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L'école des paysans

Louis Malassis 1918-2007

16 Avril 2021 , Rédigé par Michel Boulet Publié dans #Personnalités de l'enseignement agricole

Louis Malassis               1918-2007

J'ai suivi l'enseignement de Louis Malassis à l’École nationale supérieure agronomique de Rennes entre octobre 1962 et juillet 1965. Il nous a notamment présenté ses travaux sur les investissements intellectuels. Puis, devenu enseignant chercheur, je me suis retrouvé face à lui lorsqu'il était directeur général de l'enseignement et de la recherche au ministère de l'Agriculture. Enfin, j'ai participé à ses côtés à diverses initiatives lors du 150e anniversaire du décret du 2 octobre 1848 organisant l'enseignement agricole. Puis, nous avons échangé plus longuement lors de la préparation du colloque « La formation des acteurs de l'agriculture. Continuités et ruptures. 1945-1985 » tenus à Dijon en novembre 2000. C'est alors qu'il m'a remis copie de ses archives concernant le complexe agronomique dijonnais (documents présentés sur ce blog). Il me fit également visiter avec passion « son » Agropolis muséum qui fermera en 2010, faute de financement !

Louis Malassis est connu le plus souvent pour ses travaux sur l'économie agroalimentaire1, et l'élaboration du concept de système alimentaire : « manière dont les hommes s'organisent, dans l'espace et dans le temps, pour produire et consommer leur nourriture ».

Mais, il est un autre volet de l'apport de Louis Malassis, la formation des agriculteurs comme moyen de leur promotion et du développement rural, c'est ce domaine que je veux évoquer ici.

 

Louis Malassis est né le 4 septembre 1918 à Saint-Hilaire des Landes (Ille-et-Vilaine). Ses parents cultivaient une petite exploitation agricole d'une vingtaine d'hectares appartenant à une famille de l'ancienne noblesse.

En 1931, à 13 ans, il entre à l’École pratique d'agriculture des Trois-Croix, à Rennes. L'établissement devient école régionale à la suite de l'ouverture d'une année de préparation aux écoles nationales d'agriculture. Cette troisième année n'étant pas toujours suffisante pour atteindre l'âge et la capacité de se présenter au concours. Le jeune Louis fait ainsi trois troisième année, ayant raté le concours une première fois2. Reçu à l'école de Grignon dans un bon rang, il choisit Rennes, pour « des raisons d'économie et de proximité ». Entré premier en 1936, il sort deuxième en 1938 avec le diplôme d'ingénieur agricole.

Fait prisonnier en 1940, il bénéficie en 1943 de la libération collective des agronomes. Placé sous le contrôle de la Kommandantur, il est affecté à la direction des services agricoles d'Ille-et-Vilaine où il est chargé d'organiser des cours postscolaires avec les instituteurs agricoles. Il donne également des cours à l'école normale et à l'école nationale d'agriculture de Rennes. En septembre 1943, il obtient le diplôme d'aptitude à l'enseignement agricole lors d'une session réservée aux prisonniers de guerre rapatriés, ce qui lui permet d'être nommé professeur adjoint d'agriculture à la direction des services agricoles.

Le 9 octobre 1946, il est nommé après concours chef de travaux d'économie rurale à l'école nationale d'agriculture de Rennes, ENAR. Devenu, après concours, maître de conférences l'année suivante, il contribue à l'organisation du Centre d'économie et de sociologie rurale de Rennes, premier centre de recherche rurale à vocation scientifique en France3. Le centre est alors constitué de trois membres de la chaire d'économie rurale, Malassis, un chef de travaux, M. Paquet et un assistant, M. Gielfrich, ainsi que de correspondants, agriculteurs anciens élèves d'écoles d'agriculture et, principalement, des instituteurs ruraux.

La première enquête, réalisée en 1947-48, s'intéresse aux conditions de travail des agricultrices en Ille-et-Vilaine, sujet peu étudié jusqu'alors. Publié en 1949 le travail conclut que « dans les exploitations familiales, la main-d’œuvre féminine joue le rôle de main-d’œuvre temporaire et de machines dans les grandes exploitations »4.

À la même époque, Louis Malassis souhaite préparer une licence en droit, il apprend alors que son diplôme d'ingénieur agricole ne lui donne pas accès à l'université. À 30 ans il doit passer le baccalauréat ! Il constate ainsi que « le ghetto de l'enseignement agricole, voulu par certains pour empêcher l'exode rural, fonctionne remarquablement ». Et, bien des années plus tard, rappelant cet épisode il écrit « J'en serai marqué pour toute ma vie et ne cesserai de me battre pour ouvrir des portes, chaque fois que cela semblera possible. »5

Il obtient en 1951 sa licence en droit à l'université de Rennes et s'engage dans la préparation, à la Sorbonne à Paris, d'un doctorat en sciences économiques sous la direction de Pierre Fromont, son « maître ». Il faut souligner que celui-ci accorde une place essentielle à l'enseignement dans le développement de l'économie ce qui conforte les conceptions de Louis Malassis. En 1954, il soutient avec succès sa thèse de doctorat sur « Économie des exploitations agricoles. Essai sur les structures et les résultats des exploitations agricoles de grande et de petite superficie ». Elle n'est publiée qu'en 19586. L'ouvrage est chaleureusement présenté dans la revue Économie rurale par le père Henri de Farcy, grand économiste rural7. Regrettant la publication tardive de cette recherche, il souligne l'importance du travail qui s'est appuyé sur des études réalisées au Danemark, en Suède, en Grande-Bretagne et en France pour comparer la grande et la petite exploitation agricole. Ceci a conduit Malassis à constater que la petite exploitation est plus productive que la grande, qu'elle fait vivre plus d'agriculteurs, mais moins bien que la grande. Pour améliorer la situation il faut s'appuyer sur l'esprit d'entreprise, l'initiative personnelle, la formation humaine de l'exploitant. Farcy cite et approuve la conclusion de la thèse : « Il faut condamner sans réserves tous ceux qui, déclarant vouloir assurer le progrès social en conservant le plus grand nombre possible d'exploitations familiales, se montreraient cependant incapables de contribuer, d'une façon ou d'une autre, à l'épanouissement de l'enseignement agricole sous toutes ses formes". 

