonction aussi bien que le bras ; nous ne voulons pas que les cultivateurs soient condamnés indéfiniment à un rôle de machines et d'empiriques. Dans l'espace d'un demi-siècle la science à seconder merveilleusement les arts mécaniques ; elle est appelée de même à seconder et à développer les arts agricoles. Nous croyons donc, et beaucoup sont de notre avis, qu'il importe au cultivateur de raisonner l'agriculture. Le progrès est à ce prix. Le travailleur du sol a beaucoup appris par tradition, nous ne le contestons pas ; il a profité des observations que lui ont léguées plusieurs siècles d'expérience ; malheureusement il ne se rend pas compte de ce qu'il sait ; il constate les résultats, mais ils ne les expliquent pas. Aussi, déplacez-le, envoyez-les de la plaine dans la montagne ou de la montagne dans la plaine, ou d'une région dans une autre, vous le plongez dans l'embarras, car la tradition lui fait défaut. L'art ne lui suffit plus ; le besoin de la science se fait sentir. Soutenir que la tradition sans raisonnement est ce qu'il y a de mieux en agriculture, serait tout aussi absurde que de soutenir qu'il fallait s'en tenir la tradition des empiriques pour la médecine et aux procédés traditionnels des alchimistes pour la préparation du phosphore.

En fait de pratique, le cultivateur est plus capable que les savants, c'est vrai ; mais ce n'est pas une raison pour que ceux-ci ne lui enseignent pas ce qu'il ignore. Il nous semble que des connaissances en chimie, en physique, en physiologie végétale, en botanique, que des notions de géométrie, de mécanique, de comptabilité, etc. rendraient d'immenses services aux cultivateurs. L'intérêt personnel est le meilleur guide de celui-ci, dit l'Univers ; nous voulons bien l'admettre ; mais pourquoi refuser à cet intérêt les moyens d'actions qui peuvent lui être profitables ?

Le journal du clergé poursuit sa pénible argumentation de la manière suivante : « Tout champ, dit-il, rend ce qu'il doit rendre ; propriétaires ou fermiers savent la culture qui lui convient. Quand une culture est bonne, on s'y tient. »

Il nous en coûte, en vérité, d'avoir à réfuter de semblables assertions. Sous Henri IV, aux dires d'un agronome contemporain, on s'exprimait dans le même sens. C'est la négation du progrès. Vous dites que lorsqu'une culture est bonne, on s'y tient ; penseriez-vous donc, par hasard, qu'il y aurait folie à lui en substituer une autre plus lucrative ?

Vous dites enfin, messieurs de l'Univers, « que chacun des particuliers entre qui et partager le sol productif de la France produit naturellement tout ce qu'il peut produire, eu égard aux besoins de la consommation et aux frais de production. »

Cette assertion ne nous satisfait pas. Nous voudrions que chacun de ces particuliers produisit beaucoup plus et à moins de frais. Ce serait la solution du problème de la vie à bon marché. Et d'ailleurs, qui donc a démontré que le sol produit naturellement tout ce qu'il peut produire, eu égard aux besoins de la consommation ? Ignore-t-on qu'il y a en France de nombreuses populations qui ne connaissent pas le pain de froment, et que, par conséquent, les besoins de la consommation ne sont pas satisfaits ? L'Univers termine son long article par les déclamations de rigueur contre le socialisme. Il va sans dire que le ministre de l'agriculture est un communiste, que les partisans de son projet sont les ennemis irréconciliables de la propriété, qu'un jour ou l'autre, s'il est voté, on imposera aux cultivateurs des inspecteurs qui les chicaneront à tout propos. Nous ne suivrons pas l'Univers sur ce terrain, car nous professons un très grand respect pour l'intelligence de nos lecteurs, et savons qu'on ne les effraie pas avec des fantômes ridicules.

P. Joigneaux

représentant du peuple

La Réforme, 26 septembre 1848.

5 École nationale d'horticulture

L'enseignement de l'horticulture demeure limité jusqu'à la fin du Second Empire. En 1871, le Conseil général de Seine-et-Oise, puis en 1872, la Société des Agriculteurs de France, demandent la création d’un enseignement horticole. Un projet de loi pour l’installation d’une école nationale d’horticulture dans l’ancien Potager du Roi à Versailles est déposé à l’Assemblée nationale le 2 juillet 1872. Le promoteur, Pierre Joigneaux, en précise les objectifs : « Plus que jamais, nous avons besoin d'hommes qui sachent répandre dans nos villages les notions essentielles des arbres fruitiers et même des cultures d'agrément […]. Nous demandons, en conséquence, à une école spéciale, de nous former des jardiniers éclairés qui soient aptes, après deux années d'études pratiques et théoriques, à propager, à vulgariser dans nos départements les bonnes méthodes et les bonnes explications. Les écoles normales primaires y puiseront des professeurs ; les administrations y trouveront des conférenciers pour l'enseignement nomade ; l'industrie privée y recrutera des praticiens intelligents ».

