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L'école des paysans

Le Grésivaudan, expérience démocratique de développement [1972]

24 Novembre 2020 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Vulgarisation. Développement

L'expérience menée dans la région de Crolles depuis plusieurs années et que nous présentons ici est exemplaire a plus d'un titre. Exemple et non modèle de ce que peut être la formation continue d'une population toute entière, de ce que peut être la participation de cette population aux décisions la concernant, de ce que peut être l'animation globale d'une région.

Il ne peut être question en un article de décrire l'ensemble d'une action aussi riche et complexe, ni d'en faire l'étude sociologique. Aussi, essaierons-nous plutôt de dégager un certain nombre d'éléments-clés, de réponses possibles à des questions que se posent tous ceux qui font de la formation en milieu rural.

 

La commune de Crolles, qui a été le point de départ de cette expérience de "formation-développement" est située à une vingtaine de kilomètres de Grenoble, en direction de Chambéry. La zone d'aménagement qui nous intéresse comprend une portion de la vallée de l'lsère délimitée au Nord-Est par le département de la Savoie, au Sud-Ouest par Grenoble, à l'Ouest par le massif de la Chartreuse, à l'Est par celui de Belledonne - large de 4 à 5 km, la vallée est constituée d'un épais dépôt d'alluvions où l'Isère trace de nombreux méandres. La rive droite est dominée par le plateau des Petites Roches, à 1 000 mètres d'altitude, et par la Dent de Crolles, qui atteint 2 000 mètres, la falaise est abrupte, à son pied se trouvent les restes d'anciens vignobles qui disparaissent peu à peu. Sur cette rive ensoleillée se sont implantés les villages.

La rive gauche est surplombée par le massif de Belledonne au relief plus arrondi, marqué par des vallées suspendues. L'industrie y est implantée depuis longtemps, puisque c'est ici qu'en 1880 fut utilisée pour la première fois la "houille blanche". Des papeteries, des fours à aluminium, l'électrochimie s'y installèrent. Aujourd'hui ces industries sont en train de disparaître. Cette partie de la vallée et des massifs voisins comprend quarante-deux communes.

L'expérience qui nous intéresse a débuté, en fait dès les années quarante. Il convient de souligner tout de suite un point essentiel : il ne s'agit pas de l'application d'une théorie pré-établie, mais de l'action quotidienne d'hommes désirant répondre aux problèmes de leur région. C'est ensuite que, à partir de l'analyse de ce qui se passait, il a été possible de dégager un certain nombre d'idées directrices. La formation des hommes est présente tout au long de cette expérience, mais elle a été fondamentale surtout au début. C'est pourquoi nous pourrions caractériser cette première période comme celle de la "formation-animation".

En 1943 existe à Crolles un centre paysan qui assure la formation des jeunes ruraux, et qui a implanté des relais pour les adultes, notamment les anciens élèves du centre dans tous les secteurs du Grésivaudan (cinquante-six communes). Ces relais doivent permettre aux agriculteurs d'actualiser leurs connaissances. A 1a Libération, l'agriculture doit répondre aux besoins d'un pays qui reconstruit son économie. Il faut augmenter la production et pour cela, améliorer les conditions techniques du travail. La formation qui traite déjà des problèmes de comptabilité et d'économie, va se préoccuper de technique, notamment par des journées d'étude. Le tracteur faisant son apparition dans de nombreuses exploitations, des cours de mécanique sont organisés. Étudiant en groupe, les agriculteurs vont s'organiser pour acheter en commun du matériel, grâce à la législation sur les C.U.M.A. (Coopératives d'Utilisation du Matériel Agricole).

La formation ne se limite pas au secteur agricole, puisque s'implante un centre de formation populaire, où des enseignants de l'Université de Grenoble et des syndicalistes ouvriers débattent de problèmes tels que "syndicalisme et politique". C'est à toute la population que s'adressent ces rencontres qui sont d'ailleurs placées sous le patronage du curé de Crolles.

Il y a donc sur la région tout à la fois formation technique et économique, répondant à des besoins professionnels, et formation générale culturelle, conforme aux conceptions issues de la Résistance. Celle-ci fut importante dans l'Isère, et les hommes qui s'y sont retrouvés ont le désir de continuer à travailler ensemble.