A Rennes, Malassis participe à deux initiatives : en 1959 l'ouverture d'une section d'économie domestique et de sociologie rurales en partenariat avec l’École nationale d'enseignement ménager de Coëtlogon-Rennes, en 1960 la création de l'Institut national de promotion agricole de Rennes, INPAR, en liaison avec les organisations professionnelles agricoles afin de former des personnes capables d'administrer les coopératives, les mutuelles, les caisses de crédit agricole. L'enseignement y procède de l'éducation participative et de la promotion collective8.

Consultant pour l'OCDE depuis 1958, il se consacre également aux investissements intellectuels dans l'agriculture. Ainsi, en mai 1960, il réalise une étude sur « la structure et l'orientation des investissements intellectuels en agriculture, en relation avec le développement économique et social. » Il en présente les principales réflexions à l'Académie d'Agriculture de France9. Puis, à la demande de l'Unesco, il rédige un rapport préliminaire sur la programmation des investissements intellectuels agricoles10. Il publie alors plusieurs ouvrages issus de ses missions dans différents pays, Cambodge, Côte d'Ivoire, Égypte, Madagascar, Maroc, Niagara, Sénégal et Tunisie11.

Il précise ses conceptions dans un article publié par la revue Économie rurale intitulée « Préoccupations sociologiques d'un économiste rural ». Il note que les efforts faits par les agriculteurs pour perfectionner leur technique de production et améliorer la productivité par unité de travail tendent à chasser un nombre grandissant d'entre eux hors de l'agriculture, ceux qui restent étant mal rémunérés. Ce qui explique que dans l'ensemble des pays étudiés on constate « un malaise agricole permanent »12.

Malassis est également sollicité par le ministre de l'Agriculture, pour participer au groupe de travail préparant un projet de loi-cadre sur l'agriculture13. Puis, à partir de janvier 1960, il est le rapporteur général du groupe d'experts siégeant auprès du directeur général de l'enseignement et de la vulgarisation, Maurice Rossin, afin de préparer les axes de la réforme de l'enseignement agricole.

C'est à partir de 1962, avec l'arrivée d'Edgard Pisani au ministère de l'Agriculture, que l'enseignement agricole se développe rapidement. Le ministre veut organiser la formation des personnels enseignants, projet qui est articulé avec le projet de fusion des grands corps du ministère de l'Agriculture14. Le site de Dijon est choisi par le ministre pour accueillir un établissement original assurant la formation des ingénieurs du Génie rural, des Eaux et Forêts et des Services agricoles. Le ministre demande à Louis Malassis de faire des propositions pour cet établissement dont il pourrait prendre la direction. Celui-ci propose d'implanter à Dijon le Centre national d'application des sciences agronomiques, constitué de

a - École nationale du Génie rural,

b -École nationale du Développement rural (sciences humaines) formant les ingénieurs des services agricoles et autres, associé à un

* Institut national de la Coopération agricole

c -École normale supérieure agronomique

* Institut national d'Applications et de Recherches pédagogiques

* Institut national de la Promotion rurale

Il précise que « l’École nationale des Eaux et Forêts, en raison de sa vocation spécifique est maintenue à Nancy. »15

Mais, la fusion des corps d'ingénieurs est bloquée et le ministre choisit un projet centré sur l'enseignement agricole, Malassis abandonne et retourne à Rennes.

Dans ses travaux sur le concept d'investissements intellectuels, Malassis souligne qu'il ne faut pas se limiter à une approche économique classique. En effet, l'éducation joue un double rôle : elle accroît la capacité de production et elle contribue à l'épanouissement de l'homme, satisfaisant ses besoins de connaître et d'expliquer. Il insiste sur une idée qui traverse l'ensemble de ses actions : « l'efficacité du système agricole d'investissements intellectuels dépend de l'importance et de l'efficacité du système global d'éducation et des relations entre ces deux systèmes »16.

Par ailleurs, constatant que les modalités de diffusion du progrès technique et les formes de relations entre techniciens et agriculteurs sont mal connues, il reprend ce qui était le fondement de son projet dijonnais : « Un institut, une station ou un laboratoire, utilisant des sociologues, des psychologues et des agronomes, se consacrant en permanence aux bases scientifiques de la formation de l'information des agriculteurs, pourrait accroître l'efficacité des services d'enseignement et de vulgarisation agricole. »

Si Malassis est très impliqué dans les travaux avec l'OCDE et l'Unesco, il n'en demeure pas moins attaché à la promotion collective de l'agriculture en Bretagne, il contribue activement à la mise en œuvre d'un outil nouveau, la télévision, avec la création en 1966 de Télépromotion rurale, TPR.17

En 1968, il participe à la fondation du département des sciences humaines de l'Institut agronomique Hassan II de Rabat. Il anime une équipe de jeunes coopérants français et propose le concept de « développement rural intégré ». Cette réalisation le conduit à décider de s'installer à Montpellier où il souhaite constituer un centre de recherche et d'enseignement pour les agricultures des régions chaudes.

Pour ce faire, il choisit de devenir professeur d'économie rurale à l'Ecole nationale supérieure agronomique de Montpellier. Mais une nouvelle fois il se heurte à l'organisation de l'enseignement agricole. En effet, en application de la loi de 1960, chaque école nationale dispose d'un corps enseignant qui lui est propre, recruté par concours18. Un concours doit donc être formellement tenu pour recruter Malassis ! Il est organisé, discrètement, le 27 octobre 1969 à…Paris, à l'Institut national agronomique (JO du 4 octobre 1969). Louis Malassis est nommé professeur à l'ENSAM à compter du 1er novembre 1969.