Avec l'appui de trois de ses collègues, Guichard, de l'Yonne, le général Guillemaut, de Saône-et-Loire et Morin, de la Seine, dépose une proposition de loi en juillet 1872

 

Proposition de loi relative à la création d'une école nationale de jardinage au potager de Versailles, présentée par MM. Joigneaux, le général Guillemaut, Rameau, Guichard, membres de l'Assemblée nationale.2 juillet 1872.

EXPOSÉ DES MOTIFS

Messieurs, c'est par le travail, et par le travail de la terre surtout, que les populations appauvries et abaissées se relèvent. Le travail moralise, fortifie et enrichit. Il n'y a jamais de situation désespérée pour qui veut et sait cultiver. Il est donc de notre intérêt de former à court délai des travailleurs éclairés.

Le jardinage – M. de Dombasle l'a dit avant nous – est une des principales ressources des campagnes ; aussi le voyons-nous à regret, presque partout négligé et dédaigné. Il n'en reste pas moins cependant, la plus haute expression de la culture intensive. C'est par le jardinage qu'on obtient les plus forts rendements ; c'est à le propager que doivent tendre nos efforts.

Tous les principes, toutes les combinaisons de la grande culture ont leur application au jardin. Il s'ensuit qu'on ne fait pas un bon jardinier sans faire du même coup un bon cultivateur des champs.

Nous attachons donc une importance considérable à la création d'une école nationale de jardinage. Plus que jamais, d'ailleurs, nous avons besoin d'hommes qui sachent répandre dans nos villages les notions essentielles de la culture potagère, de la culture des arbres fruitiers et même des cultures d'agrément. Ces connaissances réunies nous sont indispensables.

Nous demandons, en conséquence, à une école spéciale, de nous former des jardiniers éclairés qui soient aptes, après deux années d'études théoriques et pratiques, à propager, à vulgariser dans nos départements les bonnes méthodes et les bonnes explications. Les écoles normales primaires y puiseront des professeurs ; les administrations y trouveront des conférenciers pour l'enseignement nomade ; l'industrie privée y recrutera des praticiens intelligents.

Le potager de Versailles, qui fait partie de l'ancien domaine de la liste civile, pourrait, à très peu de frais, être converti en école nationale de jardinage. Nous ajoutons qu'on ne saurait le sortir plus utilement et plus dignement de l'état d'abandon où il est depuis plusieurs années. Tout en honorant comme elle le mérite la mémoire de La Quintinie, nous rendrions un signalé service à notre pays.

C'est pourquoi, messieurs, nous avons l'honneur de vous soumettre la proposition de loi suivante :

Art. 1er. Le potager de Versailles est distrait du ministère des travaux publics pour être attribué au ministère de l'agriculture et du commerce, afin d'y établir une école nationale de jardinage, destinée à former des praticiens éclairés.

Art. 2. L'école ne reçoit que des élèves externés. Ces élèves sont admis à la suite d'examens constatant qu'ils possèdent les connaissances enseignées dans les écoles primaires.

Art. 3. Un règlement ministériel fixera les autres conditions d'admission.

Art. 4. M. le ministre de l'agriculture et du commerce et M. le ministre des finances prendront, d'un commun accord, les mesures nécessaires pour assurer au de profit de l’État la vente des produits horticoles de l'établissement.

Art. 5. Un crédit supplémentaire de 20,000 fr. est ouvert sur l'exercice 1872, pour que l'école nationale de jardinage fonctionne à partir du 1er septembre prochain.

La proposition n'est pas adoptée, mais Joigneaux obtient la création de l'École par le vote d'un amendement à la loi de finances, le 16 décembre 1873. Elle est installée dans le Potager du Roi, d'une surface de près de 10 ha, dont environ 4 ha de cultures, plantations et de serres. L’établissement, selon la circulaire ministérielle du 6 mai 1874, a pour but de former « des jardiniers capables et instruits possédant toutes les connaissances théoriques et pratiques relatives à l'art horticole ».

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