De nouvelles structures de réflexion apparaissent dans le secteur agricole : les Centres d’Études Techniques Agricoles (C.E.T.A.) qui permettent aux agriculteurs de mieux connaître leur exploitation ; ensuite s'implante un centre de gestion. Il convient de noter que ces organismes ne regroupent qu'une partie des exploitants agricoles. Les actions de formation, sous forme de journées d'étude et de réflexion, continuent, s'orientant de plus en plus vers la gestion des exploitations et les problèmes posés par la commercialisation des produits agricoles. De plus, travaillant souvent en équipe, les agriculteurs abordent les techniques de conduite de groupe.

Le contenu de la formation a donc très nettement évolué depuis la guerre, et nous ne pourrions mieux résumer ces étapes qu'en citant la phrase d'un agriculteur : « Nous avons appris à conduire les tracteurs, puis à faire les comptes, puis à présider une réunion ».

Sur l'ensemble de la région, les actions de formation générale et culturelle continuent, le public touché est de plus en plus important. En 1951 est créé le Foyer Régional d’Éducation Permanente, qui implante ses locaux à Crolles. Son objectif est de permettre la promotion collective et l'animation du milieu : apporter à tous les responsables locaux, de tous les milieux socio-professionnels, de toutes les organisations (syndicat, commune, groupe de jeunes, etc...), la possibilité d'acquérir la formation de responsables, par une formation générale et technique.

Le Foyer n'est pas, et ne veut pas être une nouvelle école, un nouvel organisme de formation, c'est un outil à la disposition de toutes les organisations présentes dans le milieu. L'existence de locaux bien équipés, pouvant héberger des stagiaires et d'un service administratif, en fait un lieu de rencontre privilégié. Même les organisations ayant leur propre service de formation trouvent au foyer des concours intéressants. Celui-ci assure le lien entre tous les organismes représentatifs de la population, leur permettant de se retrouver, d'échanger des expériences. Il est aussi un trait d'union avec l'ensemble des formateurs, et en priorité avec l'Université de Grenoble. Dès le début les universitaires1 (1) ont participé aux actions de promotion collective, apportant leur compétence de spécialistes, et acceptant de remettre en cause leurs méthodes d'enseignement peu adaptées aux adultes.

En cette période, les activités de formation sont donc nombreuses et variées dans la région de Crolles. Un lien solide s'est créé entre le milieu, représenté par ses organismes, et des enseignants et chercheurs. Crolles, par le foyer régional, est devenu au sens concret le lieu de rencontre et de formation, l'endroit où se retrouvent tous ceux qui ont une action dans la région. En un mot, Crolles est alors un pôle d'animation. Les actions de formation ont pour objectif premier de répondre aux besoins exprimés à un moment donné. Mais, conjointement, la formation permet de mieux appréhender les problèmes rencontrés, d'en découvrir de nouveaux aspects.

Il y a prise de conscience progressive de la population de la région et en particulier des animateurs et responsables locaux se regroupant au Foyer régional, ce qui va faciliter l'évolution des mentalités et l'acceptation des changements. Une demande nouvelle va peu a peu se dégager : agir pour permettre le développement de la région. Ainsi, tous les responsables et stagiaires du centre paysan et du Foyer régional sont constamment invités à engager l'action dans chacune de leurs communes respectives. Dans se propre commune, le responsable du Foyer régional, analysant sa propre situation locale décide qu'il ne doit plus être seulement un animateur au sens étroit mais qu'il doit franchir le pas et s'engager directement lui aussi dans l'action municipale. C'est ainsi qu'en 1953, il constitue une liste d'union ouvrière et paysanne qui est élue en bloc à la mairie de Crolles ; objectif : faire participer la population à la gestion de la commune et à son propre développement.

Une nouvelle phase commence ainsi, après la période où la formation était l'élément essentiel des actions Maintenant il s'agit de faire participer de façon directe toutes les catégories de la population aux décisions concernant le développement de leur région. Nous entrons ainsi dans ce que nous appellerons la période "participation-développement".