Quelques années plus tard, en 1974, il devient directeur de l'Institut agronomique méditerranéen de Montpellier, établissement relevant du Centre international des Hautes études agronomiques méditerranéennes.

Puis, en novembre 1978, il est nommé directeur général de l'enseignement et de la recherche par le ministre de l'agriculture, un de ses anciens étudiants de Rennes, Pierre Méhaignerie. Il prend ses fonctions alors que depuis plusieurs années les politiques suivies s'écartent de plus en plus des orientations de la loi de 1960 et que les moyens budgétaires sont largement insuffisants19.

En 1979, le ministre, qui ne veut pas engager un débat au Parlement sur les évolutions de l'enseignement agricole, demande à Malassis d'organiser à Grignon, un colloque sur invitation (!) pour définir les conditions d'adaptation de l'enseignement technique agricole.

Ainsi que le précisent les actes publiés par le ministère de l'Agriculture, « une soixantaine de participants, invités à titre personnel, venant des grandes organisations agricoles, des trois fédérations de parents d'élèves, des trois fédérations de l'enseignement privé, de différentes organisations syndicales, des associations nationales de directeurs et d'enseignants de l'enseignement public, de l'administration centrale, etc., ont confronté leurs perspectives quant au devenir de notre enseignement. »20 Tenu du 1er au 3 octobre 1979, le colloque est critiqué dès son ouverture par des organisations syndicales de personnel et d'agriculteurs qui en ont été écartées.

Dans les mois suivants s'engage au Parlement le débat sur la nouvelle loi d'orientation agricole. Malgré les demandes de députés de toutes tendances, le ministre confirme qu'en matière d'enseignement et de formation professionnelle agricoles il n'y aura qu'une directive et aucune évolution législative, donc aucun débat au Parlement. S'appuyant sur les conclusions du colloque, le ministre publie le 21 mai 1980 une « directive sur la formation, la recherche, l'expérimentation et la diffusion du progrès en agriculture »21. Puis en septembre paraît un «document de travail sur la note d'application de la directive » dont le directeur général souhaite qu'il soit débattu dans les établissements d'enseignement22. Divers éléments de ce document renforcent les oppositions notamment les propositions en matière de regroupement des établissements assurant la formation des formateurs. Le « débat » se termine quelque mois plus tard par l'élection présidentielle et le changement de majorité législative.

Pierre Méhaignerie est remplacé par Édith Cresson, Michel Gervais succède à Louis Malassis qui regagne Montpellier. Son bilan à la DGER est limité, il n'a notamment pas réussi à engager la réforme de l'enseignement supérieur agronomique auquel il était attaché mais dont le ministre ne voulait pas.

À partir de 1984, année de sa retraite active, il prépare la création d'Agropolis international, l'association étant fondée, sous sa présidence, en 1986. Puis ce sera l'ouverture en 1992 d'Agropolis muséum, musée des agricultures et des nourritures du monde, sur le thème du « combat inachevé des paysans » pour se nourrir et nourrir la planète. Parallèlement Malassis rédige sa trilogie sur les paysans du monde : La longue marche des paysans français (2001) ; L'épopée inachevée des paysans du monde (2004) ; Ils vous nourriront tous, les paysans du monde, si… (2006). Ces ouvrages soulignent son attachement à ses racines paysannes. Il y donne la parole à nombre d'agriculteurs du monde entier confortant ses analyses et la priorité qu'il a toujours donné dans ses travaux à la dimension humaine du développement économique. Dans une video, Louis Malassis présente la trilogie sur les paysans https://youtu.be/EdjpXPylZgA

Louis Malassis meurt à Montferrier-sur-Lez (Hérault) le 10 novembre 2007, à 89 ans.

Michel Boulet

avril 2021

Notes

1 Rastoin, Jean-Louis. « Louis Malassis fondateur de l'école francophone d'économie agroalimentaire » Comptes rendus de l'Académie d'Agriculture de France-250e anniversaire. Deux siècles et demi au service de l'agriculture, de l'alimentation et de l'environnement. Vol. 97, n° 4, 2011, p. 155-159.

2 Malassis, Louis. La longue marche des paysans français. Paris, Fayard, 2001,400 p. ; p. 76.

3 Malassis, Louis. « Le centre régional d'économie et sociologie rurales de Rennes ». Bulletin de la société française d'économie rurale, vol. 1, n° 3, 1949, p. 91-93.

4 Malassis, Louis, M. Paquet et H. Gielfrich. « Le travail féminin et le travail temporaire dans les exploitations agricoles du département d’Ille-et-Vilaine » Bulletin de la Société française d'Économie rurale, n° 1, p. 7-17 ;

5 Malassis, Louis. La longue marche des paysans français, …, op. cit. p. 77.

6 Malassis, Louis. Économie des exploitations agricoles. Essai sur les structures et les résultats des exploitations agricoles de grande et de petite superficie. Préf. de Pierre Fromont. Paris, A. Colin, 1958, ''Centre d'études économiques. Études et mémoires'', n°38, 302 p.

7 Farcy, Henri de. Économie rurale, n°42, 1959, p. 36-37.

8 Malassis, Louis.« Les bases socio-économiques de la promotion collective : réflexions sur deux expériences de formation et d'information économiques ». Économie rurale., n°69, 1966, p. 51-56.  Cf texte n° 2 ci-après.  Stage de formation des animateurs à Guidel, octobre 1966. Interview de Louis Malassis

https://fresques.ina.fr/ouest-en-memoire/fiche-media/Region00260/la-tele-promotion-rurale.html (consulté le 15 février 2021)

9 Malassis, Louis.« Éducation et économie ». Comptes rendus de l'Académie d'Agriculture de France, T. XLIX, 1963,173-182.

10 Malassis, Louis. Rapport préliminaire sur la programmation des investissements intellectuels en agriculture en relation avec le développement économique et social et la programmation de l'éducation en général. UNESCO, 1966.. Document de travail, diffusion limitée. Dactylographié, 35 p. Texte n° 1 ci-après.

11 Malassis, Louis. Développement économique et programmation de l’éducation rurale. Paris, UNESCO, 1966, 59 p. ; p. 9.

12 Malassis, Louis. « Préoccupations sociologiques d'un économiste rural ». Économie rurale, n°47, 1961, p. 3-10.

13 Voir sur ce blog le texte « La loi de 1960 sur l'enseignement et la formation professionnelle agricoles ».

14 Tavernier, Yves. « Une nouvelle administration pour l'agriculture : la réforme du ministère ». Revue française de science politique, 17ᵉ année, n°5, 1967, p. 889-917.

15 Lettre du 13 septembre 1963 au Directeur général de l'enseignement et des affaires professionnelles et sociales, Jean-Michel Soupault.

16 Malassis, Louis. Rapport préliminaire … op. cit. ; p. 4.

17 Malassis, Louis.« Les bases socio-économiques de la promotion collective …, art. cité.

18Décret du 20 juin 1961 d'application de la loi du 2 août 1960. JO 21 juin 1961.

19 Voir sur ce blog « L'enseignement et la formation professionnelle agricoles de la loi de 1960 aux lois de 1984 ».

20 Ministère de l'Agriculture. « Les actes du Colloque de Grignon sur l'adaptation de l'enseignement technique agricole ». Bulletin de la Direction générale de l'enseignement et de la recherche, janvier 1980, n°3.

21 Ministère de l'Agriculture-DGER. Circulaire du 11/06/1980. Directive sur la formation, la recherche, l'expérimentation et la diffusion du progrès en agriculture. 24 p.

22 Ministère de l'Agriculture. « Document de travail en vue de la préparation d'une note d'application sur la mise en place d'un système d'éducation permanente en agriculture ». Bulletin de la Direction générale de l'enseignement et de la recherche, septembre 1980, n°5.

Bibliographie sélective

Articles et communications

1949 - en collaboration avec M. Paquet et H. Gielfrich. « Le travail féminin et le travail temporaire dans les exploitations agricoles du département d’Ille-et-Vilaine » Bulletin de la Société française d'Économie rurale, n° 1, p. 7-17

1949 - « Le Centre régional de Sociologie et d’Économie rurale de Rennes ». Bulletin de la Société française d'Économie rurale, n° 3, p. 91-93.

1959 - « La politique agricole de 1946 à 1958. La recherche d'une politique agricole. » Économie rurale, n°39-40, p. 233-251.

1961 - « Préoccupations sociologiques d'un économiste rural ». Économie rurale, n°47, p. 3-10.

1963 - « Éducation et économie ». Comptes rendus des séances de l'Académie d'Agriculture de France. T. XLIX, 1963 p. 173-182.

1963 - Rapport préliminaire sur la programmation des investissements intellectuels en agriculture en relation avec le développement économique et social et la programmation de l'éducation en général. Paris, Unesco, 4 sept 1963, 35 p.

1964 - « Croissance économique et développement rural. Sciences et techniques agricoles. » Tiers-Monde, tome 5, n°20, ''Science, technique et développement.'' p. 735-762.

1966 - « Les bases socio-économiques de la promotion collective : réflexions sur deux expériences de formation et d'information économiques ». Économie rurale., n°69, p. 51-56.

1969 - « Chapitre 1: Agriculture et croissance économique. » Économie rurale. n°79-80, p. 19-32.

1969 - « Éducation et développement agricole. ». Revue internationale des sciences sociales. UNESCO. Vol. XXI (1969), n° 2, ''Contributions à l'étude de problèmes ruraux'' ; p. 265-276.

1969 - « Éducation et agriculture : nouvelles tendances ». Revue d'économie politique, Vol. 79, n° 2, mars-avril 1969, p. 329-340.

1973 - « Éducation rurale et agricole et développement économique » Tiers-Monde, tome 14, n°54. ''Le développement rural.'' p. 261-279.

1973 - « L'éducation pour le développement rural : formes et stratégies ». Perspectives, revue trimestrielle de l'éducation UNESCO, Vol. III, n° 2, 1973, p. 243-255.

2001 - « Évolution du monde rural et enseignement agricole » In : Boulet, Michel, dir. La formation des acteurs de l’agriculture. Continuités et ruptures 1945-1985 - Actes du colloque ENESAD, 27-29 novembre 2001. Dijon, Educagri éditions, 2003, 223 p. ; p. 39-44.

Ouvrages

1954 Économie des exploitations agricoles. Essai sur les structures et les résultats des exploitations agricoles de grande et de petite superficie Thèse. Droit. Paris. 1954. Dir. Pierre Fromont ; Publié en 1958, Paris : Impr. Nationale, 1958, 6-302 p. ; Paris, A. Colin, Centre d'études économiques. Études et mémoires, n°38, 302 p.

1963 - Rapport préliminaire sur la programmation des investissements intellectuels en agriculture en relation avec le développement économique et social et la programmation de l'éducation en général. UNESCO. Document de travail, diffusion limitée. Dactylographié, 35 p.

1963 - Investissements intellectuels dans l'agriculture et développement économique et social. Paris, O.C.D.E., série Agriculture, n° 60, 160 p.

1966 - Développement économique et programmation de l’éducation rurale. Paris, UNESCO, 59 p.

1971 – Éducation rurale et développement. UNESCO. Commission internationale sur le développement de l'éducation. Série B : Opinions, n°25, 23 p.

1973 - Agriculture et processus de développement : essai d'orientation pédagogique. Paris, Unesco, 308 p.
1975 - Ruralité, éducation, développement. Paris, les Presses de l'Unesco ; Masson, 127 p.

1980 - Directive sur la formation, la recherche, l'expérimentation et la diffusion du progrès en agriculture. 21 mai 1980. Ministère de l'Agriculture- DGER, 25 p.

1982 - Typologie mondiale des modèles agro-nutritionnels (avec Martine Padilla). Montpellier, INRA, 86 p.