Ce n'est pas au hasard que le responsable du foyer de Crolles a choisi d'utiliser la mairie, le conseil municipal, comme structure d'action. Le maire est, en effet, situé à une place stratégique (le pouvoir communal est réel en France dans les domaines réglementaire, administratif et juridique) ; élu, il représente la population, il peut la faire se rassembler, lancer des idées, faire élaborer des projets que le pouvoir étatique sera tenu d'étudier. Le maire a ainsi le "pouvoir d'initiative". Il pose également les problèmes à l'échelle de la commune toute entière, et non d'un secteur socio-professionnel. C'est la notion de "développement global" qui se dégage ainsi très clairement.

L'équipe municipale de Crolles décide de commencer par la réalisation d'un projet ambitieux : récupérer 400 ha de terres inondables afin de les mettre en culture. Après plusieurs réunions d'explication, la population se met elle-même au travail, les concours extérieurs étant trop coûteux. Le remembrement est réalisé conjointement, avec difficulté, car il y a près de quatre mille parcelles et de nombreux propriétaires vivent loin de Crolles. Dès que les premières terres sont assainies et remembrées, des propriétaires décident de vendre leurs terrains pour la construction, profitant des possibilités créées par la proximité de Grenoble. La commune, dans ce cas, va devoir réaliser des travaux d'adduction d'eau, améliorer la voirie. Or, les agriculteurs ont assaini les terres pour les mettre en culture.

Si toute liberté est laissée aux propriétaires, c'est l'ensemble du projet qui est remis en question. Il faut définir la vocation de ces terres de façon intangible si l'on veut établir des projets pour le développement de la commune. C'est ainsi que le conseil municipal établit un plan d'urbanisme en 1961. Ce plan délimite trois secteurs sur le territoire de Crolles : secteur agricole, zone réservée à la construction, zone permettant l'implantation de quelques petites industries. Les habitants, en effet sont opposés à la venue d'industries importantes : « les usines doivent être sur l'autre rive de l'Isère, elles sont laides et sales, nous, nous gardons le côté agréable et ensoleillé ».

Mais la gestion communale devient difficile par manque d'argent et il faut songer à attirer les industries, afin d'avoir les ressources des patentes. De nombreuses discussions se déroulent parmi la population, aboutissant à l'acceptation d'une "zone d'activité" de 15 ha. Très vite, les limites de ce plan sommaire d'urbanisme vont apparaître : rien ne permet d'empêcher des particuliers de construire dans la zone agricole, la zone prévue pour les usines est trop petite, ainsi que la zone d'habitation. Il faut réviser le plan d'urbanisme.

C'est l'ensemble de la population de Crolles qui prépare ce deuxième plan d'urbanisme, au cours de multiples réunions par secteur d'activité économique et intersectoriellement, en petits groupes et en grands groupes. Chacun se sent partie prenante dans la définition de l'avenir de la commune. Cette large participation va permettre d'obtenir des résultats impressionnants :

- les agriculteurs acceptent de vendre pour la zone industrielle une partie des terres reprises sur les eaux. Elles sont, en effet, proches du futur échangeur routier, et à ce titre intéressantes pour les industriels. 56 ha de terres fertiles sont ainsi promises à la vente avec prix unique pour les quatre vingts propriétaires et indexé sur l'indice des prix I.N.S.E.E. Crolles dispose ainsi d'une zone industrielle d'une valeur de dix millions de francs, sans mise de fonds communaux et sans percevoir un centime de subvention ;

- ensuite, s'appuyant sur la loi d'orientation agricole, la commune crée la première "zone agricole" en France. C'est une zone protégée pour vingt~cinq ans, interdite à toute activité autre que l'agriculture. De plus, l'aménagement de cette zone est utilisée comme moyen d'incitation à l'agriculture de groupe. Le conseil municipal explique qu'il n'est pas possible d'installer l'eau et l'électricité sur toute la zone, et qu'il convient donc de regrouper les activités. Un agriculteur ayant transféré son étable, on demande aux éleveurs de construire leurs bâtiments dans le même secteur. Il s'implante de même une zone pour le maraîchage et une autre pour les cultures céréalières.

L'élaboration du plan d'urbanisme a été un moyen supplémentaire de formation pour la population de Crolles. Les habitants ont perçu et analysé les relations existant entre les divers secteurs économiques. L'importance de l'agriculture étant reconnue par tous, le plan permet aux jeunes agriculteurs d'avoir une zone aménagée, et de vivre dans le village même : la coupure est ainsi évitée entre agriculteurs et urbains, ce qui est un moyen d'éviter l'exode rural accéléré vers Grenoble.