1988 - Traité d'économie agro-alimentaire, tome 1 : Économie de la production et de la consommation : méthodes et concepts (avec G. Ghersi), tome 2 : Les trois âges de l'alimentaire, tome 3 : L'économie mondiale (avec M. Padilla).

1992 - Initiation à l’économie agro-alimentaire (avec G. Ghersi). Paris, Hâtier, 335 p.

1993 - Nourrir les hommes, Paris, Flammarion, 126 p.

2001 - La longue marche des paysans français, Paris, Fayard, 2001, 400 p.

2004 - L'épopée inachevée des paysans du monde, Paris, Fayard, 2004, 524 p.

2006 - Ils vous nourriront tous, les paysans du monde, si..., Montpellier, Paris, CIRAD/INRA, 460 p.

Archives Video

* Stage de formation des animateurs à Guidel, octobre 1966. Interview de Louis Malassis

https://fresques.ina.fr/ouest-en-memoire/fiche-media/Region00260/la-tele-promotion-rurale.html (consulté le 15 février 2021)

* Louis Malassis présente la trilogie sur les paysans     https://youtu.be/EdjpXPylZgA   (consulté le 15 avril 2021)

Texte n° 1

Rapport préliminaire sur la programmation des investissements intellectuels en agriculture en relation avec le développement économique et social et la programmation de l'éducation en général. Paris, UNESCO, 4 sept 1963

Texte n° 2   « Les bases socio-économiques de la promotion collective : réflexions sur deux expériences de formation et d'information économiques ». Économie rurale., n°69, 1966

Texte n° 3 Évolution du monde rural et enseignement agricole   2001

Dans un ouvrage récent, intitulé La longue marche des paysans français1, j'ai brossé chemin faisant, une histoire de l'enseignement agricole vue du côté des utilisateurs, les paysans puis les agriculteurs. Cette histoire voudrait montrer que l'évolution de l'enseignement agricole ne procède pas d'un processus interne, mais qu'il est lié au développement de la société considérée dans sa totalité, qu'il procède du développement culturel de cette société et y contribue.

Or, la France, et plus particulièrement les régions paysannes, ont vécu après la Seconde Guerre mondiale une grande révolution menée par les jeunes paysans, d'où est résulté un changement radical d'attitude vis-à-vis de l'enseignement agricole. Les Trente glorieuses de la nation furent aussi les Trente glorieuses de la paysannerie.

En 1945, la société paysanne subsistait dans de nombreuses régions de France. Elle était faite de paysans, encore marqués par leur soumission historique, peu formés et informés, représentés par des notables dans les organisations professionnelles et les assemblées politiques, repliés sur eux mêmes et atteignant de manière peu satisfaisante les objectifs fondamentaux de l'économie humaine.

L'enseignement agricole avait alors peu de succès. Le recensement de 1955, le premier à s'intéresser à la formation des cultivateurs, constate que moins de 5% des actifs agricoles avaient bénéficié d'une scolarisation par l'enseignement agricole.

Pourtant, la première loi sur l'enseignement agricole avait été votée en 1848, soit depuis plus de cent ans. Elle fut votée par une assemblée démocratique, qui prétendait d'ailleurs jeter les bases d°un enseignement démocratique. Cependant, l'enseignement primaire ne bénéficiait pas encore de lois sur son obligation et sa gratuité, et un fort pourcentage de paysans étaient encore analphabètes. Il était impossible, dans ces conditions, de prétendre à une démocratisation de l'enseignement agricole.

Un tel enseignement, s'il pouvait apporter une contribution nécessaire à la formation des cadres et à quelques fils de grands exploitants, ne pouvait guère contribuer à la formation des paysans en général, et d'ailleurs y contribua bien peu. C'est surtout la vulgarisation agricole qui, à la fin du XIXe siècle, s'appuyant sur les professeurs départementaux d'agriculture et les instituteurs ruraux, contribua à la diffusion du progrès.

Près de quarante ans après la première loi sur l'enseignement agricole furent votées les premières lois sur l'enseignement primaire laïque, obligatoire et gratuit, marquant enfin la volonté d'instruire le peuple, et notamment le peuple paysan (lois Ferry, 1881-1883). Le combat en vue de la scolarisation générale des paysans allait pouvoir commencer et il requit la volonté de tous ceux qui voulaient réellement une telle scolarisation.

Toutes les réformes effectuées en vue d'accroître la fréquentation de l'enseignement agricole, notamment par l'enseignement de proximité et saisonnier, tels les cours postscolaires agricoles et les écoles d’agriculture d'hiver, ne donnèrent finalement que des résultats décevants. Le pouvoir politique déclara pourtant plusieurs fois, qu'il voulait donner à tous les agriculteurs une formation professionnelle de base.

À notre avis, cette situation s'expliquait par l'état du développement culturel et social de l'agriculture dans les régions paysannes jusqu'au milieu du XXe siècle. Les paysans demeuraient méfiants sur l'intérêt et la portée de l'enseignement agricole, et la survivance de nombreuses petites fermes de la misère, comme il en existait encore tant dans l'Ouest de la France au milieu du XXe siècle, ne se prêtait pas non plus au développement d'un enseignement agricole de masse.

En 1975, vers la fin des Trente glorieuses de la nation et de la paysannerie, la situation était bien différente. Que s'était-il donc passé ?

La grande révolution paysanne (1945-1975)

Après la guerre, Braudel repéra « le grand chambardement dans les campagnes françaises »2 , Mendras écrivit sur La fin des paysans3, Gervais Une France sans paysans4. Gordon Wright, un universitaire américain en année sabbatique, publia l'un des ouvrages parmi les plus intéressants sur La révolution rurale en France5. Mais c'est un jeune paysan du Massif Central, Michel Debatisse, qui publia l'ouvrage le plus fondamental La révolution silencieuse6.