En 1965, Crolles a un plan de développement, mais la population prend conscience de ses limites : développer une seule commune est insuffisant. Des problèmes insolubles surgissaient en effet, par exemple, la zone agricole n'était pas suffisamment grande ; les services du Ministère de l'équipement proposaient l'implantation d'une zone industrielle de 113 ha, mais où loger les nouveaux venus ? Crolles allait devenir une sorte d'appendice de Grenoble avec de grands immeubles et les inconvénients des villes trop concentrées. La commune risquait de succomber en devenant économiquement plus développée !

C'est alors que le maire suscite la réunion de;cinq conseillers généraux pour poser le problème d'une organisation du développement de la vallée. Il est important de préciser qui sont ces conseillers : le président du conseil général, qui est également responsable départemental du Centre Démocrate, le président du groupe parlementaire des Républicains Indépendants, le président du parti radical de l’Isère, le secrétaire départemental de la S.F.l.O., enfin un conseiller général communiste, c'est-à-dire que l'on avait tout l'éventail politique et quatre responsables de parti. La proposition du conseil municipal de Crolles est accueillie au début avec une certaine réserve.

Une fois de plus, Crolles s'appuie sur des élus. Cela ne signifie pas, bien sûr que l'animateur doit se faire élire maire. Mais il est indispensable qu'il fasse appel a des représentants locaux dans son travail. Vouloir ignorer ou, à plus forte raison, attaquer globalement les élus communaux, en tant que notables, conduit en général à 1'impuissance, à l'isolement et expose au rejet des idées ainsi défendues, quelle que soit leur valeur. Les élus facilitent la perception de l'évolution et la connaissance des problèmes du milieu, et permettent, par là, d'élaborer des décisions efficaces.

L'équipe de Crolles a tenu à améliorer l'"outil" communal, en assurant la formation civique des élus. Depuis 1965, existe à Crolles un centre départemental de formation des élus communaux, où sont abordés les problèmes de finances, de fusions de communes, aménagement, etc... Les élus peuvent ainsi participer plus complètement à l'élaboration des projets, et les défendre mieux devant l'administration de tutelle.

Ce centre est géré par l'ensemble des organisations d'élus, de syndicats et d'éducation populaire du département de l'Isère et toutes les opinions s'y expriment librement. L'animateur peut, grâce à ce centre, sensibiliser les intéressés à certains problèmes, en faisant intervenir des personnes extérieures à sa propre zone d'action. Un animateur, en effet, ne peut tout dire lui-même, car il risque de ne pas être entendu, ou bien de soulever des oppositions qui nuiront à son action. Faire appel à des intervenants extérieurs permet d'informer sur d'autres expériences et de faire discuter des idées nouvelles. C'est ainsi que les conseillers agricoles des départements voisins de l’Isère demandent à des membres du groupement d'études de venir parler de leurs réalisations.

L'animateur de développement ne peut en réalité être un seul individu. L'expérience de Crolles le montre, il s'agit plutôt d'une équipe d'animation. Il est, en effet important que la diversité des courants d'opinions soit assurée pour mieux analyser les problèmes. Une idée se répand de plus en plus : celle d'équipe régionale d'animation où se retrouvent, outre l'animateur proprement dit, des assistantes sociales, des responsables syndicaux, des conseillers agricoles et autres techniciens, des directeurs de Maisons des Jeunes et de la Culture, etc...

Mais formation et animation ont un objectif commun : l'action de développement du milieu. Elles n'ont de signification que dans la mesure où elles permettent une participation réelle à la transformation du milieu. Il fallait élaborer peu à peu une "pédagogie de l'action". L'expérience a montré que les gens ont besoin de prendre conscience de leur solidarité réelle, avant d'agir de concert. Ce changement d'attitude est obtenu en leur permettant d'étudier en commun leurs problèmes. Dès qu'ils ont analysé ceux-ci, compris leurs inter-relations, ils sont prêts à agir ensemble.