Tous ces écrits témoignaient d'un changement radical en cours. La grande révolution paysanne comporta « trois révolutions dans la Révolution » : la révolution culturelle, la révolution technique, la révolution sociale. Je ne parlerai pas de la technique, fort bien connue de vous, et qui pour certains est à elle seule la révolution... Tel n'est pas mon avis. Je serai bref sur la révolution sociale, et je m'arrêterai plus longuement sur la révolution culturelle.

Déjà entre les deux guerres, la société paysanne avait commencé à être contestée par les paysans eux-mêmes.

Mais c'est après la guerre de 1939- 1945 que les jeunes paysans entreprirent, dans toutes les régions paysannes de France, une vigoureuse contestation de la société paysanne. Ils voulaient bien poursuivre l'activité agricole de leurs parents, mais à la condition de changer de vie. Cette contestation était stimulée par les grands changements socio-économiques qui s'opéraient alors dans la nation française et qui accroissaient les disparités entre villes et campagnes. D'autre part, il était alors très facile de trouver du travail hors de l'agriculture. Le premier paysan-ministre de l'histoire, le Breton Tanguy-Prigent, issu de la Résistance, ministre de l'Agriculture à la Libération, comprenait fort bien la situation et mit en œuvre un certain nombre de réformes telles celles du statut des baux ruraux et la création des « Foyers ruraux « . Il voulait promouvoir l'émancipation des paysans.

Les Foyers devaient être des centres d'évolution des mentalités agricoles, par une formation culturelle et technique, animés par les 1 200 instituteurs agricoles itinérants, qui assuraient alors des cours postscolaires agricoles et organisaient avec les professeurs départementaux d'agriculture, les écoles d'hiver. Le premier congrès des Foyers ruraux eut lieu dans la salle d'honneur du ministère de l'Agriculture sous la présidence de Tanguy-Prigent.

Simultanément, dans l'après-guerre, un autre mouvement de jeunes paysans était en marche, lequel allait affirmer sa puissance, notamment dans les régions de tradition catholique comme l'Ouest de la France : la JAC (Jeunesse agricole chrétienne).

Ce mouvement, d'abord orienté vers la rechristianisation des campagnes et la lutte contre l'exode rural, allait prendre, sous la pression des jeunes paysans contestataires, une nouvelle orientation, marquée par la nécessité de moderniser l'agriculture et la vie rurale. Le mouvement proclamait aussi que l’émancipation des paysans devait être l'œuvre des paysans eux-mêmes. Les centres de la JAC devinrent le lieu de confrontation des idées et de formulation de règles d'action. Pour mener à bien la grande révolution en cours, on avait certes besoin d'hommes compétents, mais on avait surtout besoin de militants.

La formation populaire, fondée sur le « voir, juger, agir » fit alors merveille et démontra sa grande efficacité. Elle contribua à former la plupart des responsables professionnels régionaux et nationaux.

« L'éducation participative » fondée sur la discussion de groupe, connut alors un grand succès. Au temps du triomphe de la société paysanne, les paysans allaient de temps à autre entendre une conférence. Celle-ci terminée, ils posaient rarement des questions : ils n'aimaient pas s'exprimer en public. Il n'était pas non plus habituel qu'ils discutent en commun de leurs affaires. Tout cela allait changer.

Les discussions de groupe seront la base des méthodes de formation de la JAC, des Foyers ruraux, des centres de promotion du travail, des CETA, des centres de télé-promotion rurale dans l'Ouest de la France et ailleurs...

Au sein de la société paysanne, cette évolution des méthodes est bien plus importante qu'elle ne pourrait paraître à première vue. Elle conduit à une plus grande confiance en soi, elle permet un approfondissement par comparaison, elle développe une nouvelle solidarité fondée sur l'analyse en commun des faits et sur le choix des moyens à mettre en œuvre, elle relativise les principes d'action en fonction des structures, elle modifie les rapports entre les agriculteurs, les techniciens et les notables, bref, elle renforce la démocratie.

Par le jeu de toutes ces méthodes de formation populaire, les mentalités et les comportements changèrent. Le CETA devint la base de la société paysanne progressive. Pour la première fois dans l'histoire, les agriculteurs acceptèrent même de participer au paiement d'un ingénieur affecté au CETA pour les conseiller dans leurs décisions.

Dans cette même ligne de pensée, les Maisons familiales, fondées sur l'alternance, une collaboration active entre les éducateurs, les professionnels et les familles se développèrent.

Dans La Révolution silencieuse, Michel Debatisse dénonce les conditions désastreuses des régions paysannes et le sous-développement culturel qui les caractérise. Il est profondément persuadé que ce sont des militants, formés par l'éducation participative, qui changeront la condition paysanne.

Mais le destin des villages dépend de décisions souvent prises en dehors du village. Il faut donc que les jeunes s'organisent pour parvenir au pouvoir et qu'ils construisent une doctrine claire avec des objectifs précis.

M. Debatisse raconte par quelle stratégie, passant par les CDJA et le CNJA, les jeunes agriculteurs parvinrent au pouvoir professionnel. Le combat fut mené par la négociation, et parfois par la violence. Les agriculteurs disposaient maintenant d'une armée motorisée, faite de tracteurs, dont ils usèrent et parfois abusèrent.

En août 1961, Edgard Pisani, devenu ministre de l'Agriculture, écoute les jeunes paysans et fait triompher la plupart des thèses du CNJA par la loi complémentaire à la loi d'orientation agricole de juillet 1962. La révolution silencieuse est victorieuse.

M. Debatisse, acteur essentiel de cette révolution, devient secrétaire général de la FNSEA en 1968. La révolution culturelle avait fait son œuvre.

Trente ans plus tard, en 1975, la nouvelle société rurale était bien différente de l'ancienne. La Bretagne attardée, paysanne s'il en fut, réputée de peu d'avenir, devint l'une des régions parmi les plus dynamiques de France, et l'une des premières régions agricoles d'Europe. La révolution culturelle y joua un rôle décisif.