C'est ce qui s'est produit pour la mise en place des deux premiers plans d'urbanisme de Crolles, grâce aux commissions communales. C'est ce qui prenait corps ensuite pour toute la vallée, mais, en l'occurrence, il fallait créer une structure nouvelle, dépassant les limites trop étroites des communes. Une étude conduite avec des chercheurs de l'Université de Grenoble, semble indiquer la nécessité de s'appuyer sur une structure existante : à savoir, la "zone témoin" qui regroupe huit communes autour de Crolles. Cela devrait permettre une plus grande coordination des initiatives et une amélioration des actions de formation dans le milieu.

S'appuyant sur cette zone témoin, devenue Groupement de Productivité Agricole (G.P.A.), l'équipe d'animation suscite en 1966, avec l'aide d'un technicien connaissant les problèmes d'aménagement global, la création du groupement d'études pour l'aménagement du Grésivaudan. Le G.P.A. était déjà un outil de coordination, réunissant les organismes agricoles (C.E.T.A., Foyer de Progrès, etc...). L'animation dans le milieu agricole est unifiée, et dans les rencontres avec les autres secteurs économiques, il y a un seul interlocuteur parlant au nom de l'agriculture.

L'étape suivante est la réunion, à l'appel des cinq conseillers généraux, de tous les maires de la vallée, les syndicats agricoles, ouvriers, enseignants, des maisons des jeunes, les syndicats d'initiative, les associations de parents d'élèves. C'est dire que toutes les organisations de la vallée sont invitées.

L'équipe de Crolles démontre qu'i1 n'est plus possible d'aménager à l'échelle d'une commune, qu'il faut se préoccuper de l'ensemble de la vallée afin que chacun ait sa part de richesse et de développement. Donnant l'exemple, elle refuse la zone industrielle de 113 ha pour permettre à celle-ci de s'étendre sur deux autres communes. Les Crollois proposent ensuite et font accepter des statuts provisoires institutionnalisant la coopération des quarante-deux communes.

Rassemblant les collectivités locales, les organisations syndicales, économiques, professionnelles et culturelles, les techniciens, le groupement d'études est le lieu où vont se rencontrer les représentants de la population pour élaborer ensemble des projets de développement de la vallée. L'existence d'un secrétariat permanent et la présence d'un technicien font du groupement un instrument efficace pour préparer l'action. En outre, point d'ancrage extrêmement solide dans le milieu, ce groupement favorise l'animation et il est devenu l'interlocuteur des pouvoirs publics, en matière de développement.

Mais, pour les formateurs et animateurs de la région, une action de promotion collective de la population n'a de sens que si les connaissances acquises, les réflexions et projets élaborés peuvent passer dans la pratique. Il est nécessaire de rencontrer ceux qui ont le pouvoir de décision. Les projets, en effet, se multiplient en 1966 et 1967, le G.P.A., qui est l'interlocuteur du groupement d'études pour l'agriculture, trace, après plus de soixante réunions, les grandes lignes de l'évolution du secteur agricole pour les vingt années à venir : nombre d'exploitants, cultures, besoins en terres.

Le groupement d'études aborde également les problèmes posés par le développement démographique des communes, avec pour objectif la limitation de l'extension de Grenoble et la lutte contre un urbanisme linéaire et anarchique. Il s'est inspiré pour cela d'un principe que les Anglais ont mis en application dès la fin de la guerre. Les gens partent, en effet, de leur village pour trouver deux choses : la ville avec ses services et ses distractions, et du travail. Il faut donc amener la ville et le travail vers les habitants, c'est-à-dire à vingt minutes maximum en voiture du lieu de résidence. Il n'y pas, alors, développement spécifique au monde rural, mais seulement des aspects ruraux du développement global.

Le groupement d'études a proposé la mise en place de "pôles urbains" : un premier de trente-cinq mille habitants, sur les huit communes entourant Crolles, un second de quinze mille habitants, sur le Touvet et Gonselin, un troisième de quarante mille habitants, à Pontcharra à la limite de la Savoie. Il a organisé, institutionnalisé les rencontres entre les élus, les organismes issus du milieu et l'administration. Ces rencontres ont eu lieu en cours d'élaboration des projets. L'équipe a pensé qu'il fallait favoriser le travail en commun, qui, s'il n'a pas fait disparaître les divergences de vues et les conflits d'intérêts au moment des choix, a permis d'utiliser de la manière la plus efficace les moyens disponibles. En outre, la population est informée en permanence du déroulement des études, et des décisions prises. Celles-ci sont expliquées et débattues largement, et sont conçues pour éviter, autant que possible, des erreurs technocratiques.