L'exode rural, à un taux inconnu dans le passé, augmenta la surface agricole utile (SAU) par actif agricole, et la productivité par hectare augmentant aussi, il en résulta une croissance sans précédent de la productivité du travail agricole. Celle-là devait croître plus vite dans l'agriculture que dans l'industrie. Ces gains de productivité, s'ils ne profitèrent pas exclusivement à l'agriculture, permirent cependant d'augmenter les disponibilités monétaires, de moderniser les exploitations et les habitations, en d”autres termes d'acheter le progrès économique et le progrès social. Les conditions de travail et de vie changèrent. En Bretagne, la pièce unique au sol de terre battue où logeait toute la famille disparut, remplacée par de coquettes maisons. Les mentalités évoluèrent.

Le développement culturel et social du monde rural changea radicalement son attitude vis-à-vis de l'enseignement et de la formation professionnelle agricole. Certes, l'enseignement agricole est facteur du développement agricole et social, mais il en est aussi le reflet dans une certaine mesure. Développement agricole et développement de l'enseignement agricole vont de pair. Alors que s’esquissait la notion de parité, celle de « parité éducative » faisait son chemin. La revue Paysans, porte~parole des jeunes agriculteurs, écrivait qu'i1 était urgent de donner « […] à tous les paysans la possibilité d”accéder ã tout âge à une connaissance approfondie de leur métier et à une connaissance des hommes et de la société qui leur permettent de participer activement et de s'intégrer réellement à cette civilisation humaine que tous les travailleurs veulent construire ».

La loi du 2 août 1960

C'est dans ce contexte général de l'après-guerre qu'il faut se situer, si l'on veut comprendre la signification et la portée de la loi du 2 août l960. Elle allait dans le sens de la révolution culturelle en cours. Maurice Rossin, alors DGER, en assuma la préparation. Il s'agissait de construire un enseignement plus efficace et plus démocratique, comme en avaient rêvé les inspirateurs de la loi de 1848. Mais ceux-ci étaient en avance sur l'histoire et sur le développement culturel des paysans, alors qu”en 1960 le moment était venu de faire du rêve une réalité.

Les nouvelles aspirations des jeunes sont claires : un enseignement général et professionnel, culturel et technique. D'autre part, les plus clairvoyants dénoncent le ghetto éducatif que constituait alors l'enseignement agricole au sein du système d'Éducation nationale, et les disparités dont souffre l'enseignement agricole.

Il ne faut pas perdre de vue que les décisions politiques concernant l'enseignement agricole avaient toujours souffert d'une grave contradiction. On en était venu à l'idée qu'il fallait instruire les paysans, mais d'un autre côté, on craignait que cet enseignement ne devienne facteur d'exode rural. Dans ces conditions, il fallait créer un enseignement spécifique pour les fils de paysans. C'est la loi du 2 août 1960 qui mit fin au ghetto éducatif.

Cette situation n'était pas particulière à l'enseignement agricole, elle fut longtemps celle de l'enseignement primaire supérieur et était encore celle de l'enseignement technique et professionnel dans l'après-guerre. Il n'existait aucune équivalence entre les diplômes délivrés respectivement par chacune des trois formes d'enseignement, et donc aucune passerelle entre elles. Or, les jeunes s'engageant sur les voies du primaire supérieur et du technique étaient essentiellement des enfants du peuple, ce qui contribuait à expliquer le faible pourcentage d'enfants de paysans et d'ouvriers à l'université. L'enseignement apparaissait ainsi marqué par les séquelles d'un enseignement de classe.

Clairement, l’enseignement agricole reflétait la survivance de la société paysanne, alors que le monde rural était en mutation sous les effets de la révolution culturelle. Le moment était venu d'adapter les institutions éducatives au monde agricole en devenir.

Je n'analyserai pas ici dans le détail la loi du 2 août 1960, mais ayant été l'un des acteurs de la réforme (je fus nommé rapporteur général du groupe de travail institué par Maurice Rossin), je me permettrai d'insister sur quelques points qui marquent d'importants changements. Le projet mettait fin à toutes les formes de ségrégation éducative en posant le principe d'équivalence, à grade égal, entre les diplômes délivrés par l'Éducation nationale et ceux délivrés par l'enseignement agricole, ouvrait aux femmes toutes les formations qu'elles pouvaient souhaiter par la généralisation de la mixité, et enfin facilitait l'accès à l'enseignement supérieur par l'instauration d”un baccalauréat spécifique. Le projet insistait pour que les orientations et réorientations scolaires demeurent possibles pendant toute la durée de la scolarité.

Le projet proposait qu'à la dénomination traditionnelle « d'écoles d”agriculture », on préférât celle de « collèges » et de «lycées agricoles ». Ces dénominations suscitèrent de grandes réserves : certains y virent une atteinte à la hiérarchie traditionnelle des institutions d'éducation, souvent liées à des hiérarchies sociales... Et bien oui ! Les fils de paysans se destinant à l'activité agricole devaient pouvoir, eux aussi, fréquenter des collèges et des lycées!

Le projet distinguait trois degrés d'enseignement et, dans ce cadre, la formation des agriculteurs, des techniciens et des agronomes dont la nation avait besoin. Il proposait que le diplôme d'ingénieur agronome puisse être attribué par tous les établissements supérieurs d'enseignement agricole, comme cela était de règle en Europe, et que les écoles nationales d'agriculture s'appellent à l'avenir « écoles nationales supérieures agronomiques ».

Enfin, le projet portait une attention toute particulière au développement culturel. Selon les textes, l'enseignement agricole devait, par une association intime des formations générales et professionnelles, permettre à ses élèves d'atteindre un niveau de culture générale comparable à celui des autres catégories socioprofessionnelles, par des voies qui lui étaient propres... Les sciences naturelles, bases de la formation agricole, et la pratique agricole sont particulièrement aptes à combiner culture scientifique et culture acquise par le travail, sous forme de « savoir-faire ».

Ces dispositions s'appliquaient à l'enseignement privé dont les établissements pouvaient être reconnus et subventionnés, et dont les effectifs d'élèves étaient plus importants que ceux de l'enseignement public.

La quasi-totalité des propositions du groupe de travail fut retenue dans la loi du 2 août 1960 et dans son décret d'application du 21 juin 1961.

Les débats sur le projet de loi devant les différentes commissions de l'Assemblée nationale ou le discours des porte-parole des partis politiques allèrent plutôt dans le sens d'une approbation, mais existaient cependant d'importantes nuances.

Les rapporteurs étaient unanimes pour constater le retard de la France dans le domaine de l'enseignement agricole et sur la nécessité de sortir de cette situation. On peut cependant retrouver quelques relents caractéristiques des discours de la société paysanne, tel cet extrait de l'intervention d'un député : « Il y a une civilisation paysanne qui se suce avec le lait. .. plus qu'elle ne s'apprend »7.

On mesure aussi la difficulté financière et pédagogique du projet. L'enseignement technique agricole est plus difficile que l'enseignement technique industriel : il est plus facile de faire un ajusteur ou un tourneur que de faire un agriculteur.

Les débats tournent inévitablement autour de la laïcité. La droite, alors majoritaire à l'Assemblée, se réjouit plutôt que l'enseignement agricole demeure sous la tutelle du ministère de l'Agriculture, la gauche est réservée et manifeste son opposition aux dispositions de reconnaissance des établissements privés et de leur financement. L'affrontement idéologique est classique, il n'affectera pas cependant le vote de la loi du 2 août 1960.

La loi votée et les dispositions réglementaires adoptées par son décret d'application, la voie est libre pour le développement de l'enseignement agricole. C'est alors que sous l'impulsion d'Edgard Pisani, nommé ministre de l'Agriculture le 4 juillet 1962 et de son DGER, Jean-Michel Soupault, l'enseignement agricole devait connaître son développement historique.

La loi de programmation du 4 juillet 1962 permettra, dans la dizaine d'années qui suivra, de doter la France d'un lycée agricole par département et de un ou plusieurs collèges. Le ministre Pisani, s'exprimant à l'Assemblée nationale le 4 juillet 1962, déclarait « au terme de l'effort envisagé, nous compterons au total autant de professeurs que nous avons aujourd'hui d'élèves »8.

Avec le développement de l'enseignement agricole se posa le problème de la formation des professeurs et de la création d'un établissement adapté à cette fonction. Le site de Dijon avait été choisi par Maurice Rossin, mais il restait à définir la nature de cet établissement. Je fus chargé par le ministre Pisani, sous l'autorité du DGER, de faire des propositions concernant l'établissement dijonnais. Sans entrer ici dans les détails, permettez-moi de dire que trois projets furent envisagés : celui d'une école normale supérieure de l'enseignement agricole, d'une école nationale supérieure agronomique à fonction spécifique, et enfin un projet prestigieux lié à la fusion des grands corps dépendant du ministère de l'Agriculture, tout en maintenant respectivement la spécialisation agronomique, forestière, du Génie rural. C'est finalement le projet d'une École d'agronomie à fonction spécifique qui fut adopté, mais je suis en mesure d'affirmer, ayant été chargé de sa mise en œuvre, que c'est sur la base du projet prestigieux que les terrains furent achetés et l'école construite.

Qu'il me soit encore permis de mentionner une spécificité de l'enseignement agricole qui se développa dans les années soixante, la création d”un corps d'enseignants dans le domaine socioculturel. Cette création fut décidée en 1964 par le ministre Pisani. Ces nouveaux enseignants et animateurs devaient assumer une double mission : élargir la formation culturelle des élèves de l'enseignement agricole et contribuer à l'animation du milieu rural, en relation avec les associations allant dans ce sens. La première promotion de professeurs d'éducation socioculturelle sortit en l964.

Je m'en tiendrai là de mes commentaires, pour rester dans le cadre de la période 1945-l985. Je mentionnerai

toutefois la « Directive » du 21 mai l980 du ministre Pierre Méhaignerie, qui tentait d'instituer un système d'éducation permanente et d'organiser « la filière du progrès » que j'eus l'honneur de rédiger. Il est évidemment fondamental de parler de la loi de l984, mais d'autres, en particulier Michel Gervais, le feront mieux que je ne saurais le faire.

Au cours de ces dernières années, l'enseignement agricole a étendu son champ d'action, perfectionné ses méthodes, élargi son recrutement et ses débouchés...

Mais la loi historique de création d'un enseignement agricole moderne, répondant aux aspirations d'une société en rupture avec son passé, est incontestablement la loi du 2 août 1960.

Louis Malassis

Académie d'agriculture de France

Notes

1 Malassis Louis. La longue marche des paysans français. Paris, Fayard, 2001, 400 p.

2 Braudel, Fernand. L’identité de la France. Paris, Editions Arthaud, 1986, T.3 : Les hommes et les choses. 2e partie : Une « économie paysanne » jusqu’au XXe siècle, 536 p.

3 Mendras Henri. La fin des paysans. Paris, A. Colin, 1970, 307 p.

4 Gervais Michel, Servolin Claude et Weill Jean. Une Fance sans paysans. Paris, Seuil, coll. ''Sociétés'', 1965, 128 p.

5 Wright Gordon. La révolution rurale en France. Paris, Ed. de l'Epi. 1967, 342 p.

6 Debatisse Michel. La révolution silencieuse. Paris, Calmann-Lévy. 1963, 275 p.

7 Georges Becker, UNR. Journal officiel des débats. Assemblée nationale, séance du 31 mai 1960, p. 1070.

8 Journal officiel des débats. Assemblée nationale, séance du 4 juillet 1962, p.2183.

Communication au colloque La formation des acteurs de l'agriculture. Continuités et ruptures. 1945-1985. Dijon, ENESAD, 27-29 novembre 2001.

 

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