ll s'agit la d'un renforcement du contrôle de la population à travers les organismes qu'elle s'est donnés, face à un pouvoir étatique toujours plus lointain et concentré et aux réactions égoïstes et spéculatives de certaines catégories socio-économiques. Les centres de décisions ont, en effet, tendance à s'éloigner de la population. Sur le plan économique, leur concentration est forte, notamment dans 'industrie. Sur le plan politique, les projets de fusion de communes et de régionalisation auraient pour conséquence l'impossibilité de résoudre les problèmes là où ils se posent, les décisions économiques, en matière d'équipements et de planification, étant prises au niveau régional en général. Sans ce regroupement, on aurait formé a Crolles des syndicalistes, des membres de comités d'entreprises, des coopérateurs, des élus communaux, etc..., qui auraient été dans l'impossibilité de participer aux décisions concernant leur région. Grâce à ces initiatives, la formation et l'animation vont enfin pouvoir déboucher sur l'action de développement.

Il faut noter que, pour les problèmes plus localisés, on favorise maintenant la création de regroupements intercommunaux (leur dimension est définie essentiellement par les données techniques du problème). Ces derniers élaborent, avec l'aide du groupement, leur projet, puis le réalisent eux-mêmes.

 

L'expérience menée dans la vallée du Grésivaudan apporte donc un certain nombre de réponses aux questions que posent la formation et le développement en milieu rural.

L'idée fondamentale, à notre avis, réside dans le fait que la formation des ruraux est liée de façon étroite aux actions de développement. Une formation répondant aux besoins des ruraux se fait dans la pratique sociale, se déroule au sein de l'activité professionnelle, et s'adresse à l'ensemble de la population. La promotion collective permet, ainsi, de faire apparaître les responsables, c'est-à-dire, les futurs animateurs du milieu même où elle s'exerce. Le développement suppose la participation réelle des habitants aux décisions qui les concernent. Cela n'est possible que s'ils bénéficient d'une formation adaptée de manière permanente à l'évolution continue des besoins.

Mais tout ceci, et, c'est la deuxième idée à retirer de l'expérience, s'appuie sur des institutions souvent préexistantes à l'expérience de développement (mairie, centre paysan, organismes techniques, etc...), elles ont rempli des rôles nouveaux, ou retrouvé des fonctions oubliées. Elles sont devenues véritablement les institutions que se donnait la population. Puis, l'évolution des besoins les a rendu insuffisantes. Elles n'ont pas disparu, mais la population, par l'intermédiaire de ses divers représentants, en a créées de nouvelles. Ce furent les groupes de travail, puis le Foyer Régional d’Éducation Permanente, le groupement d'études et aujourd'hui, les syndicats d'études intercommunaux. C'est dire qu'en permanence on s'efforce de redonner les outils les mieux adaptés à l'action entreprise.

L'expérience de la vallée du Grésivaudan n'est donc pas liée a une situation exceptionnelle, mais elle est exemplaire en ce sens qu'elle a réalisé le lien dialectique entre formation-animation et participation-développement.

Michel BOULET, Maître-assistant, Chaire d’Éducation des Adultes de l'E.N.S.S.A.A.

Paul JARGOT, Directeur du Foyer Régional d’Éducation Permanente de Crolles.

Éducation permanente, n° 16, octobre-décembre 1972, p ; 21-32

 

1 Il s'agit principalement des enseignants et chercheurs de l'Institut d’Études Sociales, devenu aujourd'hui l'Institut de Recherches Économiques et de Planification (1.R.E.P.), et de l'Institut d’Études Politiques.

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Guy EMERARD 26/11/2020 18:08

Très intéressante description sur un cas dont j'ai eu un peu connaissance. La dynamique du "Bassin de Crolles" se poursuivant par de l'industrie High Tech (semi-conducteurs notamment). Merci et bravo pour cette communication.

Michel Boulet 27/11/2020 09:52

Merci pour votre commentaire. Ce texte a été écrit au moment où de nombreuses expériences de "développement micro-régional" se déroulaient un peu partout en France. Bien cordialement Michel Boulet